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VAR1 B [Lettre absente]

VAR2 a pouvions voir

VAR3 a qui se baignoit

VAR4 a [phrase supprimée]

VAR5 Œ58 la dispute

VAR6 C, Œ58 qu’après que

VAR7 C, Œ58 dangers

VAR8 C, Œ58 la crainte

VAR9 a vertu. Mon

Lettres Persanes

LETTRE XLV .

Zachi à Usbek.
A Paris.

J’ai une grande nouvelle à t’apprendre : je me suis reconciliée avec Zephis 1  : le Serrail partagé entre nous, s’est réüni : il ne manque que toi dans ces lieux, où la Paix regne : viens, mon cher Usbek, viens y faire triompher l’Amour.

Je donnai à Zephis un grand Festin, où ta mere 2 , tes femmes, & tes principales Concubines furent invitées : tes tantes, & plusieurs de tes cousines s’y trouverent aussi ; elles étoient venuës à cheval, couvertes du sombre nuage de leurs voiles, & de leurs habits 3 .

Le lendemain nous partîmes pour la Campagne, où nous esperions être plus libres : nous montâmes sur nos Chameaux, & nous nous mîmes quatre dans chaque loge 4 . Comme la partie avoit été faite brusquement ; nous n’eûmes pas le tems d’envoyer à la ronde, annoncer le Courouc 5  : mais le premier Eunuque toujours industrieux prit une autre precaution ; car il joignit à la toile, qui nous empêchoit d’être vuës, un rideau si épais, que nous ne pouvions absolument voir personne.

Quand nous fûmes arrivées à cette Riviere, qu’il faut traverser 6  ; chacune de nous se mit selon la coûtume dans une boëtte ; & se fit porter dans le Batteau : car on nous dit que la Riviere étoit pleine de monde. Un curieux qui s’approcha trop près du lieu où nous étions enfermées, reçut un coup mortel, qui lui ôta pour jamais la lumiere du jour. Un autre qu’on trouva se baignant tout nud sur le rivage, eut le même sort : & tes fidelles Eunuques sacrifierent à ton honneur, & au nôtre ces deux Infortunez.

Mais écoute le reste de nos avantures. Quand nous fûmes au milieu du fleuve ; un vent si impetueux s’éleva, & un nuage si affreux couvrit les airs, que nos Matelots commencerent à desesperer. Effrayées de ce peril, nous nous évanouïmes presque toutes . Je me souviens que j’entendis la voix, & les disputes de nos Eunuques, dont les uns disoient qu’il falloit nous avertir du peril, & nous tirer de notre prison : mais leur Chef soutint toujours qu’il mourroit plûtôt, que de souffrir que son Maître fût ainsi deshonoré, & qu’il enfonceroit un poignard dans le sein de celui, qui feroit des propositions si hardies. Une de mes esclaves toute hors d’elle courut vers moi deshabillée, pour me secourir : mais un Eunuque noir la prit brutalement, & la fit rentrer dans l’endroit d’où elle étoit sortie : pour lors je m’évanouïs, & ne revins à moi que lorsque le peril fut passé.

Que les Voyages sont embarrassans pour les femmes ! les hommes ne sont exposés qu’aux perils , qui menacent leur vie, & nous sommes à tous les instans dans le peril de perdre notre vie, ou notre vertu. Adieu, mon cher Usbek, je t’adorerai toujours.

Du Serrail de Fatmé le 2. de la Lune de Rhamazan 1713.




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1 Leur dispute, qui n’a pas été mentionnée précédemment, concernait vraisemblablement le rôle ambigu joué auprès de chacune d’elles par l’esclave Zelide : voir Lettres 4 et 19  ; on apprendra dans la Lettre 51 que celle-ci est passée entre-temps au service de Zelis.

2 Mention incidente et unique de la mère d’Usbek, comme il était question tout aussi incidemment de son père à la Lettre 24 ; de même seront mentionnés, sans affection particulière, sa fille (Lettre 60), son frère le santon (Lettre 91), et son frère le gouverneur (Lettre 93 ).

3 L’origine de cette évocation est sans doute une des illustrations des Voyages de Chardin qui montre des costumes d’hommes et de femmes, dont une à cheval.

4 Chardin décrit des « manieres de Cunes ou de berceaux » dans lesquels les femmes sont transportées à dos de chameau, mais précise que chaque chameau « porte deux de ces berceaux, un de châque côté », et que les voyages n’ont lieu que la nuit (t. VIII, p. 171).

5 « Les femmes en Perse ne se laissent voir à qui que ce soit qu’à leurs Maris. […] S’il est necessaire qu’une femme de qualité sorte, plusieurs Eunuques vont devant & derriere avec des bâtons faire le Courouk, & obligent le monde à se retirer […] & c’est de cette maniere que sont gardées les femmes du Roy & des Grands Seigneurs » ; il cite des anecdotes concernant des hommes qui, se trouvant trop près du chemin des femmes du roi, ont été tués sur-le-champ (Tavernier, livre V, chap. xiv, t. II, p. 370). « Lors que les Femmes de qualité sortent du logis & vont à la ville, ce qui n’arrive guére que de nuit, un nombre de Cavaliers marchent cent pas devant, & un autre nombre cent pas derriere, criant courouc, courouc, mot Turquesque qui signifie défense, abstinence, & qui dans cet usage veut dire que le monde se retire, & que personne n’approche . Cette voix fait peur en Perse, & l’on ne se le fait pas dire deux fois : Chacun fuit comme si un Lion étoit déchainé. » (Chardin, t. VI, p. 238).

6 Selon Chardin, ce n’est qu’au printemps qu’il y avait beaucoup d’eau dans le fleuve ; « dans les saisons suivantes, on le saigne de toutes parts, pour lui faire arroser par des rigoles les Jardins & les Terres » (t. VIII, p. 5) ; or nous sommes en novembre ici. Voir aussi Lettre 3, note 3.