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VAR1 a, b d’y

VAR2 C, Œ58 assuré

VAR3 C, Œ58 Par là, on est bien plus sûr

VAR4 B, C, Œ58 les cérémonies

Lettres Persanes

LETTRE XLIV.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Je vois ici des gens qui disputent sans fin sur la Religion : mais il semble qu’ils combattent en même-tems à qui l’observera le moins.

Non seulement ils ne sont pas meilleurs Chrétiens ; mais même meilleurs Citoiens ; & c’est ce qui me touche : car dans quelque Religion qu’on vive, l’observation des Loix, l’amour pour les hommes, la pieté envers les Parens, sont toujours les premiers actes de Religion 1 .

En effet le premier objet d’un homme Religieux ne doit-il pas être de plaire à la Divinité, qui a établi la Religion, qu’il professe ? Mais le moyen le plus sûr pour y parvenir, est sans doute d’observer les Regles de la Societé, & les devoirs de l’humanité : car en quelque Religion qu’on vive, dès qu’on en suppose une, il faut bien que l’on suppose aussi que Dieu aime les hommes, puisqu’il établit une Religion pour les rendre heureux : que s’il aime les hommes, on est sûr de lui plaire en les aimant aussi ; c’est-à-dire en exerçant envers eux tous les devoirs de la charité, & de l’humanité, & en ne violant point les Loix sous lesquelles ils vivent.

On est bien plus sûr par là de plaire à Dieu, qu’en observant telle ou telle Ceremonie : car les Ceremonies n’ont point un degré de bonté par elles-mêmes ; elles ne sont bonnes qu’avec égard, & dans la supposition que Dieu les a commandées : mais c’est la matiere d’une grande discussion 2  ; on peut facilement s’y tromper, car il faut choisir celles d’une Religion entre celles de deux mille 3 .

Un homme faisoit tous les jours à Dieu cette priere. Seigneur, je n’entens rien dans les disputes, que l’on fait sans cesse à votre sujet : je voudrois vous servir selon votre volonté ; mais chaque homme que je consulte, veut que je vous serve à la sienne. Lorsque je veux vous faire ma priere, je ne sçais en quelle Langue je dois vous parler 4  ; je ne sçais pas non plus en quelle posture je dois me mettre : l’un dit que je dois vous prier debout ; l’autre veut que je sois assis ; l’autre exige que mon corps porte sur mes genoux 5 . Ce n’est pas tout ; il y en a qui pretendent que je dois me laver tous les matins avec de l’eau froide 6  ; d’autres soutiennent que vous me regarderez avec horreur, si je ne me fais pas couper un petit morceau de chair 7 . Il m’arriva l’autre jour de manger un lapin dans un Carvanserai 8  : trois hommes qui étoient auprès de là, me firent trembler : ils me soutinrent tous trois que je vous avois grievement offensé ; l’un a , parce que cet Animal étoit immonde 9  ; l’autre b , parce qu’il étoit étouffé 10  ; l’autre enfin c , parce qu’il n’étoit pas Poisson 11 . Un Brachmane 12 , qui passoit par là, & que je pris pour Juge, me dit ; ils ont tort, car apparemment vous n’avez pas tué vous-même cet Animal : si fait, lui dis-je. Ah vous avez commis une action abominable, & que Dieu ne vous pardonnera jamais, me dit-il, d’une voix severe : que sçavez-vous si l’ame de votre pere n’étoit pas passée dans cette Bête 13  ? Toutes ces choses, Seigneur, me jettent dans un embarras inconcevable : je ne puis remuër la tête, que je ne sois menacé de vous offenser : cependant je voudrois vous plaire, & employer à cela la vie, que je tiens de vous : je ne sçais si je me trompe ; mais je crois que le meilleur moyen pour y parvenir, est de vivre en bon Citoyen, dans la Societé, où vous m’avez fait naître ; & en bon pere dans la famille, que vous m’avez donnée 14 .

A Paris le 8. de la Lune de Chahban 1713.




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a Un Juif.

b Un Turc.

c Un Armenien.

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1 Cet audacieux transfert du domaine religieux au domaine civique suscitera des échos tout le long du siècle, chez Voltaire et Diderot notamment. Voir à cet égard la Lettre 10, et les lettres sur les Troglodytes (Lettres 11-14) qui semblent n’invoquer que très accessoirement les dieux. La polémique de cette lettre a pour cadre le Décalogue, la doctrine biblique de l’amour, et la controverse entre l’Ancien et le Nouveau Testament au sujet des cérémonies. Les quatre premiers commandements du Décalogue concernent les rapports de l’homme à Dieu ; les devoirs envers les hommes ne commencent qu’avec le cinquième (Deutéronome, V, 6-18 ; voir aussi Marc, XII, 28-31). Pour élever au premier rang les devoirs envers l’homme, Montesquieu distingue entre les actes et l’objet de la religion. L’abbé Gaultier rejette la distinction et observe avec justesse que l’auteur « donne au second précepte le premier rang » (Les Lettres persanes convaincues d’impiété, p. 64 ).

2 Cet intérêt pour la variété des pratiques religieuses dans le monde sera reflété dans le grand ouvrage de Bernard Picard, Cérémonies et coutumes religieuses de tous les peuples du monde , Amsterdam, Jean-Frédéric Bernard, 1723.

3 Pluralisation adroite du problème de la vérité en religion, car Usbek remplace la simple bipolarité attendue (entre catholiques et protestants) par une myriade de vérités possibles qui s’opposent toutes à la simplicité d’une religion naturelle, dont on remarquera qu’elle se passe de tout intermédiaire ou prêtre.

4 La diversité des langues et des cérémonies de la liturgie chrétienne était soulignée par Edward Brerewood dans Enquiries touching the Diversity of Languages and Religions through the chief Parts of the World que Montesquieu possédait en traduction française à La Brède (Recherches curieuses sur la diversité des langues et religions en toutes les principales parties du monde, 1663 ; Catalogue , n os 1831, 2659).

5 Le juif, le quaker peut-être, et le chrétien ou le musulman : Chardin remarque que les Persans s’assoient sur leur tapis « sur les talons, ce qui se fait en se mettant à genoux, les talons serrez l’un contre l’autre » (t. VII, p. 261).

6 Usbek a déjà évoqué dans la Lettre 16 l’obligation musulmane « de [se] laver sans cesse le corps ». Les ablutions, pratiquées par les juifs et par les mahométans, sont un des points de controverse entre Jésus et les Pharisiens. Les ablutions sont citées à côté des « cérémonies charnelles » qui « n’avoient été imposez que jusqu’au temps que cette loi seroit corrigée. » (Hébreux, IX, 10).

7 Le prépuce.

8 « Terme de la Relation du Levant. C’est le nom qu’on y donne à des grands bâtimens qui servent à loger des Caravannes. […] Il y a dans le Levant plusieurs de ces Caravanseras, que la charité des Princes ou des personnes riches y a fait bâtir […] » (Richelet, 1719). « C’est un grand bâtiment destiné à loger les Caravannes. Il y en a un grand nombre dans plusieur endroits d’Orient, qui ont été bâtis par la charité & la magnificence des Seigneurs du païs [...] » (Furetière, 1701, art. « Caravansera ») La forme caravanserai , que l’on trouve chez Chardin, semble « plus conforme à l’étymologie alleguée ici » (ibid.).

9 Le lièvre est parmi les animaux déclarés immondes et défendus dans le Lévitique : « Le lièvre aussi est impur, parce que quoiqu’il rumine, il n’a point la corne fendue » (XI, 6). Les règles alimentaires, de même que les ablutions, sont parmi les préceptes abrogés par l’Évangile : « “Ne mangez pas, vous dit-on, d’une telle chose, ne goûtez pas de ceci, ne touchez pas à cela.” Cependant ce sont des choses qui périssent toutes par l’usage, & en quoi vous ne suivez que des maximes & des ordonnances humaines […] » (Colossiens, II, 21-22 ; voir Hébreux, IX, 10).

10 « Le cochon leur est défendu, le lievre, & tous les autres animaux qui sont interdits par la Religion Judaïque […] » (Chardin, t. IV, p. 183) « Il vous est deffendu de manger de la charogne, du sang, de la chair de pourceau, & de tout ce qui n’est pas tué en proferant le nom de Dieu, il vous est deffendu de manger des animaux estouffez, estranglez, assommez, precipitez, qui se sont tuez heurtant l’un contre l’autre, & ceux que les animaux auront tuez [...] » (Coran, p. 99  ; sourate V, 4) « […] qu’on leur mande seulement qu’ils s’abstiennent […] des chairs étouffées & du sang. » (Actes, XV, 20). Sur ces prescriptions, voir Lettre 16.

11 Tavernier avait remarqué que lors de cinq fêtes dans l’année la viande était interdite chez les Arméniens, mais non le poisson ; il ne s’agit pas d’une interdiction générale, les Arméniens étant chrétiens. Voir Chardin, t. II, p. 229-233 ; Tavernier, Les Six Voyages , t. I, livre IV, chap. ix, p. 111 ; Tournefort, Lettre XX (t. III, p. 273).

12 « Secte de Prêtres & de Philosophes Indiens, qui vivoient en partie dans les bois » (Furetière, 1701, art. « Brachmanes »).

13 Tavernier explique ainsi la métempsycose  : « [les Indiens] comme les Idolâtres croyent ce passage des ames raisonnables dans les corps des animaux, ils abborrent de tuer quelque animal que ce soit, de peur d’être coupables de la mort de quelqu’un de leurs parens ou amis qui fait penitence dans l’un de ces corps. » ( Les Six Voyages, livre III, chap. vii, t. II, p. 424). Les Pensées dénonceront les méfaits de cette superstition : « allés dans les Indes voir naitre de ce dogme celui de la transmigration des ames, voir les hommes obligés de vivre de legumes aprés avoir souffert la faim souffrir encore le froid et n’oser bruler du bois qui pourroit servir de retraite a quelque insecte, les femmes contraintes de se bruler aprés la mort de leurs maris, les tresors par tout ensevelis et rendus par superstition a la terre dont ils avoient eté tirés » (n o 231, copié en 1731-1732).

14 La Lettre 46 continue le raisonnement de la Lettre 10 où Mirza distingue les devoirs du vrai croyant de ceux du citoyen et du père de famille. Comme dans la fable des Troglodytes, Usbek préserve les éléments utiles de la morale religieuse. L’abbé Gaultier proteste : « C’est-à-dire, que toute religion est indifférente, pourvû que l’on y remplisse les devoirs de la société. […] L’Auteur suppose que l’homme n’a besoin que de lui-même pour plaire à Dieu » (Les Lettres persanes convaincues d’impiété, p. 70 ).