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VAR1 B C Œ58 Rica

VAR2 Œ58 allions, rue

VAR3 B commençons, me dit-il, par

VAR3 C, Œ58 commençons, dit-il, par

VAR4 C, Œ58 établissons l’equipage

VAR5 C, Œ58 encore

VAR6 C, Œ58 part

VAR7 C, Œ58 Moi, dit-il

VAR8 B un

VAR9 a, b ou

VAR10 a l’homme le plus riche qui

VAR11 a tresors que

VAR12 a précipitay, transporté

VAR13 B Hôpital. ¶De

VAR13 Œ58 : hôpital. Adieu […] Paris. ¶De

Lettres Persanes

LETTRE XLIII.

Rhedi 1 à Usbek.
A * * *.

Hier matin comme j’étois au lit j’entendis frapper rudement à ma porte, qui fut soudain ouverte, ou enfoncée par un homme, avec qui j’avois lié quelque societé, & qui me parut tout hors de lui-même.

Son habillement étoit beaucoup plus que modeste ; sa perruque de travers n’avoit pas même été peignée ; il n’avoit pas eu le tems de faire recoudre son pourpoint noir ; & il avoit renoncé pour ce jour-là aux sages precautions, avec lesquelles il avoit coûtume de déguiser le delabrement de son Equipage 2 .

Levez-vous, me dit-il, j’ai besoin de vous tout aujourd’hui ; j’ai mille emplettes à faire, & je serai bien aise que ce soit avec vous : il faut premierement que nous allions à la ruë St. Honoré 3 parler à un Notaire, qui est chargé de vendre une terre de cinq cens mille livres 4  ; je veux qu’il m’en donne la préference. En venant ici je me suis arrêté un moment au Fauxbourg St. Germain, où j’ai loué un hôtel deux mille écus 5 , & j’espere passer le Contrat aujourdhui.

Dès que je fus habillé, ou peu s’en falloit, mon homme me fit precipitamment descendre : commençons par aller acheter un Carrosse, & établissons d’abord l’Equipage  : en effet nous achetâmes non seulement un Carrosse, mais aussi pour cent mille francs de Marchandises, en moins d’une heure : tout cela se fit promptement, parceque mon homme ne marchanda rien, & ne compta jamais : aussi ne deplaça-t-il pas 6 . Je rêvois sur tout ceci ; & quand j’examinois cet homme, je trouvois en lui une complication singuliere de richesses, & de pauvreté ; de maniere que je ne sçavois que croire : mais enfin je rompis le silence ; & le tirant à quartier 7 je lui dis, Monsieur, qui est-ce qui payera tout cela ? Moi, me dit-il , venez dans ma chambre ; je vous montrerai des tresors immenses, & des richesses enviées des plus grands Monarques : mais elles ne le seront pas de vous, qui les partagerez toujours avec moi. Je le suis ; nous grimpons à son cinquiéme étage, & par une échelle nous nous guindons 8 à un sixieme, qui étoit un Cabinet ouvert aux quatre vents, dans lequel il n’y avoit que deux ou trois douzaines de bassins de terre remplis de diverses liqueurs. Je me suis levé de grand matin, me dit-il ; & j’ai fait d’abord ce que je fais depuis vint-cinq ans, qui est d’aller visiter mon œuvre 9  : j’ai vû que le grand jour étoit venu, qui devoit me rendre plus riche qu’homme , qui soit sur la terre. Voyez-vous cette Liqueur vermeille ? Elle a à present toutes les qualités, que les Philosophes demandent pour faire la transmutation des metaux : j’en ai tiré ces grains que vous voyez, qui sont de vrai Or par leur couleur, quoiqu’un peu imparfait par leur pesanteur. Ce secret que Nicolas Flamel 10 trouva, mais que Raymond Lulle 11 , & un million d’autres chercherent toujours, est venu jusques à moi ; & je me trouve aujourd’hui un heureux Adepte 12 . Fasse le Ciel que je ne me serve de tant de tresors qu’il m’a communiqués, que pour sa gloire !

Je sortis, & je descendis, ou plutôt je me precipitai par cet escalier, transporté de colere ; & laissai cet homme si riche dans son Hôpital. Adieu, mon cher Usbek, j’irai te voir demain ; & si tu veux, nous reviendrons ensemble à Paris.

A Paris le dernier de la Lune de Rhegeb. 1713.




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1 L’erreur manifeste du texte original (Rhedi est à Venise) est immédiatement corrigée.

2 « Tout le meuble d’un particulier, état, habit. (Etre en bon ou mauvais équipage. Il le conduisirent au palais en cét équipage) […] » (Richelet, 1680). Le « pourpoint noir » désigne un personnage au train de vie modeste.

3 En 1742, Jean Aimar Piganiol de la Force fait justement remonter à vingt-cinq ou trente ans, c’est-à-dire quelque temps avant les Lettres persanes , la construction de magnifiques maisons dans le faubourg Saint-Honoré, qui en font « aujourd’hui un des beaux Fauxbourgs de Paris » (Description de Paris , Paris, Théodore Legras, 1742, 8 volumes ; t. II, p. 436 ).

4 À l’époque, un revenu de quarante mille livres correspond à un train de vie aristocratique (voir Jean Sgard, « L’Échelle des revenus », Dix-huitième siècle n o 14, 1982, p. 425-433) ; la somme est donc considérable, hors de portée d’un revenu bougeois qui pourrait aller de cinq mille à vingt mille livres (ibid., p. 426).

5 Avoir son hôtel particulier affiche une position sociale élevée. Officiellement Saint-Germain n’est plus un faubourg mais un quartier ; il va de la rue Dauphine jusqu’aux Invalides et beaucoup d’hôtels élégants y ont été construits à la fin du xvii e et au début du xviii e siècle : dès 1720, cinquante pour cent des nobles cités dans l’ Almanach royal habitent le quartier (Natacha Coquery, L’Hôtel aristocratique : le marché du luxe à Paris au xviii e siècle , Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, p. 196). La somme (équivalant à six milles livres) représente le prix d’une location de luxe.

6 Furetière (1690, art. « Deplacer ») donne un exemple semblable, sans définition explicite, de cet emploi intransitif : « Il a acheté ce cheval trente louïs, il en a gagné dix autres à le revendre sans déplacer. » Ce sens (sans désinvestir ailleurs) semble donc entré dans l’usage.

7 Comme le confirment les Cahiers de corrections, l’expression signifie « le prenant à part » : « Mais un page du roi tire Osman à quartier ;/Ne désespérons pas, il lui donne un papier » (Mairet, Le Grand et Dernier Soliman, 1639, V, 4).

8 « Hausser, lever en haut par le moyen d’une machine. » (Académie, 1718). Voir aussi Furetière, 1690, « Guinder » : « Hausser & eslever soit les voiles, soit quelque autre chose. On le dit aussi en autres occasions. […] cet homme s’est guindé au haut de ce batiment […] ».

9 Le mot œuvre a en alchimie un sens bien précis : « On appelle en Chymie le grand œuvre, la Pierre Philosophale […] » (Trévoux, 1704 ).

10 Flamel (mort en 1418), célèbre alchimiste qu’on disait enrichi grâces à ses découvertes ; de nombreux écrits lui furent attribués.

11 Raymond Lulle (1235-1316), mystique et hérétique catalan, « docteur illuminé » et auteur d’une Ars magna .

12 D’ adeptus (qui a acquis), le mot « se dit particulièrement de ceux qui croient être parvenus au grand œuvre » (Académie , 1718). Malgré cette caricature d’une certaine alchimie extravagante (on notera que le mot alchimie ne paraît pas une seule fois dans les Lettres persanes ), elle était encore bien vivante. « J’ai ouï dire que les Alchimistes sont ici en aussi grand nombre que les Cuisiniers, mais ils ne tirent de leur Art que des connoissances inutiles. On en compte cinq à six mille, qui seront assez malheureux pour ne recevoir de leurs travaux, & de leur assiduité, que de la fumée ; recompense ordinaire, que donne à ses adherans un Art riche en esperances, liberal en promesses, & ingenieux pour la peine & pour la fatigue, dont le commencement est de mentir, le milieu de travailler, & la fin de demander l’aumône. » (Cotolendi, « Traduction d’une lettre italienne, écrite par un Sicilien à un de ses amis », p. 409). Cependant, en 1751 Malouin est prudent en lui concédant, dans l’article « Alchimiste » de l’ Encyclopédie (t. I, p. 249b) le statut d’une « science réelle », ne critiquant que ceux qui s’y livrent « sans principes » : d’une phase rationaliste critique au début du siècle on passera à une réévaluation fondée sur l’intérêt pour toutes les formes de connaissance.