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VAR1 Œ58 on

VAR2 Œ58 brigandage

VAR3 a, b insulte deux

Lettres Persanes

LETTRE XLII.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Il y a en France trois sortes d’Etats, l’Eglise, l’Epée, & la Robe 1 . Chacun a un mepris souverain pour les deux autres : tel, par exemple, que l’on devroit mêpriser parce qu’il est un sot, ne l’est souvent, que parce qu’il est homme de Robe 2 .

Il n’y a pas jusqu’aux plus vils Artisans, qui ne disputent sur l’excellence de l’Art, qu’ils ont choisi : chacun s’éleve au dessus de celui, qui est d’une profession differente ; à proportion de l’idée, qu’il s’est faite de la superiorité de la sienne 3 .

Les hommes ressemblent tous plus ou moins à cette femme de la Province d’Erivan 4 , qui ayant reçu quelque grace d’un de nos Monarques, lui souhaitta mille fois dans les benedictions qu’elle lui donna, que le Ciel le fit Gouverneur d’Erivan 5 .

J’ai lû dans une Relation qu’un Vaisseau François ayant relâché à la Côte de Guinée, quelques hommes de l’équipage voulurent aller à terre acheter quelques Moutons. On les mena au Roi, qui rendoit la justice à ses Sujets sous un arbre : il étoit sur son trône, c’est à dire, sur un morceau de bois, aussi fier que s’il eût été assis sur celui du grand Mogol : il avoit trois ou quatre Gardes avec des piques de bois : un Parasol en forme de Dais, le couvroit de l’ardeur du Soleil : tous ses ornemens, & ceux de la Reine sa femme, consistoient en leur peau noire, & quelques bagues. Ce Prince plus vain encore que miserable, demanda à ces étrangers, si l’on parloit beaucoup de lui en France 6  : il croyoit que son nom devoit être porté d’un Pole à l’autre : & à la difference de ce Conquerant, de qui on a dit, qu’il avoit fait taire toute la terre 7  ; il croyoit lui, qu’il devoit faire parler tout l’Univers 8 .

Quand le Can de Tartarie 9 a dîné, un Heraut crie, que tous les Princes de la terre peuvent aller dîner si bon leur semble : & ce Barbare, qui ne mange que du lait, qui n’a pas de maison, qui ne vit que de brigandages , regarde tous les Rois du monde comme ses Esclaves, & les insulte regulierement deux fois par jour.

A Paris le 28. de la Lune de Rhegeb. 1713.




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1 Il ne s’agit pas des trois ordres du royaume que seuls reconnaissent sous le nom d’« états » les dictionnaires de l’époque. La méprise d’Usbek est lourde de sens : il ignore le Tiers-État et accorde à la noblesse plus d’importance qu’elle n’est censée en avoir ; mais il n’est question que de trois « sortes d’état », ce dernier mot étant peut-être utilisé comme synonyme de condition, dont l’un des sens est justement noblesse. Les frontières entre ces termes ne sont pas strictement respectées ; on trouve par exemple chez Du Fresny cette assertion : « […] la Robe, l’Epée, la Finance, chaque état enfin y fait comme un païs à part, qui a ses moeurs & son jargon particulier […] » (Amusements sérieux et comiques [1699], Paris, Veuve Barbin, 1707, « Amusement X », p. 204).

2 « La faute est de prendre pour le participe passif méprisé qui n’est pas dans la phrase l’infinitif mépriser qui y est. Les Génévois sont encore fort sujets à faire cette faute-là. » (Jean-Jacques Rousseau à Paul-Claude Moultou, 25 novembre 1762, Correspondance complète , R. A. Leigh éd., Genève, 1974, nº 2338, t. XIV, p. 101). Malgré la « faute de langue » qu’il dénonce ici (et qu’il lui arrive de commettre), Rousseau recommande à Moultou la lecture des Lettres persanes , « excellente pour tout jeune homme qui écrit pour la prémiére fois ».

3 Souvenir possible de la deuxième scène du Bourgeois gentilhomme, où les maîtres d’armes, de musique, de danse, et de philosophie se disputent la supériorité. Les Cahiers de corrections (f. 6 v) ajoutent ici une correction qui se rattache difficilement à la lettre du texte.

4 Voir Lettre 6, note 2.

5 M me d’Aulnoy rapporte une anecdote semblable : « Il y a quelque tems qu’une Espagnolle nouvellement arrivée de Naples, fit prier le Roi qu’elle le pût voir [paraître sur son balcon] ; & quand elle l’eut assez regardé, transportée de son zèle, elle lui dit en joignant les mains : Je prie Dieu, Sire, qu’il vous fasse la grace de devenir un jour Viceroi de Naples […] » (t. II, p. 154).

6 Cette curiosité présomptueuse est attribuée au roi de Bar, en Gambie, par François Froger dans sa Relation d’un voyage fait en 1695, 1696, et 1697, aux côtes d’Afrique, détroit de Magellan, Brezil, Cayenne, et Isles Antilles (1698), Paris, Nicolas Le Gras, 1699, p. 34 -35. Sur l’importance de cette scène, une des rares dans les Lettres persanes qui présentent un caractère sinon pittoresque, du moins visuel, et l’usage que Montesquieu fait de ses sources, voir C. Volpilhac-Auger, « “J’ai vu” », dans Les Lettres persanes en leur temps , Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 43-67, repris dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu : une histoire de temps , Lyon, ENS Éditions, 2017, chap. I.
Dans les Cahiers de corrections (Feuillets détachés, f. 8 r), Montesquieu lie ce passage à celui de L’Esprit des lois (XVIII, 18) où il évoque les Natchés, peuple de Louisiane, d’après les Lettres édifiantes , xx e recueil (« Leur Chef dispose des biens de tous ses Sujets, & les fait travailler à sa fantaisie ; ils ne peuvent lui refuser leur tête ; il est comme le Grand Seigneur. Lorsque l’héritier présomptif vient à naître, on lui donne tous les enfans à la mammelle, pour le servir pendant sa vie. Vous diriez que c’est le grand Sésostris. Ce Chef est traité dans sa cabane avec les cérémonies qu’on feroit à un Empereur du Japon ou de la Chine. »).

7 Alexandre le Grand : « Il passa jusqu’à l’extrémité du monde, il s’enrichit des dépouilles des nations, & toute la terre se tut devant lui » (I Maccabées, I, 3). Du Marsais donne cette expression, qui était sans doute devenue un lieu commun, en exemple de la métonymie (le contenant pour le contenu) : « La terre se tut devant Alexandre  ; c’est-à-dire, les peuples de la terre se soumirent à lui », se référant au même texte biblique : « « Siluit terra in conspectu ejus  » » (Des tropes , Paris, Veuve Brocas, 1730, p. 72).

8 Cette aspiration est attribuée à Louis XIV dans les Lettres 35 et 89.

9 Dans son article sur la Tartarie, Moreri nomme le Catai (la Chine du nord, ou Cathay) « l’Empire du grand Cham, à qui on donne jusqu’à cent Rois tributaires ; & on assure que ses Sujets ont pour luy tant de respect & de veneration, qu’ils le nomment ordinairement Fils de Dieu, Ombre de Dieu & Ame de Dieu. […] Le séjour ordinaire du grand Cham en Hyver, est Cambalu [Pékin], Ville capitale de son Etat, située aux extremitez du Catai » (1704, t. V, p. 696 et 1718, t. V, 2 e partie, p. 23 ). On lit chez l’Anglais Herbert que « le Cham de Tartarie […] ne laisse pas de prendre la qualité de Soleil du tres-haut Dieu, & de quintessence des esprits les plus purs. Et c’est de là que vient leur sotte coûtume, de faire proclamer par un Herauld, au sortir de son disner, & de faire sçavoir à tous les autres Monarques & Princes de la terre, qu’il a disné, & qu’ils peuvent aller disner, s’il leur plaist, comme s’ils attendoient aprés ses ordres pour disner. » (Thomas Herbert, Relation du voyage de Perse et des Indes orientales , Paris, Jean du Puis, 1663, p. 334).