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VAR1 B [Lettre absente]

VAR2 C, Œ58 assez pour

VAR3 a, b peine

VAR4 a, b ont recu en naissant un traitement pareil de leurs cruels parents [la biffure finale a sans doute été reportée du Petit Cahier sur le Grand]

Lettres Persanes

LETTRE XL .

Pharan 1 à Usbek
son Souverain Seigneur.

Si tu étois ici, Magnifique Seigneur, je paroîtrois à ta vuë tout couvert de papier blanc ; & il n’y en auroit pas assez encore, pour écrire toutes les insultes, que ton premier Eunuque noir, le plus mechant de tous les hommes 2 , m’a faites depuis ton depart.

Sous pretexte de quelques railleries, qu’il pretend que j’ai faites sur le malheur de sa condition, il exerce sur ma tête une vangeance inépuisable ; il a animé contre moi le cruel Intendant de tes jardins, qui depuis ton depart m’oblige à des travaux insurmontables, dans lesquels j’ai pensé mille fois laisser la vie, sans perdre un moment l’ardeur de te servir. Combien de fois ai-je dit en moi-même ; j’ai un Maître rempli de douceur, & je suis le plus malheureux esclave, qui soit sur la terre !

Je te l’avouë, Magnifique Seigneur, je ne me croyois pas destiné à de plus grandes miseres : mais ce traitre d’Eunuque a voulu mettre le comble à sa mechanceté. Il y a quelques jours que de son autorité privée il me destina à la garde de tes femmes sacrées ; c’est à dire, à une execution , qui seroit pour moi mille fois plus cruelle que la mort. Ceux qui en naissant ont eu le malheur de recevoir de leurs cruels Parens un traitement pareil , se consolent peut-être sur ce qu’ils n’ont jamais connu d’autre êtat que le leur : mais qu’on me fasse descendre de l’humanité 3 , & qu’on m’en prive, je mourrois de douleur, si je ne mourois pas de cette barbarie 4 .

J’embrasse tes pieds, sublime Seigneur, dans une humilité profonde : fais en sorte que je sente les effets de cette Vertu si respectée ; & qu’il ne soit pas dit que par ton ordre, il y ait sur la terre un malheureux de plus.

Des Jardins de Fatmé le 7. de la Lune de Maharram. 1713.




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1 Personnage mentionné seulement dans cette lettre et la suivante. Les lettres traitant de la castration (Lettres 39-41) sont supprimées dans l’édition B.

2 Selon Chardin les eunuques « sont sans exception plus rusez, plus secrets, plus retenus, plus fidéles, & même plus prudens que les autres hommes ; mais en échange ils sont cruels, vindicatifs, impitoyables, dissimulez, lâches » (t. VI, p. 247) ; voir Lettre 9et note 9.

3 À rapprocher des expressions « me separer pour jamais de moi-même » dans la Lettre 9  ; « le fer te sépara de ta nature » dans la Lettre Supplémentaire 1 ; et de la qualification de l’eunuque comme « degradé de l’humanité » dans la Lettre 65.

4 La campagne contre la castration invoque souvent sa « barbarie ». Ancillon parle très brièvement des méthodes de castration et de la mortalité chez les victimes (Traité des eunuques, chapitre III, p. 10 ) ; il distribue les eunuques en plusieurs catégories, mais ne donne aucune précision. Chardin dit qu’ils sont en vente entre l’âge de huit et seize ans ; « On n’en veut guere au dessus de cet âge, parce qu’on les coupe jeunes, c’est-à-dire entre sept & dix ans, après quoi ils sont aussi-tôt vendus […] la coupe des Eunuques est une operation qui cause la plus vive douleur ; mais qu’on fait assez sûrement sur les jeunes Enfans : elle est très-dangereuse dès qu’ils ont quinze ans passez ; un en quatre en réchape à peine, & il faut six semaines de tems pour guerir la playe. » (t. VI, p. 245- 248).