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Lettres Persanes

LETTRE IV.

Zephis 1 à Usbek.
A Erzeron 2 .

Enfin ce monstre noir a resolu de me desesperer : il veut à toute force m’ôter mon esclave Zelide, Zelide qui me sert avec tant d’affection, & dont les adroites mains portent par tout les ornemens, & les graces 3  : il ne lui suffit pas que cette separation soit douloureuse ; il veut encore qu’elle soit deshonorante. Le traître veut regarder comme criminels les motifs de ma confiance ; & parce qu’il s’ennuye derriere la porte, où je le renvoye toujours 4  ; il ose supposer qu’il a entendu, ou vû des choses, que je ne sçais pas même imaginer 5 . Je suis bien malheureuse ; ma retraite, ni ma Vertu ne sçauroient me mettre à l’abri de ses soupçons extravagans : un vil esclave vient m’attaquer jusques dans ton cœur, & il faut que je m’y défende. Non, j’ai trop de respect pour moi-même pour descendre jusques à des justifications : Je ne veux d’autre garant de ma conduite, que toi-même, que ton amour, que le mien ; & s’il faut te le dire, cher Usbek, que mes larmes 6 .

Du Serrail de Fatmé le 29. de la Lune de Maharram 1711.




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1 Deuxième femme d’Usbek, puisqu’elle est traitée d’égale à égale par Zachi dans la Lettre 45.

2 Chef-lieu de l’Arménie turque, donc hors des frontières de la Perse, dont Usbek semble avoir voulu s’éloigner promptement.

3 Sur le personnage de Zelide et ses probables liaisons saphiques successives, voir Jean-Paul Schneider, « Les jeux du sens dans les Lettres persanes . Temps du roman et temps de l’histoire », Revue Montesquieu n o 4, 2000, p. 127-159, ici p. 137-138. Voir aussi Lettres 19 et 51.

4 Les eunuques noirs « commandent l’entrée & la sortie du haram, qui est l’habitation des femmes, ou pour mieux dire leur prison, & ils les accompagnent partout, c’est-à-dire au bain, & en visite. Ils n’ont pas la liberté néanmoins d’entrer dans leur chambre, quand elles y sont seules » (Chardin, t. VI, p. 244-245).

5 Sur les femmes du sérail : « On les observe de fort près, de peur, dit-on, qu’elles ne fassent des intrigues, ou des complots, contre leurs Rivales, ou qu’elles ne deviennent amoureuses les unes des autres. Les femmes Orientales ont toûjours passé pour Tribades . J’ai ouï assurer si souvent, & à tant de gens, qu’elles le sont, & qu’elles ont des voyes de contenter mutuellement leurs passions, que je le tiens pour fort certain. On les empêche d’y satisfaire tant qu’on peut, parce qu’on prétend que cela diminue leurs appas, & les rend moins sensibles à l’amour des hommes. » (Chardin, t. VI, p. 232).

6 Manifestation de sensibilité souvent jugée caractéristique d’une époque un peu plus tardive.