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VAR1 B les Peuples du Mogol accourir en foule pour voir leur Roi dans une balance, qui se fait peser comme un boeuf : quand je les vois

VAR1 Œ58 le […] se faire peser

Lettres Persanes

LETTRE XXXVIII.

Usbek à Ibben.
A Smirne.

Dés qu’un Grand est mort, on s’assemble dans une Mosquée ; & l’on fait son Oraison funebre, qui est un Discours à sa loüange, avec lequel on seroit bien embarrassé de décider au juste du merite du défunt 1 .

Je voudrois bannir les pompes funebres : il faut pleurer les hommes à leur naissance, & non pas à leur mort. A quoi servent les Ceremonies, & tout l’attirail lugubre, qu’on fait paroître à un mourant dans ses derniers momens, les larmes mêmes de sa famille, & la douleur de ses amis, qu’à lui exagerer la perte qu’il va faire 2  ?

Nous sommes si aveugles, que nous ne sçavons quand nous devons nous affliger, ou nous rejouïr : nous n’avons presque jamais que de fausses tristesses, ou de fausses joyes.

Quand je vois le Mogol 3 , qui toutes les années va sottement se mettre dans une balance, & se fait peser comme un bœuf 4  : quand je vois les peuples se réjouïr de ce que ce Prince est devenu plus materiel, c’est-à-dire, moins capable de les gouverner ; j’ai pitié, Ibben, de l’extravagance humaine.

A Paris le 20. de la Lune de Rhegeb 1713.




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1 Sur la critique de l’oraison funèbre (genre qui avait assis la réputation d’un Bossuet et d’un Fléchier), voir Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon : essai sur le culte des grands hommes , Paris, Fayard, 1998, p. 56-57.

2 À rapprocher des Notes sur Cicéron , sans doute antérieures aux Lettres persanes  : « [voir] dans un lit l’appareil [de la m]ort est plus terrible que la mort meme. Les pleurs d’une famille desolée, les harangues d’un pretre maudit [les f]lambeaux, les cierges, les ceremonies enfin avec lesquelles on meurt, et qui pis est le visage barbare d’un [méde]cin, touttes ces choses, dis-je, rendent la mort afreuse » (OC, t. 17, p. 87-88 ).

3 « M ogol ou Empire du Grand Mogol, qu’n appelle aussi Indostan, Monarchie qui comprend la plus grande partie de la terre ferme de l’Inde. On donne le nom de Mogol à l’Empereur de cet Empire & au païs même […] L’Empire du Mogol a la Tartarie au Septentrion, la Perse au Couchant, le fleuve Guenga avec quelques montagnes au Midi ; & à l’Orient des montagnes qui le separent des Etats du Roi d’Ava, autrefois de Brame. » (Moreri, 1704, t. III, p. 761 et 1718, t. IV, p. 245).

4 D’après Tavernier, qui décrit les fêtes anniversaires d’Aureng-Zeb, le Grand Mogol (t. II, livre II, chap. viii, t. II, p. 239), ou François Bernier : « Le troisiéme jour de cette Fête le Roi se fit peser avec beaucoup de ceremonie, & aprés lui plusieurs Omerahs, avec de grandes balances & des poids qu’on dit être d’or massif » (t. II, p. 55) : cette page est d’ailleurs accompagnée d’une planche de grand format représentant la scène.