Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE XXXVII

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 B, C, Œ58 de

VAR2 B, C, Œ58 l’homme

VAR3 Œ58 Non, non

VAR4 B s’écrierent

VAR5 Œ58 témoignages si éclatans

VAR6 C, Œ58 moins de

Lettres Persanes

LETTRE XXXVII.

Hagi Ibbi 1 a au Juif Ben Josué, Proselyte Mahometan .
A Smirne.

Il me semble, Ben Josué, qu’il y a toujours des signes éclatans, qui preparent à la naissance des hommes extraordinaires ; comme si la nature souffroit une espece de crise, & que la puissance celeste ne produisît qu’avec effort 2 .

Il n’y a rien de si merveilleux que la naissance de Mahomet. Dieu, qui par les decrets de sa Providence, avoit resolu dès le commencement 3 d’envoyer aux hommes ce grand Prophete, pour enchainer Satan, créa une Lumiere deux mille ans avant Adam, qui passant d’élu en élu, d’ancêtre en ancêtre de Mahomet, parvint enfin jusques à lui, comme un témoignage authentique qu’il étoit descendu des Patriarches.

Ce fut aussi à cause de ce même Prophete, que Dieu ne voulut pas qu’aucun enfant fût conçu, que la nature de la femme ne cessât d’être immonde ; & que le membre viril ne fut livré à la circoncision.

Il vint au monde circoncis 4  ; & la joye parut sur son visage dès sa naissance 5  : la terre trembla trois fois, comme si elle eût enfanté elle-même : toutes les Idoles se prosternerent : les Trônes des Rois furent renversez : Lucifer fut jetté au fond de la Mer ; & ce ne fut qu’après avoir nagé pendant quarante jours, qu’il sortit de l’abîme, & s’enfuit sur le mont Cabès, d’où avec une voix terrible il appella les Anges.

Cette nuit Dieu posa un terme entre l’homme & la femme, qu’aucun d’eux ne put passer : l’Art des Magiciens, & Negromans se trouva sans vertu : on entendit une voix du Ciel, qui disoit ces paroles : j’ai envoyé au monde mon Ami fidelle 6 .

Selon le témoignage d’Isben Aben 7 , Historien Arabe, les generations des Oiseaux, des Nuées, des Vents, & tous les Escadrons des Anges se réünirent pour élever cet enfant, & se disputerent cet avantage. Les Oiseaux disoient dans leurs gasouillemens, qu’il étoit plus commode qu’ils l’élevassent ; parce qu’ils pouvoient plus facilement rassembler plusieurs fruits de divers lieux. Les Vents murmuroient & disoient ; c’est plûtôt à nous parce que nous pouvons lui apporter de tous les endroits, les odeurs les plus agreables. Non , disoient les Nuées, non, c’est à nos soins qu’il sera confié ; parce que nous lui ferons part à tous les instans, de la fraicheur des eaux. Là-dessus les Anges indignez s’écrioient  : que nous restera-t-il donc à faire ? Mais une voix du Ciel fut entenduë, qui termina toutes les disputes : il ne sera point ôté d’entre les mains des mortels ; parce qu’heureuses les mammelles, qui l’alaitteront ; & les mains, qui le toucheront ; & la maison, qu’il habitera ; & le lit, où il reposera 8 .

Après tant de témoignages éclatans 9 , mon cher Josué, il faut avoir un cœur de fer pour ne pas croire sa sainte Loi. Que pouvoit faire davantage le Ciel pour autoriser sa Mission divine, à moins que de renverser la nature, & de faire perir les hommes mêmes, qu’il vouloit convaincre ?

A Paris le 20. de la Lune de Rhegeb 1713.




notes réduire la fenêtre

a Hagi est un homme, qui a fait le Pelerinage à la Meque.

Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Seule mention de ce personnage, que son titre doit distinguer d’Ibbi, destinataire de la Lettre 9  ; un passage des Pensées , nº 1615 (voir Textes repris dans les Pensées ) indique que Montesquieu avait pensé en faire l’un des compagnons de voyage d’Usbek et Rica. Dans Le Fantasque , lettre [4], il se présente comme un croyant sincère, aspirant à la pureté et à une pratique rigoureuse de sa religion (voir Lettres publiées dans Le Fantasque ). Montesquieu a pu un temps vouloir en faire un personnage de quelque importance, ce dont témoigneraient ces deux mentions dans des textes rejetés.

2 Emprunté, comme dans la Lettre 17 , au traité De generatione Machumetis (p. 201) de Hermann le Dalmate. Dans les Pensées diverses sur la comète (1682 ; Catalogue , nº 1521 : 4 e éd., 1704-1705), Bayle critiquait les superstitions des anciens, qui mettaient en relation les phénomènes astronomiques et le destin des hommes.

3 « Jésus-Christ […], prédestiné avant la création du monde […] » (I Pierre, I, 19-20).

4 Détail traditionnel (Chardin, t. X, p. 75 ; Bayle, Dictionnaire historique et critique , « Mahomet », remarque I, t. II, 1 re partie, p. 472).

5 Détail rapporté au seul Zoroastre par Pline l’Ancien (VII, XV [XVI]), auquel renvoie Bayle : « On rapporte que Zoroastre se mit à rire le même jour qu’il nâquit, & qu’il est le seul de tous les hommes à qui cela soit arrivé […] » (Dictionnaire historique et critique , « Zoroastre », 1711, t. IV, p. 556).

6 Ces deux derniers paragraphes sont directement traduits d’Hermann le Dalmate (p. 208-209), mais rappellent aussi évidemment l’Évangile (Matthieu, III, 17) : « Et au même instant une voix se fit entendre du ciel, qui disoit : Celui-ci est mon fils bien-aimé, dans lequel j’ai mis toute mon affection. ».

7 Ibenaber chez Hermann le Dalmate ; il ne peut être identifié avec Ibn Al-Ibri, 1126-1286 (voir Lettres persanes , éd. Laurent Versini, Paris, Imprimerie nationale, 1986, p. 403), puisque celui-ci a vécu un siècle après Hermann le Dalmate ; s’agirait-il d’Ibn Abbas, cousin de Mahomet, à qui sont attribuées de nombreuses légendes sur le Prophète ?

8 Voir Luc, XI, 27 : « Heureuses les entrailles qui vous ont porté, & les mammelles qui vous ont nourri. ».

9 Le Coran (p. 53 ; sourate III, 43-44) affirme que des « signes évidents » avaient accompagné la mission de Jésus aussi bien que celle de Mahomet.