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Lettres Persanes

LETTRE XXXVI.

Rica à Ibben.
A Smirne.

C’est une grande question parmi les hommes, de sçavoir, s’il est plus avantageux d’ôter aux femmes la liberté que de la leur laisser 1  : il me semble qu’il y a bien des raisons pour & contre. Si les Européens disent qu’il n’y a pas de generosité à rendre malheureuses les personnes, que l’on aime ; nos Asiatiques répondent qu’il y a de la bassesse aux hommes, de renoncer à l’Empire, que la nature leur a donné sur les femmes. Si on leur dit que le grand nombre des femmes enfermées est embarrassant ; ils répondent que dix femmes qui obéïssent, embarrassent moins qu’une, qui n’obéït pas. Que s’ils objectent à leur tour que les Européens ne sçauroient être heureux avec des femmes, qui ne leur sont pas fidelles : on leur répond que cette fidelité, qu’ils vantent tant, n’empêche point le degoût, qui suit toujours les passions satisfaites ; que nos femmes sont trop à nous ; qu’une possession si tranquille ne nous laisse rien à desirer, ni à craindre ; qu’un peu de coquetterie est un sel, qui pique, & previent la corruption. Peut-être qu’un homme plus sage que moi, seroit embarassé de decider : car si les Asiatiques font fort bien de chercher des moyens propres à calmer leurs inquietudes ; les Européens font fort bien aussi de n’en point avoir 2 .

Après tout, disent-ils, quand nous serions malheureux en qualité de maris, nous trouverions toujours moyen de nous dedommager, en qualité d’Amans : pour qu’un homme pût se plaindre avec raison de l’infidelité de sa femme, il faudroit qu’il n’y eût que trois personnes dans le monde ; ils seront toujours à but 3 , quand il y en aura quatre.

C’est une autre question de sçavoir, si la Loi naturelle soumet les femmes aux hommes. Non, me disoit l’autre jour un Philosophe très-galant 4 , la nature n’a jamais dicté une telle Loi : l’Empire, que nous avons sur elles, est une veritable tyrannie : elles ne nous l’ont laissé prendre, que parce qu’elles ont plus de douceur que nous, & par conséquent plus d’humanité, & de raison : ces avantages, qui devoient sans doute leur donner la superiorité, si nous avions été raisonnables, la leur ont fait perdre, parce que nous ne le sommes point.

Or s’il est vrai que nous n’ayons sur les femmes qu’un pouvoir tyrannique ; il ne l’est pas moins qu’elles ont sur nous un empire naturel ; celui de la beauté, à qui rien ne resiste 5 . Le nôtre n’est pas de tous les Païs ; mais celui de la beauté est universel : pourquoi aurions-nous donc un Privilege ? Est-ce parce que nous sommes les plus forts ? Mais c’est une veritable injustice : nous employons toutes sortes de moyens pour leur abbattre le courage : les forces seroient égales, si l’éducation l’étoit aussi : éprouvons-les dans les talens, que l’éducation n’a point affoiblis 6  ; & nous verrons si nous sommes si forts.

Il faut l’avouër quoique cela choque nos mœurs ; chez les Peuples les plus polis 7 , les femmes ont toujours eu de l’autorité sur leurs maris : elle fut établie par une Loi chez les Egyptiens, en l’honneur d’Isis 8 , & chez les Babyloniens, en l’honneur de Semiramis 9 . On disoit des Romains qu’ils commandoient à toutes les Nations ; mais qu’ils obéïssoient à leurs femmes 10 . Je ne parle point des Sauromates, qui étoient véritablement dans la servitude du Sexe ; ils étoient trop barbares, pour que leur exemple puisse être cité.

Tu verras , mon cher Ibben, que j’ai pris le goût de ce pays-ci, où l’on aime à soutenir des opinions extraordinaires, & à reduire tout en paradoxe. Le Prophete a décidé la question, & a reglé les droits de l’un, & de l’autre Sexe : les femmes, dit-il, doivent honorer leurs maris ; leurs maris les doivent honorer : mais ils ont l’avantage d’un degré sur elles 11 .

A Paris le 26. de la Lune de Gemmadi 2 . 1713.




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1 Formulation « orientale » du débat, la question étant alors en France celle de l’égalité des sexes (c’est le titre de l’ouvrage de Poullain de La Barre mentionné plus bas, note 6), ou de la relation conjugale selon le droit naturel (Grotius, Droit de la guerre et de la paix , 1625, livre I er, chap. iii, section 8). La spécificité du xviii e siècle (et de Montesquieu en particulier) est d’insister sur les normes sociales qui déterminent la « condition des femmes » : voir Catherine Larrère, « Le sexe ou le rang ? La condition des femmes selon la philosophie des Lumières », Encyclopédie politique et historique des femmes , Christine Fauré dir., Paris, PUF, 2 e éd., 1998, p. 168-200.

2 Sujet traditionnel dans toute œuvre jouant sur le parallèle entre Orient et Occident. Voir surtout Pensées , n os 483-509, 1622, 1630, 1726, extraits des Réflexions sur la jalousie (voir Lettre 6, note 5).

3 Sans doute équivalent de « but à but », « Terme de jeu de paume, etc. Sans avantage. » (Richelet, 1680).

4 Comme le narrateur des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) de Fontenelle ? Les idées elles-mêmes pourraient être celles de Poullain de La Barre, déjà cité : voir Bernard Magné, « Une source de la Lettre persane XXXVIII ? », Revue d’histoire littéraire de la France , nº 68, 1968, p. 407 -414. Des idées analogues se trouvent également chez C. M. D. Noël, Les Avantages du sexe ou le triomphe des femmes , Anvers, Sléghers, 1698, qui évoque la « tyrannie » des hommes et présente sa théorie comme un « paradoxe ».

5 Voir Pensées , nº 1726 : « […] les femmes n’ont jamais guêres pretendu à l’egalité car elles ont deja tant d’autres avantages naturels que l’egalité de puisance est toujours pour elles un empire ». Voir aussi L’Esprit des lois , XVI, passim.

6 Cela doit être rapproché du traité de François Poullain de La Barre, De l’égalité des deux sexes, discours physique et moral, où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés, Paris, Jean Du Puis, 1673 : « En tout ce qu’on fait connoistre aux femmes void-on rien qui aille à les instruire solidement ? Il semble au contraire qu’on soit convenu de cette sorte d’éducation pour leur abaisser le courage, pour obscurcir leur esprit, & ne le remplir que de vanité & de sotises ; pour y étoufer toutes les semences de vertu & de verité ; pour rendre inutiles toutes les dispositions qu’elles pourroient avoir aux grandes choses, & pour leur oster le desir de se rendre parfaites, comme nous, en leur en ostant les moyens. » (p. 212 -213).

7 Les peuples raffinés, civilisés ; poli veut dire « Doux, civil, honneste, complaisant, qui pratique de bonne grace tout ce qui regarde l’exterieur de la vie civile » (Académie, 1718). Comme on le verra plus loin, il n’est pas question de considérer les Persans comme manquant de politesse (Lettre 46).

8 Selon Diodore de Sicile, à cause des grands bienfaits dispensés aux hommes par Isis, « la coutume a prévalu en Égypte de rendre plus d’obéissance & de respect aux Reines qu’aux Rois. Parmi les Particuliers même, les hommes promettent dans le contrat de Mariage qu’ils seront soumis en tout à leurs femmes. » (Bibliothèque historique, I, 27, 1-2 ; trad. Terrasson, 1737, t. I, p. 54). Pufendorf y fait allusion dans Le Droit de la nature et des gens (trad. Barbeyrac, Catalogue , nº 801) : « Autrefois même, en Egypte, les mariages entre particuliers, aussi bien que celui du Roi & de la Reine, donnaient à la femme l’autorité sur le mari […] » (livre VI, chap. I, § 9), qui renvoie en marge au passage de Diodore de Sicile.

9 La source de cette affirmation n’a pas été identifiée ; on ne la trouve ni dans Moreri ni dans Diodore de Sicile, qui consacre pourtant de nombreuses pages à Sémiramis (livre II, 4-20 ; trad. Terrasson, 1737, p. 227 et suiv.).

10 Mot de Caton l’ancien rapporté par Plutarque selon lequel il est en fait emprunté à Thémistocle. (Vie de Caton l’Ancien, VIII, 4, dans Vies parallèles , François Hartog dir., Paris, Gallimard, Quarto, 2001 ; trad. Amyot : « Les autres hommes, dit-il, commandent à leurs femmes, & nous à tout le demeurant des hommes, & nos femmes nous commandent », Paris, Jean Du Carroy, 1606, t. I, p. 464).

11 Citation du Coran (p. 34  ; sourate II, 228).