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VAR1 Œ58 d’exemple

VAR2 B Villes, qu’il

Lettres Persanes

LETTRE XXXV.

Usbek à Ibben.
A Smirne.

Le Roi de France est vieux 1  : nous n’avons point d’exemples dans nos Histoires d’un Monarque, qui ait si long-tems regné. On dit qu’il possede à un très-haut degré le talent de se faire obéïr : il gouverne avec le même genie sa Famille, sa Cour, son Etat : on lui a souvent entendu dire que de tous les Gouvernemens du Monde, celui des Turcs, ou celui de notre Auguste Sultan 2 lui plairoit le mieux ; tant il fait cas de la Politique Orientale 3 .

J’ai étudié son caractere 4 , & j’y ai trouvé des contradictions, qu’il m’est impossible de resoudre : par exemple, il a un Ministre, qui n’a que dix-huit ans ; & une Maîtresse, qui en a quatre-vint 5  : il aime sa Religion ; & il ne peut souffrir ceux, qui disent qu’il la faut observer à la rigueur : quoi qu’il fuïe le tumulte des Villes, & qu’il se communique peu ; il n’est occupé depuis le matin jusques au soir, qu’à faire parler de lui : il aime les Trophées, & les Victoires ; mais il craint autant de voir un bon General à la tête de ses Troupes, qu’il auroit sujet de le craindre à la tête d’une Armée ennemie : il n’est, je crois, jamais arrivé qu’à lui, d’être en même tems comblé de plus de richesses, qu’un Prince n’en sçauroit esperer ; & accablé d’une pauvreté, qu’un particulier ne pourroit soutenir.

Il aime à gratifier ceux, qui le servent : mais il paye aussi liberalement les assiduitez, ou plûtôt l’oisiveté de ses Courtisans, que les campagnes laborieuses de ses Capitaines : souvent il préfere un homme, qui le deshabille, ou qui lui donne la Serviette, lorsqu’il se met à table, à un autre, qui lui prend des Villes, ou lui gagne des Batailles : il ne croit pas que la Grandeur Souveraine doive être gênée dans la distribution des graces ; & sans examiner si celui, qu’il comble de biens, est homme de merite ; il croit que son choix va le rendre tel : aussi lui a-t-on vû donner une petite pension à un homme, qui avoit fuï deux lieuës ; & un beau gouvernement à un autre, qui en avoit fuï quatre 6 .

Il est magnifique, sur tout dans ses bâtimens : il y a plus de Statuës dans les Jardins de son Palais, que de Citoyens dans une grande Ville 7  : sa Garde est aussi forte, que celle du Prince, devant qui tous les trones se renversent 8  : ses Armées sont aussi nombreuses, ses ressources aussi grandes, & ses Finances aussi inépuisables 9 .

A Paris le 7. de la Lune de Maharram 1713.




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1 En 1713, Louis XIV, né en 1638, régnait depuis soixante-dix ans. La durée de son règne avait beaucoup frappé les esprits : voir par exemple Joseph Bonnet, Lettre à Musala, homme de loi à Hispaham, sur les mœurs et la religion des Français (s. l., 1716). Sur « sa sénilité, sa bigoterie, son despotisme irréfléchi » vus par Montesquieu, voir Nicole Ferrier-Caverivière, Le Grand Roi à l’aube des Lumières, 1715-1751 , Paris, PUF, 1985, p. 67-75.

2 Sultan  : « Titre qu’on donne aux Empereurs d’Orient […] » (Furetière, 1690, « Sultan »). C’est un mot turc, mais les dictionnaires de l’époque pas plus que Montesquieu ne distinguent le mot shah (qui figure pourtant à propos du jeu d’échecs chez Fréret, p. 381).

3 La comparaison entre la cour de Louis XIV et la Sublime Porte est un thème fréquent de la polémique antifrançaise dans les années 1680, notamment chez les protestants du Refuge : voir par exemple Le Nouveau Turc des Chrétiens, s. l., Pierre du Marteau, 1683 ; La Cour de France turbanisée et les trahisons démasquées , Cologne, Pierre Marteau, 1686.

4 Dans les Pensées (n os 1122, 1145 et 1306) ainsi que dans le catalogue de la bibliothèque de La Brède (Catalogue , p. 505), donc beaucoup plus tard, Montesquieu donnera plusieurs versions successives d’un portrait de Louis XIV, qui toutes font ressortir ses contradictions ; alors qu’ici il se borne à des constats paradoxaux, dans les Pensées il approfondit l’analyse, tire des conclusions générales et ne voit en Louis XIV que faiblesse et défauts. Le Spicilège le présente comme « un homme qui ne pouvoit souffrir des talents superieurs » (n o 570 ; voir aussi n o 452).

5 Cf. à propos de M me de Maintenon et M. de Barbezieux, ce mot de M me de Cornuel, que la Palatine appelle un « dicton » et qui avait donc dû être largement répandu : « J’aye veue, dit-elle, la plus estonnante chose du monde à la cour, l’amour près du tombeau & le ministère dans le berceau » (Lettres de la Princesse Palatine , Paris, Mercure de France, 1985, 5 mars 1692, p. 102-103). M me de Maintenon, née en 1635, sera très maltraitée dans les Pensées (n o 279 : « Louis 14 avoit l’ame plus grande que l’esprit mad de Maintenon abaissoit sans cesse cette ame pour la mettre a son point » ; voir aussi n os 1112 et 1306) ; Barbezieux, fils de Louvois, avait été nommé secrétaire d’État à dix-sept ans, en 1685, et chargé du département de la guerre en 1691 à la mort de son père.

6 Pour toutes les incohérences de la politique de Louis XIV, voir les pamphlets cités plus haut note 3, ainsi que Pieter Johannes Wilhelmus van Malssen, Louis XIV d’après les pamphlets répandus en Hollande , Amsterdam, H. J. Paris, 1937.

7 Les dépenses occasionnées par la construction et l’aménagement de Versailles, ce « chef-d’œuvre si ruineux et de si mauvais goût », ont été souvent critiquées et exagérées (Saint-Simon, t. V, p. 533 ; cf. p. 1400, note 4). Elles sont évoquées dans un extrait de la Gazette d’Amsterdam de 1684 repris dans le Spicilège (n o 215), très proche du présent texte : « Il y avoit dans la Gazette d’Hollande en 1684 [:] le roi de France a creé un million de rentes pour convertir en marbres et statues pour Versailles ce qui fait bien voir que cette puissance bien loin d’amasser des tresors pendant 6 ans de paix n’a fait que s’endeter. ».

8 Le roi de Perse.

9 Voir Lettre 22 et notes.