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Lettres Persanes

LETTRE XXXIV.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Le Caffé est très en usage à Paris 1  : il y a un grand nombre de Maisons publiques où on le distribuë 2 . Dans quelques-unes de ces maisons on dit des nouvelles ; dans d’autres on jouë aux Echets 3  : il y en a une où l’on apprête le Caffé de telle maniere, qu’il donne de l’esprit à ceux, qui en prennent : au moins de tous ceux qui en sortent, il n’y a personne qui ne croye qu’il en a quatre fois plus, que lorsqu’il y est entré 4 .

Mais ce qui me choque de ces beaux esprits ; c’est qu’ils ne se rendent pas utiles à leur Patrie, & qu’ils amusent leurs talens à des choses pueriles : par exemple, lorsque j’arrivai à Paris, je les trouvai échauffez sur une Dispute la plus mince, qui se puisse imaginer : il s’agissoit de la reputation d’un vieux Poëte Grec, dont depuis deux mille ans on ignore la Patrie aussi bien que le tems de sa mort 5 . Les deux parties avouoient que c’étoit un Poëte excellent : il n’étoit question que du plus ou du moins de merite, qu’il falloit lui attribuer. Chacun en vouloit donner le taux : mais parmi ces distributeurs de reputation, les uns faisoient meilleur poids que les autres ; voilà la querelle : elle étoit bien vive ; car on se disoit cordialement de part & d’autre des injures si grossieres ; on faisoit des plaisanteries si ameres, que je n’admirois pas moins la maniere de disputer, que le sujet de la dispute 6 . Si quelqu’un, disois-je en moi-même, étoit assez étourdi pour aller devant un de ces defenseurs du Poëte Grec, attaquer la reputation de quelque honnête Citoyen, il ne seroit pas mal relevé ; & je crois que ce zele si délicat sur la reputation des morts, s’embraseroit d’une bonne maniere pour défendre celle des vivans : mais quoiqu’il en soit, ajoutois-je, Dieu me garde de m’attirer jamais l’inimitié des Censeurs de ce Poëte, que le séjour de deux mille ans dans le tombeau, n’a pû garantir d’une haine si implacable : ils frappent à present des coups en l’air : mais que seroit-ce si leur fureur étoit animée par la présence d’un ennemi ?

Ceux dont je te viens de parler, disputent en Langue vulgaire, & il faut les distinguer d’une autre sorte de Disputeurs, qui se servent d’une Langue barbare, qui semble ajoûter quelque chose à la fureur, & à l’opiniâtreté des combattans : il y des quartiers où l’on voit comme une mêlée noire & épaisse de ces sortes de gens : ils se nourrissent de distinctions ; ils vivent de raisonnemens obscurs, & de fausses conséquences : ce mêtier où l’on devroit mourir de faim, ne laisse pas de rendre : on a vû une Nation entiere chassée de son Pays, traverser les Mers pour s’établir en France 7  ; n’emportant avec elle pour parer aux necessitez de la vie, qu’un redoutable talent pour la Dispute. Adieu.

A Paris le dernier de la Lune de Zilhagé 1713.




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1 « Au reste le chocolat, le thé, & le caffé, sont extrêmement à la mode, mais le caffé est preferé aux deux autres, comme un remede qu’on dit être souverain contre la tristesse […] » (Cotolendi, « Traduction d’une lettre italienne, écrite par un Sicilien à un de ses amis », p. 424). Connu en Europe depuis le milieu du xvii e siècle, le café avait fait l’objet à l’Académie des sciences d’un mémoire de Jussieu lu en 1713, à une époque où Montesquieu en fréquentait les séances publiques (Histoire de l’Académie royale des sciences. Année MDCCXIII, Paris, Imprimerie royale, 1739, p. 291 -299). Les cafés, qui diffèrent des tavernes plus populaires où l’on servait du vin, se répandent d’abord à Londres, puis à Paris à la fin du xvii e siècle. Dans ces lieux de sociabilité se retrouvent les beaux esprits et la bohème littéraire (voir ci-dessous note 4). En 1694, dans une pièce intitulée Le Café, Jean-Baptiste Rousseau évoque le public qu’on a l’habitude d’y rencontrer.

2 Plusieurs centaines en 1720, d’après Gérard-Georges Lemaire, Les Cafés littéraires, Paris, Georges Veyrier, 1987.

3 Les échecs ont également connu une vogue croissante, ce dont témoigne l’érudit Nicolas Fréret, ami de Montesquieu, qui consacre à ce jeu une dissertation lue lors d’une visite du roi à l’Académie des inscriptions et belles-lettres (juillet 1719 ; Histoire de l’académie royale des inscriptions et belles-lettres, t. III, 1731 [Amsterdam, Changuion, t. III, 1731, p. 375-388]). L’origine orientale des échecs y est soulignée.

4 Comme au Procope, fondé par Procopio Coltelli en 1684 et situé rue des Fossés-Saint-Germain (actuellement rue de l’Ancienne-Comédie), dans le prolongement de la rue Dauphine où Montesquieu habitait jusqu’en 1721 (voir « Les domiciles bordelais […], OC, t. 18, p. 444), face au jeu de paume de l’Étoile, où la Comédie Française s’installa en 1689. Fréret et l’athée Boindin étaient réputés y tenir leurs quartiers. Mais ce peut être tout aussi bien au Gradot ou au café de Poincelet : sur l’importance des cafés, où se réunit le parti des Modernes, voir Noémi Hepp, Homère en France au xvii e siècle, Paris, Klincksieck, 1968, p. 702-704. Le mépris d’Usbek pour ces beaux esprits qui fréquentent les cafés est aussi celui que manifeste Voltaire dans Le Bourbier (1714) : témoignage supplémentaire du peu d’estime dans lequel sont tenus alors les gens de lettres ; voir René Pomeau et alii, Voltaire en son temps I (D’Arouet à Voltaire), Oxford, Voltaire Foundation, 1988, p. 69.

5 Montesquieu revient plusieurs fois sur la Querelle d’Homère (1714-1716) dans les Pensées (n os 116, 894, 895, 1681, 2252 ; voir aussi parmi les Textes recueillis dans les Pensées les « lettres persanes » consacrées à Homère et aux relations entre paganisme et poésie, Ms 2519) : voir Yves Touchefeu, « Écrivains grecs », Dictionnaire Montesquieu . Voir Homère en France au xvii e siècle , notamment p. 629-772 ; Homère en France après la Querelle (1715-1900) , Françoise Létoublon et Catherine Volpilhac-Auger dir., Paris, Champion, 1999, notamment Salvatore Rotta, « L’Homère de Montesquieu », p. 141-148 ; Christophe Martin, « “L’esprit parleur”. Montesquieu lecteur d’Homère, Virgile, Fénelon et quelques autres », dans Montesquieu, œuvre ouverte (1748-1755) ? , Catherine Larrère dir., Naples, Liguori, Cahiers Montesquieu 9, 2005, p. 271-291, et « “Nos mœurs et notre religion manquent à l’esprit poétique”. La poésie des “temps héroïques” selon Montesquieu », dans Du goût à l’esthétique : Montesquieu , J. Ehrard et C. Volpilhac-Auger dir., Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2007, p. 79-103. Voir Marc Fumaroli, « Les abeilles et les araignées », p. 196-218, dans La Querelle des Anciens et des Modernes , Anne-Marie Lecoq éd. (Paris, Gallimard, « Folio », 2001), et les extraits p. 450-555. Voir aussi Lettre 71, note 1.

6 La Querelle s’est soldée en fait par la victoire des Modernes contre des Anciens « qui manquent d’assurance et d’habileté » (Homère en France au xvii e siècle , p. 728 ; voir aussi p. 708), mais le débat est resté « flou », tendant plutôt au dialogue de sourds (p. 712 et suiv.). La question esthétique est donc restée peu intéressante dans cette deuxième phase de l’affrontement des Anciens et des Modernes, mais « si on se place du point de vue de l’histoire du goût dans son rapport avec l’histoire sociale, rien de plus curieux que cette affaire, la plus parisienne et la plus moderne des disputes qui ont occupé l’opinion publique sous l’Ancien Régime ». Et de fait les échos en ont été considérables dans l’opinion (p. 688 et suiv.).

7 Les Irlandais, catholiques exilés après la chute de Jacques II en 1689, et réputés grands disputeurs, comme l’atteste l’ Histoire de Gil Blas de Santillane de Lesage (1715), chap. i. Le Collège des Irlandais, installé dans l’ancien collège des Lombards depuis 1677, était situé en plein « pays latin », dans la rue des Carmes, parallèle à la rue de la Montagne Sainte-Geneviève.