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VAR1 B, C, Œ58 les méneront

VAR2 A [sur certains exemplaires, dont celui de Mannheim, Fr.Mf.472] , Œ58 : de leurs

VAR3 C, Œ58 des

Lettres Persanes

LETTRE XXXIII.

Usbek à Gemchid 1 son Cousin, Dervis du brillant Monastere de Tauris.

Que penses-tu des Chrétiens, sublime Dervis ? Crois-tu qu’au jour du Jugement ils seront comme les infidelles Turcs, qui serviront d’Anes aux Juifs, & seront menez par eux au grand trot en Enfer 2  ? Je sçais bien qu’ils n’iront point dans le séjour des Prophetes, & que le grand Hali n’est point venu pour eux. Mais parce qu’ils n’ont pas été assez heureux pour trouver des Mosquées dans leur Pays, crois-tu qu’ils soient condamnez à des châtimens Eternels ; & que Dieu les punisse pour n’avoir pas pratiqué une Religion, qu’il ne leur a pas fait connoître 3  ? Je puis te le dire, j’ai souvent examiné ces Chrétiens, je les ai interrogez, pour voir s’ils avoient quelque idée du grand Hali qui étoit le plus beau de tous les hommes 4  : j’ai trouvé qu’ils n’en avoient jamais ouï parler 5 .

Ils ne ressemblent point à ces infidelles, que nos Saints Prophetes faisoient passer au fil de l’épée, parce qu’ils refusoient de croire aux miracles du Ciel 6  : ils sont plutôt comme ces malheureux, qui vivoient dans les tenebres de l’idolatrie, avant que la divine Lumiere vînt éclairer le visage de notre grand Prophete.

D’ailleurs si l’on examine de près leur Religion ; on y trouvera comme une semence de nos dogmes. J’ai souvent admiré les secrets de la Providence, qui semble les avoir voulu preparer par là à la conversion generale. J’ai ouï parler d’un Livre d’un de leurs Docteurs intitulé la Polygamie Triomphante 7 , dans lequel il est prouvé que la Polygamie est ordonnée aux Chrétiens : leur Baptême est l’image de nos ablutions legales 8  ; & les Chrétiens n’errent que dans l’efficacité, qu’ils donnent à cette premiere ablution, qu’ils croyent devoir suffire pour toutes les autres : leurs Prêtres & leurs Moines prient comme nous sept fois le jour : ils esperent de jouïr 9 d’un Paradis, où ils goûteront mille delices, par le moyen de la resurrection des corps : ils ont comme nous des jeûnes marqués, des mortifications avec lesquelles ils esperent flechir la misericorde Divine 10  : ils rendent un culte aux bons Anges, & se mefient des mauvais : ils ont une sainte credulité pour les miracles, que Dieu opere par le Ministere de ses Serviteurs : ils reconnoissent comme nous l’insuffisance de leurs merites, & le besoin qu’ils ont d’un Intercesseur auprès de Dieu 11 . Je vois par tout le Mahometisme ; quoique je n’y trouve point Mahomet 12 . On a beau faire, la Verité s’échappe, & perce toujours les tenebres, qui l’environnent. Il viendra un jour, où l’Eternel ne verra sur la terre que de vrais Croyans 13  : le tems qui consume tout, détruira les erreurs mêmes : tous les hommes seront étonnez de se voir sous le même étendart : tout jusques à la Loi, sera consommé : les divins exemplaires seront enlevez de la terre, & portez dans les celestes Archives.

A Paris le 20. de la Lune de Zilhagé 1713.




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1 Les Gemchid étaient d’« Anciens Rois de Perse de la premiére race & Monarques de l’Orient. » (Chardin, t. III, p. 72). Le nom est repris sous la forme Gemehid dans la lettre [4] du Fantasque (voir Lettres publiées dans Le Fantasque ).

2 Expression empruntée à Rycaut, qui la mettait dans la bouche d’un Turc à l’encontre des Persans : « J’espére aussi de la majesté divine, qu’au jour du Jugement elle vous fera servir d’asnes aux Juïfs, & que cette misérable nation qui est le mépris du monde, vous montera, & vous menera au trot en Enfer » (livre II, X, p. 224) ; elle est reprise sous forme atténuée par Chardin (t. IX, p. 268).

3 La question de la damnation des païens avait pris une nouvelle actualité au xvi e siècle chez les théologiens espagnols (Vitoria et Suarez), lors de la découverte des peuples amérindiens ; au xviii e siècle, les tentatives de conciliation entre raison et religion l’avaient également considérablement renouvelée (voir Jean Ehrard, L’Idée de nature en France dans la première moitié du xviii e siècle, Paris, Albin Michel, 1994 [1963], p. 444). D’après Jean-Baptiste de Secondat (« Mémoire pour servir à l’histoire de M. de Montesquieu par M. de Secondat, son fils », dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu , Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, « Mémoire de la critique », 2003, p. 250), Montesquieu avait écrit sous forme de lettres un ouvrage sur le sujet dès 1711.

4 Gaultier décèle là une clé de lecture : « Mettez Jesus-Christ à la place de Hali, & vous aurez le vrai sens de l’Auteur » (Les Lettres persanes convaincues d’impiété, 1751, p. 61 ). La beauté de Jésus-Christ constituait un débat théologique, en raison de la contradiction entre les Psaumes (XLIV [XLV], 3 [t. II, p. 79] : « Votre beauté surpasse celle de tous les enfans des hommes ») et la prophétie d’Isaïe (LIII, 2).

5 L’idée est peut-être empruntée à saint Paul (Epître aux Romains, X, 14) : « Mais comment l’invoqueront-ils, s’ils ne croient point en lui ? Et comment croiront-ils en lui, s’ils n’en ont point entendu parler […] ? ».

6 Chardin cite les onze principaux miracles de Mahomet qui sont incorporés dans la calendrier musulman (t. VII, p. 444-448). Tout en soulignant la tolérance des musulmans (voir Lettre 27), il reconnaît que dans ses commencements leur religion s’était répandue par le glaive : « […] au commencement du Mahometisme, cette Religion plus cruelle & sanguinaire encore qu’elle ne l’a été depuis, ne faisoit point de quartier à la guerre, qu’à ceux qui l’embrassoient en faisant la Profession accoutumée […] » (Chardin, t. VII , préface, f. A4 r). La Lettre 65 rappellera les moyens violents de l’établissement du mahométisme ; voir aussi L’Esprit des lois , XXV, 13 : « Vous vous privez de l’avantage que vous a donné sur les Mahométans la maniere dont leur Religion s’est établie. Quand ils se vantent du nombre de leurs fideles, vous leur dites que la force les leur a acquis, & qu’ils ont étendu leur Religion par le fer : pourquoi donc établissez-vous la vôtre par le feu ? ».

7 Johann Leyser, Polygamia triumphatrix, id est Discursus politicus de polygamia, auctore Theophilo Alethaeo , Lund (Londini Scanorum), 1682 (voir Bayle, Correspondance , Antony McKenna dir., lettre 110) ; l’ouvrage ne se trouve pas dans le Catalogue , mais Bayle l’évoquait de manière très critique (Dictionnaire historique et critique , article « Lyserus », t. II, 1 re partie, p. 345 ; Remarque A de l’article « Lamech », ibid., p. 272 et Nouvelles de la république des Lettres d’avril 1685 ; Catalogue , n os 2453 et 2568).

8 Pour l’ensemble de cette évocation de la religion persane, Montesquieu suit Chardin, qui cependant ne parle que de cinq prières par jour (t. VII, p. 246).

9 Selon le Dictionnaire de Trévoux (1704), « c’est une faute de mettre un de après esperer, quand c’est un autre verbe qui suit » ; celui de l’Académie (1718), au contraire, admet cette construction « particulièrement quand [ce verbe] est à l’infinitif, & que le verbe qui le suit immédiatement est aussi à l’infinitif. ».

10 Usbek évoquera « les jeûnes, & les Cilices » des musulmans dans la Lettre 90. Rycaut avait évoqué les jeûnes et mortifications des dervis turcs (livre II, chap. xiii , p. 446).

11 Expression qui évoquera évidemment pour les chrétiens le rôle du Christ ; l’équivalent pour les musulmans est Mahomet, le « messager » ou « l’ Apôtre envoyé de Dieu » (Chardin, t. VII , préface).

12 Le danger de ce rapprochement a été bien vu par l’abbé Gaultier : « Son but est de faire entendre par là qu’au fond tout le culte extérieur revient à peu près au même dans toutes les Religions » ( Les Lettres persanes convaincues d’impiété, p. 62 ). Mais il avait déjà été fait par Guillaume de Roubrouck [Pierre Bergeron], Relation des voyages en Tartarie, Paris, Soly, 1634, comme par Tournefort (Lettre XIV, t. II). Marana évoque de même ces similarités : « Pour moi je commence à croire tout de bon qu’il y a des Saints parmi les Chrétiens mêmes, aussi bien que parmi nous. J’ai vû & entendu plusieurs choses, qui marquent la pieté de quelques-uns ; & nous ne pouvons nous empêcher de reconnoître qu’il y a dans leur loi quelque chose de juste ; & si elle étoit bien observée, elle me paroît aussi sainte que la nôtre. » (1700, t. I, Lettre XIII au Supérieur des Dervis de Cogny, p. 38).

13 Voir, chez Chardin, la théorie d’un treizième imam, qui doit tenir la place du « douziéme & dernier Iman ou Successeur de Mahomed » qui avait disparu l’an 296 de l’Hégire (Chardin, t. VI, p. 4 ). Voir Lettre 15.