Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE XXXI

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 Œ58 les préceptes

Lettres Persanes

LETTRE XXXI.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Le Vin est si cher à Paris par les Impôts que l’on y met 1 , qu’il semble qu’on ait entrepris d’y faire executer le Précepte du divin Alcoran, qui défend d’en boire 2 .

Lors que je pense aux funestes effets de cette liqueur, je ne puis m’empêcher de la regarder comme le present le plus redoutable, que la nature ait fait aux hommes. Si quelque chose a flêtri la vie, & la reputation de nos Monarques ; ç’a été leur intemperance ; c’est la source la plus empoisonnée de leurs injustices, & de leurs cruautez 3 .

Je le dirai à la honte des hommes ; la Loi interdit à nos Princes l’usage du Vin ; & ils en boivent avec un excès, qui les dégrade de l’humanité même 4 . Cet usage au contraire est permis aux Princes Chrétiens ; & on ne remarque pas qu’il leur fasse faire aucune faute. L’esprit humain est la contradiction même : dans une debauche licentieuse, on se revolte avec fureur contre les préceptes ; & la Loi faite pour nous rendre plus justes, ne sert souvent qu’à nous rendre plus coupables.

Mais quand je desaprouve l’usage de cette liqueur, qui fait perdre la Raison ; je ne condamne pas de même ces boissons, qui l’égayent 5 . C’est la Sagesse des Orientaux de chercher des remedes contre la tristesse, avec autant de soin que contre les maladies les plus dangereuses. Lorsqu’il arrive quelque malheur à un Européen ; il n’a d’autre ressource que la lecture d’un Philosophe, qu’on appelle Seneque 6  : mais les Asiatiques plus sensez qu’eux, & meilleurs Physiciens 7 en cela, prennent des breuvages capables de rendre l’homme gai, & de charmer le souvenir de ses peines 8 .

Il n’y a rien de si affligeant que les consolations tirées de la necessité du mal, de l’inutilité des remedes, de la fatalité du Destin, de l’ordre de la Providence, & du malheur de la condition humaine : c’est se moquer de vouloir adoucir un mal, par la consideration que l’on est né miserable : il vaut bien mieux enlever l’esprit hors de ses reflexions ; & traiter l’homme comme sensible, au lieu de le traiter comme raisonnable.

L’ame unie avec le corps en est sans cesse tyrannisée : si le mouvement du sang est trop lent ; si les esprits ne sont pas assez épurez 9  ; s’ils ne sont pas en quantité suffisante, nous tombons dans l’accablement, & dans la tristesse : mais si nous prenons des breuvages, qui puissent changer cette disposition de notre corps ; notre ame redevient capable de recevoir des impressions, qui l’égayent ; & elle sent un plaisir secret, de voir sa machine reprendre 10 , pour ainsi dire, son mouvement & sa vie 11 .

A Paris le 25. de la Lune de Zilcadé 1713.




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Sur la cherté du vin à Paris, voir Roger Dion, Le Vin et la Vigne en France (Paris, 1997), et plus spécialement les chapitres XV et XVI .

2 L’interdiction par l’islam des boissons fermentées (Coran, p. 32  ; sourates II, 216 ; voir aussi sourate V, 92) frappe particulièrement Montesquieu : voir Pensées , n os 778 (« La tradition mahometane contenant la raison pour laquelle Mahomet deffendit l’usage du vin n’est pas plus vrai que n’ont coutume d’être les autres traditions populaires »), 1158 (« Mahomet qui avoit este marchand rendit un grand service a sa patrie en deffendant le vin il fit boire a toute l’Asie le vin de son pais, raison tres bonne pour faire sa loy, s’il y avoit pensé »), et L’Esprit des lois, XIV, 10. Cependant Chardin rapporte que les Persans « aiment […] à boire du vin, sur tout la Cour, & les gens d’Epée. Quand nous leur demandons comment il se fait qu’ils aiment tant le vin , que leur Religion interdit si fort, ils répondent que cela se fait comme chez nous l’Yvrognerie & la Paillardise » (Chardin, t. VII, p. 108).

3 Chardin donne des exemples : voir t. VI, p. 22 -23. Il dit ailleurs que « le Roi de Perse defunt […] étoit quelquefois yvre trois ou quatre jours de suite » (t. VII, p. 106). Voir aussi l’épisode où il fait couper les mains et les pieds à deux personnes qui lui ont déplu dans son ivresse (t. III, p. 100-101). « En effet, quand le Roi est en colère, ou dans le vin, personne autour de lui n’est sûr de ses biens ni de sa vie. Il disgracie Ministres & Favoris d’un moment à l’autre. Il fait couper les mains & les pieds, le nez & les oreilles, il fait mourir, tout cela au moindre caprice, & tel est la victime de sa fureur, à la fin de sa débauche, qui au commencement en étoit le plus cher Compagnon. » (t. VI, p. 19 -20).

4 « Le Vin & les Liqueurs enyvrantes sont defendues aux Mahometans  ; cependant il n’y a presque personne qui ne boive de quelque Liqueur forte. Les gens de Cour, les Cavaliers, & les débauchez boivent du Vin ; & comme ils le prennent tous comme un remede contre l’ennui, & que les uns veulent qu’il les assoupisse, & les autres qu’il les échaufe & les mette en belle humeur, il leur faut du plus fort & violent […] » (Chardin, t. IV, p. 200-201).

5 Dans un chapitre intitulé « Des liqueurs douces & fortes », Chardin décrit l’emploi du café, de l’opium, et des boissons enivrantes (t. IV, p. 197-211) : « Pour les gens graves, qui s’abstiennent du Vin comme défendu & illicite de soi, quand même on n’en prendroit qu’une goute, ils s’échaufent & se mettent en humeur avec le Pavot , quoi qu’il enyvre beaucoup plus fort, & plus funestement que le vin. » (ibid., p. 203).

6 Image conforme à celle que l’époque se faisait de Sénèque, stoïcien rigide, alors qu’il apparaîtra plus tard comme un « stoïcien mitigé » (Diderot, Essai sur les règnes de Claude et de Néron, 1782, I, §13). Montesquieu possédait toute l’œuvre de Sénèque, en latin et dans la traduction de Du Ryer ( Catalogue , n os 1547-1555) ; dans le catalogue de La Brède sont représentés (mais depuis quelle époque ?) différents courants d’interprétation, depuis le stoïcisme chrétien de Puget de La Serre ( L’Esprit de Senèque, ou les plus belles pensées de ce philosophe , 1657, Catalogue , nº 1558) jusqu’à la dénonciation de l’orgueil stoïcien, notamment par Malebranche (Senault, De l’usage des passions , 1660, Catalogue , nº 1546, exemplaire ayant appartenu à Malebranche ; voir Recherche de la vérité, II e partie, chap. iii et iv), qui y voit une méconnaissance de l’union de l’âme et du corps. Le Discours sur Cicéron (c. 1717 ; OC, t. 8, p. 128) témoigne précisément de cette défiance envers le Sénèque traditionnellement reçu : « […] on sera degoûté pour toujours de Seneque et de ses semblables, gens plus malades que ceux qu’ils veulent guerir, plus désesperés que ceux qu’ils consolent » ; mais Catherine Larrère a montré comment, à partir de la pensée de Cicéron, Montesquieu développe une réflexion authentique sur le stoïcisme (« Le stoïcisme dans les œuvres de jeunesse de Montesquieu », dans Montesquieu. Les années de formation , C. Volpilhac-Auger dir., Naples, Liguori, Cahiers Montesquieu 5, 1999, p. 163-183).

7 « Ce mot signifioit autrefois Médecins » (Richelet, 1680, « Phisiciens »).

8 Le café étant bien connu en Europe (voir Lettre 34), s’agit-il du coquenar , décoction de pavot que Chardin présentait cependant de manière défavorable (t. III, p. 177) ? C’est plus vraisemblablement une « decoction de chanvre » qui « procure [aux Orientaux] des idées si agréables et des plaisirs si vifs qu’ils sont pendant quelques heures comme hors d’eux-mêmes », mais les jette ensuite dans la léthargie (Essai sur les causes, OC, t. 9, p. 242-243).

9 Après la double distillation qui transforme l’esprit naturel en esprit vital (au niveau du cœur), puis en esprit animal (au niveau du cerveau), d’après la théorie galénique (et cartésienne) des esprits animaux.

10 Machine désigne le corps, surtout dans un contexte qui l’oppose à l’âme.

11 La question de l’interaction entre « l’âme » et le corps avait déjà intéressé Montesquieu en 1717 (Sur la différence des génies  ; texte perdu : voir Pensées, nº 1192 (entre 1735 et 1739), et C. Volpilhac-Auger, « Sur la différence des génies . Essai de reconstitution, Revue Montesquieu n o 4, 2000, p. 226-237, ici p. 232-233) ; elle sera reprise dans l’ Essai sur les causes (1736-1739), et bien sûr dans L’Esprit des lois. Mais elle n’est pas nouvelle : elle repose sur la lecture de Galien.