Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE XXX

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 B [Lettre absente]

VAR2 C, Œ58 et

Lettres Persanes

LETTRE XXX .

Rica à *** 1 .

J’allai l’autre jour voir une maison, où l’on entretient environ trois cens personnes assez pauvrement 2  : j’eus bien-tôt fait ; car l’Eglise, ni les bâtimens ne meritent pas d’être regardez 3 . Ceux qui sont dans cette maison, étoient assez gais : plusieurs d’entr’eux joüoient aux cartes, ou à d’autres jeux, que je ne connois point 4 . Comme je sortois, un de ces hommes sortoit aussi ; & m’ayant entendu demander le chemin du marais, qui est le quartier le plus éloigné de Paris 5  ; j’y vais, me dit-il, & je vous y conduirai, suivez-moi. Il me mena à merveille, me tira de tous les embarras, & me sauva adroitement des Carosses & des Voitures : nous étions prêts d’arriver, quand la curiosité me prit : mon bon ami, lui dis-je, ne pourrois-je point sçavoir qui vous êtes ? Je suis aveugle, Monsieur, me répondit-il. Comment, lui dis-je, vous êtes aveugle 6  ? Et que ne priïez-vous cet honnête homme, qui joüoit aux cartes avec vous, de nous conduire ? Il est aveugle aussi, me répondit-il : il y a quatre cens ans que nous sommes trois cens aveugles dans cette maison, où vous m’avez trouvé : mais il faut que je vous quitte ; Voilà la ruë que vous demandiez ; je vais me mettre dans la foule ; j’entre dans cette Eglise, où, je vous jure, j’embarasserai plus les gens, qu’ils ne m’embarasseront 7 .

A Paris le 17. de la Lune de Chalval 1712.




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Sur l’identité, ou plutôt la fonction des astéronymes, qui apparaissent comme des personnages différents, voir Aurélia Gaillard, « Les Lettres persanes ou la logique du secret », dans Les Lettres persanes de Montesquieu , Christophe Martin dir., Paris et Oxford, Presses universitaires de Paris-Sorbonne et Voltaire Foundation, 2013, p. 291-306.

2 L’hôpital royal des Quinze-Vingts, hospice fondé par saint Louis en 1254 pour trois cents aveugles, était alors situé rue Saint-Honoré près du Palais-Royal ; son règlement datait de 1522.

3 L’état de délabrement des bâtiments devait justifier des travaux de reconstruction à partir de 1748.

4 L’établissement étant lieu de franchise, peut-être un certain nombre d’activités peu licites s’y pratiquait-il.

5 Le plan de Paris réalisé par Turgot à partir de 1734 a pour limites le Faubourg Saint-Honoré et le Faubourg Saint-Antoine, alors fort peu urbanisé. Le Marais, qui jouxte celui-ci, peut donc apparaître comme relativement éloigné des Quinze-Vingts, mais on reste sur la rive droite. Le Marais, quartier aristocratique au xvii e siècle, est au xviii e siècle un des quartiers favoris de la magistrature ; c’est là que Montesquieu s’installe en 1721 (« Les domiciles bordelais et parisiens de Montesquieu », OC, t. 18, p. 444).

6 Le problème philosophique de la connaissance du monde que peuvent avoir les aveugles avait été traité par Locke (Essais philosophiques concernant l’entendement humain, trad. Pierre Coste, Amsterdam 1700, Catalogue , nº 1489) et Berkeley (New Theory of Vision , 1709), et redeviendra d’actualité au moment où Diderot écrira la Lettre sur les aveugles (1749), le sensualisme en faisant une question majeure tout au long du siècle. Montesquieu devait faire transcrire le compte rendu par les Philosophical Transactions (vol. XXXV, 1727-1728, nº 402, p. 447-450) de l’opération réalisée sur un aveugle-né par Cheselden, qui relancera l’intérêt pour cette question (Ms 2532 ; le texte n’a pas été édité dans les présentes Œuvres complètes puisqu’il ne comporte aucune intervention de Montesquieu).

7 Voir Cotolendi : « La privation de la vûë est ici fort honorée, je n’ai jamais vû un si grand nombre d’Aveugles ; ils vont par toute la Ville sans guide, & marchent plusieurs ensemble parmi une infinité de charrettes, de carrosses, & de chevaux, avec la même seureté que s’ils avoient des yeux à leurs pieds. Ils demeurent tous ensemble dans une grande maison, appelée l’Hôpital des Quinze-Vingts , où ils sont nourris des aumônes du peuple. […] Sur tout ils ne manquent pas de tourmenter dans toutes les Eglises, les fideles à qui ils demandent l’aumône avec une tasse de cuivre d’une main, & un bâton de l’autre » (« Traduction d’une lettre italienne, écrite par un Sicilien à un de ses amis », p. 382). Les « frères et sœurs » des Quinze-Vingts avaient en effet le droit de quêter dans les églises.