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Lettres Persanes

LETTRE XXVIII.

Rica au même.
A Smirne.

Les habitans de Paris sont d’une curiosité, qui va jusques à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avois été envoyé du Ciel : Vieillards, hommes, femmes, enfans, tous vouloient me voir : si je sortois, tout le monde se mettoit aux fenêtres : si j’étois aux Tuilleries 1 , je voyois aussi-tôt un cercle se former autour de moi : les femmes mêmes faisoient un Arc en Ciel, nuancé de mille couleurs, qui m’entouroit : si j’étois aux spectacles ; je voyois aussi-tôt cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a tant été vû que moi. Je souriois quelquefois d’entendre des gens, qui n’étoient presque jamais sortis de leur chambre, qui disoient entr’eux ; il faut avouër qu’il a l’air bien Persan. Chose admirable ! Je trouvois de mes Portraits par tout ; je me voyois multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignoit de ne m’avoir pas assez vû 2 .

Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyois pas un homme si curieux, & si rare : & quoique j’aye très-bonne opinion de moi ; je ne me serois jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande Ville, où je n’étois point connu. Cela me fit resoudre à quitter l’habit Persan, & à en endosser un à l’Européenne, pour voir s’il resteroit encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable 3 . Cet essai me fit connoître ce que je valois réellement : libre de tous les ornemens étrangers, je me vis appretié au plus juste : j’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avoit fait perdre en un instant l’attention & l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un neant affreux : je demeurois quelquefois une heure dans une compagnie, sans qu’on m’eût regardé, & qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche : mais si quelqu’un par hazard apprenoit à la compagnie que j’étois Persan ; j’entendois aussi-tôt autour de moi un bourdonnement : ah, ah, Monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan 4  ?

A Paris le 6. de la Lune de Chalval 1712.




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1 Voir Lettre 124, note 2.

2 Les ambassadeurs de Siam venus à Paris en 1686, ceux du Maroc en 1699, l’ambassadeur de Perse en 1715 (voir Lettre Supplémentaire 4), avaient suscité une immense curiosité, dont témoigne le tableau de Nicolas de Largillière (Château de Versailles, MV 5461 ; il a longtemps été attribué à Antoine Coypel), Louis XIV reçoit l’ambassadeur de Perse (1715), qui dut être immédiatement diffusé par des gravures. Mais l’intérêt pour le visiteur persan (qui n’a rien d’officiel) peut aussi refléter celui qu’avait suscité le jeune Chinois Arcade Huangh (Arcadio Hoangh ou Houange) à Paris : Montesquieu l’avait fréquenté en 1713 (voir Françoise Weil, dans Masson, t. II, p. lxvii-lxxxix, et C. Volpilhac-Auger, « A text in search of an author : “Quelques remarques sur la Chine que j’ay tirées des conversations que j’ay eües avec Mr Ouanges” » [A response to Professor Xu Minglong], World History Studies , Pékin, nº 3, 2016/1, p. 17-32).

3 Admirer : « Considerer avec surprise, avec estonnement ce qui paroist merveilleux » (Académie, 1718).

4 L’exclamation sera souvent reprise en littérature à partir de M me de Graffigny (Avertissement des Lettres d’une Péruvienne, 1747), Lamennais (« Comment peut-on être Suisse ? », Lettres à la baronne Cottu, 1854), puis par Gide (« C’est toujours le comment peut-on être Persan ? », Journal , 1939), au point de devenir un véritable lieu commun indéfiniment adaptable : Sartre (« Comment peut-on être Français ? », La Mort dans l’âme, 1949), Ionesco (« Comment peut-on être rhinocéros ? », Rhinocéros , 1963), etc.