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VAR1 Œ58 ses

VAR2 b, Œ58 de sorte que, si on

VAR2 c de sorte que si l’on

VAR3 C, Œ58 Portugal

VAR4 B, C, Œ58 doux, qu’ils […] desespoir

VAR4 B [cartonné]  : doux, & qu’ils

Lettres Persanes

LETTRE XXVII.

Rica à Ibben.
A Smirne.

Le Pape est le Chef des Chrétiens : c’est une vieille idole, qu’on encense par habitude. Il étoit autrefois redoutable aux Princes mêmes 1  ; car il les deposoit aussi facilement, que nos magnifiques Sultans deposent les Rois d’Irimette, & de Georgie 2  : mais on ne le craint plus 3 . Il se dit Successeur d’un des premiers Chrétiens, qu’on appelle St. Pierre 4  : & c’est certainement une riche Succession ; car il a des tresors immenses, & un grand Pays sous sa domination 5 .

Les Evêques sont des gens de Loi, qui lui sont subordonnez, & ont sous son autorité deux fonctions bien differentes. Quand ils sont assemblez 6 , ils font comme lui des Articles de Foi : Quand ils sont en particulier, ils n’ont gueres d’autre fonction, que de dispenser d’accomplir la Loi 7 . Car tu sçauras que la Religion Chrétienne est chargée d’une infinité de pratiques très-difficiles : & comme on a jugé qu’il est moins aisé de remplir ces devoirs, que d’avoir des Evêques, qui en dispensent ; on a pris ce dernier parti pour l’utilité publique : ainsi si on ne veut pas faire le Rahmazan 8  ; si on ne veut pas s’assujettir aux formalitez des Mariages 9  ; si on veut rompre ses vœux 10  ; si on veut se marier contre les défenses de la Loi 11  ; quelquefois même si on veut revenir contre son serment ; on va à l’Evêque, ou au Pape, qui donne aussi-tôt la dispense.

Les Evêques ne font pas des Articles de Foi de leur propre mouvement : il y a un nombre infini de Docteurs, la plûpart Dervis, qui soulevent entr’eux mille Questions nouvelles sur la Religion : on les laisse disputer long-tems ; & la guerre dure, jusques à ce qu’une décision vienne la terminer.

Aussi puis-je t’assûrer qu’il n’y a jamais eu de Royaume, où il y ait eu tant de guerres Civiles, que dans celui de Christ.

Ceux qui mettent au jour quelque Proposition nouvelle, sont d’abord appellez Hérétiques 12 . Chaque hérésie a son nom, qui est pour ceux, qui y sont engagez, comme le mot de ralliement : mais n’est Hérétique qui ne veut : il n’y a qu’à partager le different par la moitié, & donner une distinction 13 à ceux, qui accusent d’hérésie ; & quelle que soit la distinction, intelligible, ou non, elle rend un homme blanc comme de la neige, & il peut se faire appeller Orthodoxe.

Ce que je te dis est bon pour la France & l’Allemagne : car j’ai ouï dire qu’en Espagne & en Italie , il y a de certains Dervis, qui n’entendent point raillerie 14 , & qui font brûler un homme comme de la paille 15 . Quand on tombe entre les mains de ces gens-là, heureux celui, qui a toujours prié Dieu avec de petits grains de bois à la main 16  ; qui a porté sur lui deux morceaux de Drap attachez à deux rubans 17  ; & qui a été quelquefois dans une Province, qu’on appelle la Galice 18  ; sans cela un pauvre Diable est bien embarassé : quand il jureroit comme un Payen qu’il est Orthodoxe ; on pourroit bien ne pas demeurer d’accord des qualitez, & le brûler comme Hérétique : il auroit beau donner sa distinction ; point de distinction : il seroit en cendres avant que l’on eût seulement pensé à l’écouter.

Les autres Juges presument qu’un accusé est innocent, ceux-ci le presument toujours coupable ; dans le doute ils tiennent pour regle de se déterminer du côté de la rigueur : apparemment parce qu’ils croyent les hommes mauvais : mais d’un autre côté ils en ont si bonne opinion, qu’ils ne les jugent jamais capables de mentir ; car ils reçoivent le témoignage des ennemis capitaux, des femmes de mauvaise vie, de ceux qui exercent une profession infame 19 . Ils font dans leur sentence un petit compliment à ceux, qui sont revêtus d’une chemise de souffre 20  ; & leur disent qu’ils sont bien fâchez de les voir si mal habillez ; qu’ils sont doux, & qu’ils abhorrent le sang 21 , & sont au desespoir de les avoir condamnez 22  : mais pour se consoler, ils confisquent tous les biens de ces malheureux, à leur profit 23 .

Heureuse la terre, qui est habitée par les enfans des Prophetes : ces tristes spectacles y sont inconnus a 24  : la Sainte Religion que les Anges y ont apportée, se défend par sa Verité même : elle n’a point besoin de ces moyens violens, pour se maintenir.

A Paris le 4. de la Lune de Chalval 1712.




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a Les Persans sont les plus Tolerans de tous les Mahometans 24 .

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1 Le pouvoir de la papauté médiévale avait culminé sous le pontificat d’Innocent III (1198-1216) qui renforça la centralisation de l’Église romaine et s’affirma face aux puissances temporelles de l’Europe, tels que les princes électeurs germaniques, ou Philippe Auguste, roi de France. Jean sans Terre, roi d’Angleterre, ainsi que les rois d’Aragon, de Portugal et de Bulgarie se reconnurent vassaux du pape. En 1302, la bulle Unam sanctam de Boniface VIII définit formellement la suprématie de l’Église sur l’État.

2 Les royaumes caucasiens de Géorgie et d’Imirette, tributaires tour à tour des Turcs et des Persans, sont décrits par Chardin (t. I, p. 250-252). La forme Irimette est sans autre attestation que dans les Lettres persanes : comme mollak (voir Lettre 10, note 5), elle procède sans aucun doute d’une erreur de lecture, de Montesquieu ou de l’imprimeur.

3 Dans son assemblée de 1682, le clergé de France avait délimité la puissance du pape par une déclaration en quatre articles, dont le premier affirme : « Que saint Pierre & ses successeurs […] n’ont reçu de puissance de Dieu que sur les choses spirituelles […] & non point sur les choses temporelles & civiles, J.-C. nous apprenant lui-même que “son royaume n’est point de ce monde.” Nous déclarons en conséquence que les rois & les souverains ne sont soumis à aucune puissance ecclésiastique par l’ordre de Dieu, dans les choses temporelles ; qu’ils ne peuvent être déposés directement ni indirectement par l’autorité des chefs de l’Eglise. » (Jules Théodose Loyson, L’Assemblée du clergé de France de 1682, Paris, Didier, 1870, p. 352).

4 Allusion à la succession apostolique dans la tradition romaine.

5 Moreri donne des États du pape une liste détaillée : « Le Domaine du Pape s’étend dans toutes les Provinces qu’on appelle l’Etat Ecclésiastique, qui renferme la Campagne de Rome, le Patrimoine de saint Pierre, la Terre Sabine, l’Ombrie, ou Duché de Spolete, la Marche d’Ancone, le Duché d’Urbin, la Romagne, le Boulonnois, le Duché de Ferrare, le Territoire d’Orvieto, le Territoire de Perouse, le Contado di Citta di Castello […]. (art. « Pape », 1704, t. V, p. 146 et 1718, t. IV, p. 585). Les Voyages (OC, t. 10) témoigneront de la misère de ces États.

6 Lors des conciles.

7 « Dès les premiers siècles [l’Église] a laissé au jugement des Evêques de dispenser de la longueur de la pénitence réglée par les Canons [...] Un Auteur, qui, en 1713. imprima un Traité des dispenses, réduit les causes de dispenses à la nécessité & à l’utilité publique de l’Eglise, & non pas à l’utilité particulière de ceux qui poursuivent les dispenses […]. Cet Auteur prétend que les dispenses doivent être expédiées gratuitement. » [etc.] (Trévoux, « Dispense ») ; le Traité des dispenses (anonyme, Paris, François Rochard, 1713), traitait d’une matière controversée, les évêques ayant toute autorité en matière de vœux et d’interdits de mariage.

8 Le mois du jeûne musulman. « Pendant ce mois, il est défendu aux Mahometans de manger, de boire, & de coucher avec leurs femmes, depuis le point du jour, jusqu’à ce que le Soleil soit couché ; mais lorsqu’il est couché, & que l’Iman a fait allumer les lampes que l’on met alors au haut des Minarets, […] toutes ces défenses sont levées. » (Moreri, « Ramadan ou Ramazan », 1704, t. V, p. 373 et 1718, t. V, 1 re partie, p. 14 ).

9 Obtenir dispensation des bans.

10 Faire résilier ses vœux de profession.

11 Se marier malgré les interdits prohibitifs, ce qui entraîne une pénitence, ou dirimants qui font tenir l’alliance pour nulle : essentiellement les liens de parenté (y compris la parenté spirituelle) qui avaient été considérablement étendus par l’Église au cours du Moyen Âge ; mais ceux-ci relèvent plutôt de l’autorité pontificale (voir Jean Bart, « De quoi inceste est-il le nom ? », dans L’Inceste : entre prohibition et fiction , Christelle Bahier-Porte et C. Volpilhac-Auger dir., Paris, Hermann, 2016, p. 11-28).

12 Cf. Pensées , nº 602 : « Dans les premiers temps on n’entendoit par heretique que celui qui avoit une opinion particuliere. Mais dans l’amertume des disputes le mot d’heretique signifia tout ce que la terre a de plus horrible et l’enfer de plus monstrueux ; mais depuis que par l’etablissement du lutheranisme et du calvinisme ces relligions ont esté tolerées dans des pais et ont tolleré dans d’autres on s’est contenté de se hair beaucoup sans se hair jusqu’a l’extravagance ».

13 « Distinction, en Philosophie. Differente maniere dont on comprend les choses. […] Les distinctions Philosophiques, ne sont bien souvent que des chicanes, & des échappatoires » (Trévoux , 1704). Les casuistes avaient érigé la notion de distinction en système de « subtilités admirables » (Pascal, Provinciales, Lettre X), un répertoire d’opinions faisant autorité et susceptibles de cautionner les bonnes intentions du pécheur, qu’attaque Pascal : « Cecy est delicat, dit le Père. Il faut user de la distinction du P. Bauny, dans sa Somme des pechez. […] Je ne pensois pas à cela, luy dis-je ; & j’espere que par ces distinctions-là il ne restera plus de pechez mortels au monde. » (ibid., Lettre IX, p. 168 ; voir Lettre XIII, p. 283-284).

14 « L’Inquisition, qui est une Jurisdiction Ecclesiastique, établie dans les Etats du Pape, du Roy d’Espagne, & du Roy de Portugal, connoît des crimes d’Heresie, de Judaïsme, de Mahometisme, de sortilege, de sodomie & de Polygamie. » (Moreri, 1704, t. III, p. 357 et 1718, t. III, 2 e partie, p. 116). En Espagne, l’Inquisition, établie en 1478 par la reine Isabelle de Castille, a continué ses activités jusqu’à 1834. Dans L’Esprit des lois (XXV, 13), la « Très humble remontrance aux inquisiteurs d’Espagne & de Portugal » laissera entendre que l’auto-da-fe était encore monnaie courante, alors que l’activité des tribunaux d’Inquisition a fortement décru dès le xvii e siècle, un auto-da-fe de cent quatre juifs portugais ayant quand même eu lieu en 1680 à Madrid (Jean-Paul Le Flem, Dictionnaire du Grand siècle , « Inquisition ») ; voir Bartolomé Bennassar, L’Inquisition espagnole, xvi e - xix e siècles, Paris, 1979. Montesquieu, comme le sera tout le xviii e siècle (voir notamment l’article « Inquisition (Histoire ecclésiastique ) » de Jaucourt dans l’ Encyclopédie , 1765, t. VIII, p. 773 et suiv.) est influencé par la « légende noire » de l’Espagne (voir Lettre 75). Cependant il n’insiste pas sur ici sur l’intolérance spécifique envers les juifs (comme il le fera dans la « Très humble remontrance »), mais sur les dysfonctionnements de la justice au service de l’intolérance catholique, comme dans L’Esprit des lois, XXVI, 11 : « Le Tribunal de l’Inquisition, formé par les Moines Chrétiens sur l’idée du Tribunal de la Pénitence, est contraire à toute bonne Police. Il a trouvé par-tout un soûlevement général […]. ¶Ce Tribunal est insupportable dans tous les Gouvernemens. » Voir aussi XXVI, 12 (« Continuation du même sujet »), et Jean Ehrard, « Montesquieu et l’Inquisition », Dix-huitième siècle nº 24, 1992, p. 333-344.

15 Allusion au texte biblique interprété par l’Église comme une prophétie de la persécution des juifs et des infidèles : « Il a son van en sa main, & il nettoiera parfaitement son aire : il amassera son blé dans le grenier, mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra jamais. » (Matthieu III, 12).

16 Le rosaire.

17 Le scapulaire : deux morceaux d’étoffe attachés par des rubans qu’on porte sur la poitrine par dévotion à la Vierge.

18 Qui ont fait le pélerinage à Saint-Jacques de Compostelle.

19 La description des procédures de l’Inquisition est précise et peut être basée sur les ouvrages de Charles Dellon, Relation de l’Inquisition de Goa, Leyde, D. Gaasbeck, 1687 , de Jacques Marsollier, Histoire de l’Inquisition et son origine, Cologne, Pierre Marteau, 1693, ou de Paolo Sarpi, Historia della sacra Inquisitione , Serravalle, 1638 (Catalogue , nº 252). M me d’Aulnoy (une des sources de la Lettre 75) décrit les procédures de l’Inquisition espagnole et une procession d’« autos de fé ou Actes de foi » dans sa Relation du voyage d’Espagne (1691 ; édition citée : La Haye, Henry van Bulderen, 4 e éd., 1705, 3 volumes), t. III, p. 154-158). Le Directorium inquisitorum (1503) de Nicolau Eymeric donne les mêmes règles : « [I]l n’importe [...] que les témoins soyent gens de bien, ou infames, complices du même crime, excommuniés, hérétiques, ou coupables en quelque manière que ce soit, ou parjures, &c. » Les ennemis capitaux étaient récusés seulement dans les cas très graves pour empêcher les accusés d’employer cette défense ( Manuel des Inquisiteurs, à l’usage des Inquisiteurs d’Espagne et de Portugal , Lisbonne, 1762, p. 66 -67). Le recueil Desmolets (Spicilège , nº 122), sans doute antérieur aux Lettres persanes , décrit les procédures d’inquisition : « Les delateurs, les gens infames comme maquereaus, putains, gens repris de iustice, sont admis pour temoins. » Mais on ne trouve guère d’autre rapprochement probant avec cette lettre.

20 L’article « Inquisition » de l’ Encyclopédie (de Jaucourt) invoque également « les chemises ensoufrées du saint office » (t. VIII, p. 776), appelées aussi san-benito, que retiendra aussi Voltaire dans Candide (chap. VI). Dans le Spicilège , nº 122, le « san benedict » est simplement mentionné.

21 En livrant au bras séculier les accusés condamnés au supplice, l’Inquisition prétendait rester fidèle à la doctrine « Ecclesia abhorret a sanguine  » (l’Église a horreur du sang).

22 Le Manuel des Inquisiteurs conseille de pratiquer la dissimulation dans le texte de la sentence, et donne l’exemple suivant (p. 148 -149) : « [...] nous avons appris avec bien du chagrin que vous êtes rétombé dans les erreurs que vous aviez abjurées […] [C]omme l’Eglise ne peut plus rien faire de vous […] nous vous abandonnons à la Justice séculiere, en priant cependant ladite Cour, & cela efficacement, que tout se passe envers vous sans danger de mort & sans effusion de sang, &c. ».

23 Voir L’Espion turc  : « La première chose que font les saints Inquisiteurs est de faire une exacte & devote recherche des biens du prisonnier. S’ils trouvent qu’il soit riche, il n’en faut pas davantage pour le rendre criminel ; & les bons Peres prennent pieusement le soin de disposer de ce qu’il a. » (Marana, 1700, t. II, Lettre LXXIII, p. 223).

24 Chardin loue les Persans pour « leur tolerance pour les Religions qu’ils croyent fausses, & qu’ils tiennent même pour abominables » (t. IV, p. 101-102). De même, les musulmans en général refusent les méthodes violentes pour la conversion des infidèles : « Une des maximes de la Religion Mahometane, c’est la tolerance de toutes sortes de Religions, moyennant un tribut annuel : aussi n’y en a-t-il aucunes dont elle ne souffre la profession & l’exercice ; Chrétiens, Juifs, Idolatres, & de toutes sortes de Sectes. La Religion de Mahammed enseigne qu’il y a un grand mérite à convertir les Infidéles, qu’on est obligé d’y travailler avec application, & avec zele, mais qu’il ne faut pas pour cela leur faire de violence, & que pourvû qu’ils payent le tribut imposé, il leur faut garder la justice, & les traiter humainement. » (t. VI, p. 313 ; voir ibid., p. 327). Le reproche traditionnel fait aux musulmans est d’avoir établi leur religion par les conquêtes : « Quand ils se vantent du nombre de leurs fidèles, vous leur dites que la force les leur a acquis, & qu’ils ont étendu leur religion par le fer : pourquoi donc établissez-vous la vôtre par le feu ? », dit la « Très humble remontrance » ( L’Esprit des lois, XXV, 13). Mais il n’est ici question que de la maintenir. Voir Lettre 58, note 9.