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VAR1 C, Œ58 C, Œ58: Ici, c’est […] langueur ; une autre, plus animée, dévore […] éloquence qui, pour être muette, n’en est que plus vive. Là, les actrices ne

VAR2 B Actrices

VAR3 C, Œ58 quelques gens

VAR4 B qui sont dans un continuel exercice :

VAR4 a a : qu’on […] pour qu’ils soutiennent à |soutenir| la fatigue

VAR4 b, c, Œ58 qu’on […] pour soutenir la fatigue

VAR5 C, Œ58 du

VAR6 C, Œ58 qu’on

VAR7 B & qu’on chante

VAR7 c, Œ58 & que l’on chante

Lettres Persanes

LETTRE XXVI.

Rica à *.*.*.

Je vis hier une chose assez singuliere, quoiqu’elle se passe tous les jours à Paris.

Tout le Peuple s’assemble sur la fin de l’après-dînée 1 , & va jouër une espece de Scene, que j’ai entendu appeller Comedie : le grand mouvement est sur une estrade, qu’on nomme le Theâtre 2  : aux deux côtez on voit dans de petits reduits, qu’on nomme loges, des hommes & des femmes, qui jouënt ensemble des Scenes muëttes, à peu près comme celles, qui sont en usage en notre Perse 3 .

Tantôt c’est une amante affligée, qui exprime sa langueur : tantôt une autre avec des yeux vifs, & un air passionné devore des yeux son amant, qui la regarde de même : toutes les passions sont peintes sur les visages, & exprimées avec une éloquence, qui n’en est que plus vive, pour être muette. Là les Acteurs ne paroissent qu’à demi-corps, & ont ordinairement un manchon par modestie 4 , pour cacher leurs bras. Il y a en bas une troupe de gens debout 5 , qui se moquent de ceux, qui sont en haut sur le Theatre, & ces derniers rient à leur tour de ceux, qui sont en bas.

Mais ceux qui prennent le plus de peine, sont quelques jeunes gens , qu’on prend pour cet effet dans un âge peu avancé, pour soutenir à la fatigue  : ils sont obligez d’être par tout ; ils passent par des endroits, qu’eux seuls connoissent, montent avec une adresse surprenante d’étage en étage : ils sont en haut, en bas, dans toutes les loges ; ils plongent, pour ainsi dire ; on les perd ; ils reparoissent : souvent ils quittent le lieu de la Scene, & vont jouër dans un autre : on en voit même qui, par un prodige, qu’on n’auroit osé esperer de leurs bequilles 6 , marchent, & vont comme les autres. Enfin on se rend à des sales 7 , où l’on jouë une Comedie particuliere : on commence par des reverences ; on continuë par des embrassades : on dit que la connoissance la plus legere met un homme en droit d’en étouffer un autre 8  : il semble que le lieu inspire de la tendresse : en effet, on dit que les Princesses, qui y regnent, ne sont point cruelles ; & si on en excepte deux ou trois heures par jour, où elles sont assez sauvages, on peut dire que le reste du tems elles sont traitables ; & que c’est une yvresse, qui les quitte aisément 9 .

Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de même dans un autre endroit, qu’on nomme l’Opera : toute la difference est que l’on parle à l’un, & chante à l’autre. Un de mes amis me mena l’autre jour dans la loge, où se deshabilloit une des principales Actrices : nous fîmes si bien connoissance 10 , que le lendemain je reçus d’elle cette Lettre.

Monsieur,

Je suis la plus malheureuse fille du monde ; j’ai toujours été la plus vertueuse Actrice de l’Opera : Il y a sept ou huit mois que j’étois dans la loge, où vous me vîtes hier : comme je m’habillois en Prêtresse de Diane 11 , un jeune Abbé vint m’y trouver 12 & sans respect pour mon Habit blanc, mon voile, & mon bandeau 13 , il me ravit mon innocence : j’ai beau lui exagerer le sacrifice que je lui ai fait 14  ; il se met à rire, & me soutient qu’il m’a trouvée très-profane : cependant je suis si grosse, que je n’ose plus me presenter sur le theatre ; car je suis sur le chapitre de l’honneur d’une delicatesse inconcevable ; & je soutiens toujours qu’à une fille bien née, il est plus facile de faire perdre la vertu, que la modestie : avec cette delicatesse vous jugez bien que ce jeune Abbé n’eût jamais réüssi, s’il ne m’avoit promis de se marier avec moi : un motif si legitime me fit passer sur les petites formalitez ordinaires, & commencer par où j’aurois du finir : mais puisque son infidelité m’a deshonorée, je ne veux plus vivre à l’Opera, où entre vous & moi l’on ne me donne gueres de quoi vivre 15 , car à present que j’avance en âge, & que je perds du côté des charmes ; ma pension, qui est toujours la même, semble diminuer tous les jours. J’ai apris par un homme de votre suite, que l’on faisoit un cas infini dans votre Pays d’une bonne Danseuse ; & que si j’étois à Ispahan, ma fortune seroit aussi-tôt faite 16 . Si vous vouliez m’accorder votre protection, & m’amener avec vous dans ce pays-là, vous auriez l’avantage de faire du bien à une fille, qui par sa vertu, & sa conduite ne se rendroit pas indigne de vos bontez. Je suis.....

A Paris le 2. de la Lune de Chalval 1712.




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1 L’après-midi : au Théâtre Français les représentations ont lieu l’après-midi à cinq heures et demie.

2 Le mot désigne proprement non la salle mais l’estrade où jouent les comédiens : « […] se dit aujourd’huy de la Scêne, ou du lieu ordinaire où l’on represente des Comedies, & des Tragedies. C’est une grande salle dont une partie est occupée par le theatre  ; le reste est un espace qu’on appelle parterre, terminé d’ordinaire par un amphiteatre, avec des loges à un ou deux étages dans le contour […] » (Furetière, 1701, art. « Theatre »). Par contre, « scène » désigne ici de manière ironique les loges.

3 Chardin parle de danseuses ou « mimes » qu’il compare aux acteurs de théâtre en Europe (t. II, p. 247-248 et t. V, p. 230-231).

4 « Les manchons n’estoient autrefois que pour les femmes ; aujourdhuy les hommes en portent. » (Furetière, 1690, art. « Manchon »). La coquille n’était donc pas absurde.

5 Il n’y avait pas de places assises au parterre de la Comédie.

6 La canne est à la mode, comme on peut le voir dans l’histoire de Dupuis en 1713 : « Je laissai tomber mon chapeau, mes gands, mon livre, & ma canne […] » (Challe, Les Illustres Françaises , t. II, p. 463; cf. t. I, p. 387), et ci-dessous à la Lettre 80 où elle figure de même à côté de l’habit brodé, de la perruque, de la tabatière et des gants.

7 Il s’agit soit de l’un des deux foyers qui se trouvait derrière le théâtre rue des Fossés-Saint-Germain, soit des loges des actrices.

8 Souvenir de l’embarrassante familiarité manifestée par Oronte dans Le Misanthrope (I, 2) ? Mais ces démonstrations excessives semblent caractériser le monde des petits-maîtres : cf. Lesage, Gil Blas de Santillane (1715), livre III, chap. III et VI .

9 Il faut sans doute comprendre : elles sont hautaines le temps de la représentation, quand elles jouent les reines et les princesses, et courtisanes le reste du temps.

10 Le sens érotique de l’expression est bien attesté. Montesquieu ne développe pas ce qui chez Rousseau (Julie ou la Nouvelle Héloïse, II e partie, Lettre 26) et Voltaire (Candide , XXII) fera l’objet d’une réflexion morale ou plaisante.

11 La danseuse pourrait faire partie de la troupe de prêtresses qui dansent dans la tragédie lyrique Iphigénie en Tauride , musique de Desmarest et Campra, paroles de Duché de Vancy et Danchet (Recueil des opéras représentés par l’Académie royale de musique, Amsterdam, 1708, tome X) : l’illustration montre une femme en habit blanc avec voile (p. 61 ; voir aussi ci-après, note 13). Elle fut représentée avec grand succès en 1704 (trente-trois représentations), et rejouée en 1711, 1719 et 1734. Le rôle d’Iphigénie, grande prêtresse de Diane, avait été créé par M lle Journet, dont les activités galantes sont abondamment attestées. Mais le contraste entre les rôles des comédiennes et leurs mœurs est un lieu commun du roman : voir Lesage, Le Diable boiteux (1707), chap. xii, p. 196.

12 Voir la remarque de Bayle : « Encore y en a-t-il [des abbés] qui ne se contraignent guere, car par exemple qu’y a-t-il de plus galant & de plus coquet que cette multitude d’Abbez dont la ville de Paris abonde, qui vont aussi à découvert à l’attaque d’une femme, que sauroient faire les jeunes Marquis ? » (Critique du P. Maimbourg, Lettre IX, 2 e édition, Ville-Franche, Pierre le Blanc, 1683, p 161) « Je n’ai jamais vû tant d’Abbez, & qui portent plus volontiers l’habit court, le petit colet, & la perruque blonde. En verité ils sont l’ornement de Paris, & le refuge des Dames affligées ; comme ils ont l’esprit galant, leur conversation est plus agréable, & plus souhaitée, j’ai trouvé parmi eux les personnes les plus obligeantes, les plus civiles & les plus secretes. Il seroit à souhaiter que le grand nombre d’Abbez fût diminué, en retranchant de ce rang honorable tous ceux qui ont leurs Abbayes dans le concave de la Lune, & dans les espaces imaginaires. » (Charles Cotolendi, « Traduction d’une lettre italienne, écrite par un Sicilien à un de ses amis », p. 419).

13 Le bandeau virginal, comme le voile et l’habit blanc, fait partie de son costume d’opéra : les vestales, dit Bernard de Montfaucon, « portoient les cheveux liez d’un ruban », et les prêtresses étaient voilées de différentes manières (L’Antiquité expliquée, 1719, t. II, p. 32, 41-42).

14 Selon Ivor Guest, « la direction de l’Opéra estimait nécessaire de placer des sentinelles dans les couloirs qui conduisaient aux loges, pour protéger les artistes des entreprises de jeunes aristocrates et abbés galants en quête d’aventures amoureuses » (Le Ballet de l’Opéra de Paris, Paris, Flammarion, 1976, p. 21).

15 Le 13 janvier 1713, Louis XIV imposa un règlement qui fixait le nombre des artistes de l’Opéra et leurs appointements : il y aurait deux danseuses à neuf cents livres chacune, quatre à cinq cents livres et quatre à quatre cents (Louis Travenol, Histoire du théâtre de l’Académie royale de musique en France, Paris, 1757, t. I, p. 120), soit un peu plus qu’un curé à portion congrue (300 livres). Voir aussi Jean Sgard, « L’Échelle des revenus », Dix-huitième siècle nº 14, 1982, p. 425-433 : de trois cents à mille livres par an, on trouve les « ouvriers spécialisés […] enseignants de collège » (p. 426) – autrement dit, ces revenus sont insuffisants pour mener grand train, quand il faut six mille livres à Des Grieux et Manon Lescaut pour mener une vie « honnête mais simple » (p. 429).

16 Chardin observe qu’en Perse les danseuses étaient des femmes publiques (t. II, p. 247-253) : « […] en Orient la Danse est deshonnête, ou infame, si vous voulez, & il n’y a que les femmes publiques qui dansent […] » (t. IV, p. 140 ; voir p. 194). Elles pouvaient néanmoins être fort bien payées à la cour et comblées de présents ; il assure avoir vu en Hyrcanie « un soir à la Cour deux de ces Danseuses, qui avoient chacune pour plus de dix mille écus de pierreries sur elles » (t. II, p. 251-254).