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Lettres Persanes

LETTRE XXV.

Usbek à Nessir 1 .
A Ispahan.

Nous sommes à present à Paris, cette superbe rivale de la Ville du Soleil 2 a .

Lorsque je partis de Smirne, je chargeai mon ami Ibben, de te faire tenir une boëte, où il y avoit quelques presens pour toi : tu recevras cette Lettre par la même voye. Quoi qu’éloigné de lui de cinq ou six cens lieuës, je lui donne de mes nouvelles, & je reçois des siennes aussi facilement, que s’il étoit à Ispahan, & moi à Com. J’envoye mes Lettres à Marseille ; d’où il part continuellement des Vaisseaux pour Smirne : de là il envoye celles, qui sont pour la Perse, par les Caravanes d’Armeniens, qui partent tous les jours pour Ispahan 3 .

Rica jouït d’une santé parfaite : la force de sa Constitution, sa jeunesse, & sa gayeté naturelle, le mettent au dessus de toutes les épreuves 4 .

Mais pour moi je ne me porte pas bien : mon corps & mon esprit sont abattus, je me livre à des reflexions qui deviennent tous les jours plus tristes : ma santé, qui s’affoiblit, me tourne vers ma Patrie ; & me rend ce pays-ci plus étranger.

Mais, cher Nessir, je te conjure, fais en sorte que mes femmes ignorent l’état où je suis : si elles m’aiment, je veux épargner leurs larmes : & si elles ne m’aiment pas, je ne veux point augmenter leur hardiesse.

Si mes Eunuques me croyoient en danger, s’ils pouvoient esperer l’impunité d’une lâche complaisance, ils cesseroient bien-tôt d’être sourds à la voix flatteuse de ce Sexe, qui se fait entendre aux rochers, & remuë les choses inanimées.

Adieu, Nessir, j’ai du plaisir à te donner des marques de ma confiance.

A Paris le 5. de la Lune de Chahban 1712.




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a Ispahan.

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1 Ami d’Usbek, déjà destinataire de la Lettre 6.

2 Chardin remarque que le lion « est l’emblême de la Monarchie Persane » et ajoute qu’on « le représente avec un Soleil levant à côté, dont on voit les trois quarts du Disque » (t. IX, p. 70).

3 Malgré l’optimisme d’Usbek, le temps requis pour la transmission des lettres entre Paris et Ispahan aura son importance pour le développement de l’intrigue (voir Lettres 139 -146). Les Arméniens sont des marchands répandus non seulement dans la région, mais à travers l’Europe, comme le signale Moreri : « Les Armeniens sont bonnes gens, simples, sans façon, & vivent contents de peu. Il y en a plusieurs parmy eux qui s’adonnent au commerce ; aussi se sont-ils répandus dans la Natolie, dans la Perse, dans l’Egypte, dans les Indes, dans la Pologne, & ils viennent même negocier en France, en Hollande, en Italie & en Espagne. » (« Armenie », 1704, t. I, p. 368 et 1718, t. I, p. 495 ). De même on lit dans l’ Encyclopédie  : « Leur principale occupation est le commerce, qu’ils entendent très-bien. Le cardinal de Richelieu, qui vouloit le rétablir en France, projetta d’y attirer grand nombre d’ Arméniens  ; & le chancelier Seguier leur accorda une Imprimerie à Marseille, pour multiplier à moins de frais leurs livres de religion, qui avant cela étoient fort rares & fort chers. » (abbé Mallet, « Arméniens (Théologie, Histoire ecclésiastique ) », 1751, t. I, p. 695). C’est une caravane d’Arméniens qui avait emmené Chardin en Perse.

4 Ces détails établissent une différenciation assez significative entre Usbek et Rica, voire une répartition des rôles, qui se renforcera au long du séjour en France : voir notamment la Lettre 147.