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VAR1 C, Œ58 [recte] me

VAR2 C, Œ58 prîtes un poignard

VAR3 C, Œ58 sans avoir

VAR4 a, b leurs regards semblent les chercher

VAR5 A [non cartonnée, selon Barckhausen]  : & cette

VAR6 A [non cartonnée, selon Barckhausen]  : defendu

VAR7 A [non cartonnée, selon Barckhausen]  : leurs personnes

VAR8 C, Œ58 pour aller jusques-là

VAR9 a ont toutes dans le

VAR10 C mais nous

Lettres Persanes

LETTRE XXIV.

Usbek à Roxane.
Au Serrail d’Ispahan.

Que vous êtes heureuse, Roxane, d’être dans le doux Païs de Perse, & non pas dans ces Climats 1 empoisonnez, où l’on ne connoît ni la pudeur, ni la vertu ! Que vous êtes heureuse ! Vous vivez dans mon Serrail comme dans le séjour de l’innocence 2 , inaccessible aux attentats de tous les humains : vous vous trouvez avec joye dans une heureuse impuissance de faillir 3  : jamais homme ne vous a souillée de ses regards lascifs : votre Beau-Pere même dans la liberté des Festins, n’a jamais vû votre belle bouche : vous n’avez jamais manqué de vous attacher un bandeau sacré pour la couvrir. Heureuse Roxane ! Quand vous avez été à la campagne, vous avez toujours eu des Eunuques, qui ont marché devant vous, pour donner la mort à tous les temeraires, qui n’ont pas fui votre vuë : moi-même à qui le Ciel vous a donnée pour faire mon bonheur, quelle peine n’ai-je pas euë pour me rendre maître de ce tresor, que vous défendiez avec tant de constance 4  ! Quel chagrin pour moi dans les premiers jours de notre Mariage de ne pas vous voir ! Et quelle impatience, quand je vous eus vuë ! vous ne la satisfaisiez pourtant pas ; vous l’irritiez au contraire par les refus obstinez d’une pudeur allarmée : vous me confondiez avec tous ces hommes, à qui vous vous cachez sans cesse. Vous souvient-il de ce jour, où je vous perdis parmi vos esclaves, qui vous trahirent, & vous déroberent à mes recherches 5  ? Vous souvient-il de cet autre, où voyant vos larmes impuissantes, vous employâtes l’autorité de votre mere, pour arrêter les fureurs de mon amour ? Vous souvient-il, lorsque toutes les ressources vous manquerent, de celles que vous trouvâtes dans votre courage ? Vous mîtes le poignard à la main , & menaçâtes d’immoler un époux, qui vous aimoit, s’il continuoit à exiger de vous, ce que vous cherissiez plus que votre époux même ! Deux mois se passerent dans ce combat de l’Amour & de la Vertu 6  : vous poussâtes trop loin vos chastes scrupules : vous ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincuë : vous défendites jusques à la derniere extremité une virginité mourante : vous me regardâtes comme un ennemi, qui vous avoit fait un outrage, non pas comme un époux, qui vous avoit aimée : vous futes plus de trois mois, que vous n’osiez me regarder sans rougir : votre air confus sembloit me reprocher l’avantage que j’avois pris : je n’avois pas même une possession tranquille : vous me derobiez tout ce que vous pouviez de ces charmes, & de ces graces ; & j’étois enyvré des plus grandes faveurs, sans en avoir obtenu les moindres.

Si vous aviez été élevée dans ce païs-ci, vous n’auriez pas été si troublée : les femmes y ont perdu toute retenuë : elles se presentent devant les hommes à visage decouvert, comme si elles vouloient demander leur défaite : elles les cherchent de leurs regards  : elles les voyent dans les Mosquées, les promenades 7 , chez elles-mêmes : l’usage de se faire servir par des Eunuques, leur est inconnu : au lieu de cette noble simplicité, & de cette aimable pudeur, qui regne parmi vous ; on voit une impudence brutale, à laquelle il est impossible de s’accoutumer.

Oui, Roxane, si vous étiez ici, vous vous sentiriez outragée dans l’affreuse ignominie, où votre Sexe est descendu  : vous fuiriez ces abominables lieux ; & vous soupireriez pour cette douce retraite, où vous trouvez l’innocence ; où vous êtes sûre de vous-même ; où nul peril ne vous fait trembler ; où enfin vous pouvez m’aimer, sans craindre de perdre jamais l’Amour, que vous me devez.

Quand vous relevez l’éclat de votre teint par les plus belles couleurs ; quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus precieuses ; quand vous vous parez de vos plus beaux habits, quand vous cherchez à vous distinguer de vos compagnes par les graces de la danse, & par la douceur de votre chant ; que vous combattez gracieusement avec elles de charmes, de douceur, & d’enjouëment, je ne puis pas m’imaginer que vous ayez d’autre objet, que celui de me plaire : & quand je vous vois rougir modestement, que vos regards cherchent les miens, que vous vous insinuez dans mon cœur par des paroles douces, & flatteuses, je ne sçaurois, Roxane, douter de votre amour.

Mais que puis-je penser des femmes d’Europe ? L’art de composer leur teint, les ornemens dont elles se parent, les soins qu’elles prennent de leur personne , le desir continuel de plaire, qui les occupe, sont autant de taches faites à leur Vertu, & d’outrages à leur époux.

Ce n’est pas, Roxane, que je pense qu’elles poussent l’attentat aussi loin, qu’une pareille conduite devroit le faire croire ; & qu’elles portent la debauche à cet excès horrible, qui fait fremir, de violer absolument la Foi conjugale : il y a bien peu de femmes assez abandonnées, pour porter le crime si loin  : elles portent toutes dans leur cœur un certain caractere de vertu, qui y est gravé, que la naissance donne, & que l’éducation affoiblit, mais ne détruit pas : elles peuvent bien se relâcher des devoirs exterieurs, que la pudeur exige : mais quand il s’agit de faire les derniers pas ; la nature se revolte 8 . Aussi quand nous vous enfermons si étroitement ; que nous vous faisons garder par tant d’esclaves ; que nous gênons si fort vos desirs, lorsqu’ils volent trop loin : ce n’est pas que nous craignions la derniere infidelité : mais c’est que nous sçavons que la pureté ne sçauroit être trop grande, & que la moindre tache peut la corrompre.

Je vous plains, Roxane ; votre chasteté si long-tems éprouvée meritoit un époux, qui ne vous eût jamais quittée, & qui pût lui-même reprimer les desirs, que votre seule Vertu sçait soumettre 9 .

De Paris le 7. de la Lune de Regeb 1712 .




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1 On peut s’étonner de voir ici la Perse ne pas relever des climats extrêmes des pays d’Asie, propices au despotisme et à tous les excès ; mais « climat » a aussi un sens général : « On le prend quelquefois indeterminément pour Une region. » ( Académie , 1718). L’opposition est plutôt d’ordre moral, et dictée par le point de vue du maître, ironiquement montré comme érigeant en norme de perfection son propre pays : voir Mary McAlpin, « “Accablé de tant de vêtements”. Climat et désir dans les Lettres persanes », dans Les Lettres persanes en leur temps , Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 69-94, ici p. 74.

2 Voir Lettre 32. Cette affirmation n’a pas forcément valeur paradoxale : voir L’Esprit des lois, XVI, 10 (« On trouve des mœurs plus pures dans les divers Etats d’Orient, à proportion que la clôture des femmes y est plus exacte »). Voir Lettre 19 : « Vous vous vantez d’une Vertu, qui n’est pas libre […] cette fidelité, que vous vantez tant. ».

3 Cette description fait ressortir un parallèle possible entre le sérail et le couvent. Le vocabulaire d’Usbek ressemble par exemple à celui de Jérôme Platus dans son Traité du bonheur de la vie religieuse [1644], Paris, Gaspar Meturas, 1694, t. I, p. 1-17 ).

4 Première caractéristique de Roxane ; la réputation de sa « farouche vertu » sera encore évoquée dans la Lettre 149.

5 Ce détail, ainsi que l’évocation des refus réitérés d’une nouvelle mariée, se trouve dans Chardin : « De cette maniere un homme ne voit sa femme, que quand il a consommé le Mariage, & souvent il ne le consomme que plusieurs jours après que son Epouse est chez lui ; la belle fuyant, & se cachant parmi les femmes, ou ne voulant pas laisser approcher le mari. Ces façons arrivent souvent entre les personnes de qualité, parce qu’à leur avis cela sent la débauchée de donner si-tôt la derniere faveur » (t. II, p. 268). Pierre Bayle cite ce récit dans le Dictionnaire historique et critique , « Mahomet », remarque P (t. II, 1 re partie, p. 476).

6 Cette manifestation de pudeur dépasse de très loin le délai de « plusieurs jours » que fixait Chardin (t. II, p. 268).

7 Selon Chardin, les promenades sont étrangères à la mentalité persane ; voir Lettre 1, note 9.

8 Cette invocation de la « nature », qui trouvera un écho précis dans la lettre ultime de Roxane (« J’ai reformé tes Loix sur celles de la nature », Lettre 150), ne peut guère être un effet d’ironie, ton peu familier à Usbek. Dans L’Esprit des lois (XIV, 12, « De la pudeur naturelle »), Montesquieu soulignera l’unanimité des nations « à attacher du mépris à l’incontinence des femmes : c’est que la nature a parlé à toutes les Nations […] C’est la modestie & la retenue qui suivent [l]es lois » de la nature.

9 La tonalité tragique de cette lettre – emploi de passés simples (« vous employâtes », « vous mîtes »), de l’anaphore (« Vous souvient-il ») présente sous un jour très formel la relation qu’entretient Usbek avec Roxane, son épouse la plus chère, comme la différence de ton entre cette lettre et celle qu’il a adressée à Zachi (Lettre 19 ) le laisserait supposer. Toutefois, Roxane ne sera plus mentionnée avant la Lettre 143 . Rien d’ailleurs ne confirme la confiance qu’il exprime à l’égard du dévouement de Roxane ; elle-même n’écrit pas une seule fois à Usbek avant la Lettre 148, plus de sept ans plus tard.