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VAR1 a remet oû

VAR2 a, b leur

VAR3 B [non cartonné ; le carton rétablit le texte de A], ab]  : croire que le pain

VAR4 a * * *

VAR5 B ont été les motrices de cette revolte, qui divise toute la

VAR5 a, b sont à la tête de cette révolte qui divise la

VAR5 c, Œ58 ont été les motrices de toute cette révolte, qui divise toute la

VAR6 a L’écrit en question

VAR7 a, b tout, elles

VAR8 C, Œ58 On doit

VAR9 a, b Tout ce que je t’ay dit m’etonne au point, que si ce n’etoit des faits, je croirois etre dans le delire ;

Lettres Persanes

LETTRE XXII.

Rica 1 à Ibben.
A Smirne.

Nous sommes à Paris depuis un mois, & nous avons toujours été dans un mouvement continuel : il faut bien des affaires avant qu’on soit logé ; qu’on ait trouvé les gens à qui on est adressé, & qu’on se soit pourvû des choses necessaires, qui manquent toutes à la fois.

Paris est aussi grand qu’Ispahan : les maisons y sont si hautes, qu’on jureroit qu’elles ne sont habitées que par des Astrologues 2 . Tu juges bien qu’une Ville bâtie en l’air, qui a six ou sept maisons les unes sur les autres 3 , est extremement peuplée ; & que quand tout le monde est descendu dans la ruë, il s’y fait un bel embarras 4 .

Tu ne le croirois pas peut-être ; depuis un mois que je suis ici, je n’y ai encore vû marcher personne : il n’y a point de gens au monde, qui tirent mieux parti de leur machine 5 que les François : ils courent, ils volent : les voitures lentes d’Asie, le pas reglé de nos Chameaux, les feroient tomber en syncope. Pour moi qui ne suis point fait à ce train, & qui vais souvent à pied sans changer d’allure 6  ; j’enrage quelquefois comme un Chrétien : car encore passe qu’on m’éclabousse depuis les pieds jusqu’à la tête : mais je ne puis pardonner les coups de coude, que je reçois regulierement, & periodiquement : un homme qui vient après moi, & qui me passe, me fait faire un demi tour ; & un autre, qui me croise de l’autre côté, me remet soudain où le premier m’avoit pris ; & je n’ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé, que si j’avois fait dix lieuës 7 .

Ne crois pas que je puisse quant à present te parler à fonds des Mœurs, & des Coûtumes Européennes ; je n’en ai moi-même qu’une legere idée, & je n’ai eu à peine que le tems de m’étonner.

Le Roi de France est le plus puissant Prince de l’Europe : il n’a point de mines d’Or comme le Roi d’Espagne son voisin ; mais il a plus de richesses que lui ; parce qu’il les tire de la vanité de ses Sujets, plus inépuisable que les Mines : on lui a vû entreprendre, ou soutenir de grandes guerres, n’ayant d’autres fonds que des titres d’honneur à vendre 8  ; & par un prodige de l’orgueil humain, ses troupes se trouvoient payées, ses Places munies, & ses Flottes équipées.

D’ailleurs ce Roi est un grand Magicien : il exerce son Empire sur l’esprit même de ses Sujets : il les fait penser comme il veut : S’il n’a qu’un million d’écus dans son Tresor, & qu’il en ait besoin de deux, il n’a qu’à leur persuader qu’un écu en vaut deux, & ils le croyent 9 . S’il a une guerre difficile à soutenir, & qu’il n’ait point d’argent, il n’a qu’à leur mettre dans la tête qu’un morceau de papier est de l’argent 10 , & ils en sont aussi-tôt convaincus : il va même jusqu’à leur faire croire qu’il les guerit de toutes sortes de maux en les touchant, tant est grande la force, & la puissance, qu’il a sur les Esprits 11 .

Ce que je te dis de ce Prince ne doit pas t’étonner : il y a un autre Magicien plus fort que lui, qui n’est pas moins maître de son esprit, qu’il l’est lui-même de celui des autres. Ce Magicien s’appelle le Pape : tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu’un ; que le pain qu’on mange, n’est pas du pain ; ou que le vin qu’on boit, n’est pas du vin 12 , & mille autres choses de cette espece.

Et pour le tenir toujours en haleine, & ne point lui laisser perdre l’habitude de croire ; il lui donne de tems en tems pour l’exercer de certains Articles de croyance. Il y a deux ans qu’il lui envoya un Ecrit, qu’il appella Constitution 13  ; & voulut obliger sous de grandes peines ce Prince, & ses Sujets de croire tout ce qui y étoit contenu. Il réüssit à l’égard du Prince, qui se soumit aussi-tôt, & donna l’exemple à ses Sujets : mais quelques-uns d’entr’eux se revolterent, & dirent qu’ils ne vouloient rien croire de tout ce qui étoit dans cet Ecrit : ce sont les femmes, qui ont été les matrices de toute cette revolte, qui divise toute la Cour, tout le Royaume, & toutes les Familles. Cette Constitution leur défend de lire un Livre, que tous les Chrétiens disent avoir été apporté du Ciel 14  : c’est proprement leur Alcoran. Les femmes indignées de l’outrage fait à leur Sexe, soulevent tout contre la Constitution  : elles ont mis les hommes de leur parti, qui dans cette occasion ne veulent point avoir de privilege. Il faut pourtant avouër que ce Moufti 15 ne raisonne pas mal ; & par le grand Hali, il faut qu’il ait été instruit des principes de notre Sainte Loi : car puisque les femmes sont d’une création inferieure à la nôtre, & que nos Prophetes nous disent qu’elles n’entreront point dans le Paradis 16  ; pourquoi faut-il qu’elles se mêlent de lire un Livre, qui n’est fait que pour apprendre le chemin du Paradis ?

J’ai ouï raconter du Roi des choses qui tiennent du prodige ; & je ne doute pas que tu ne balances à les croire.

On dit que pendant qu’il faisoit la guerre à ses voisins, qui s’étoient tous liguez contre lui 17  ; il avoit dans son Royaume un nombre innombrable 18 d’ennemis invisibles, qui l’entouroient 19  : on ajoûte qu’il les a cherchez pendant plus de trente ans ; & que malgré les soins infatigables de certains Dervis 20 , qui ont sa confiance 21  ; il n’en a pû trouver un seul ; ils vivent avec lui ; ils sont à sa Cour ; dans sa Capitale ; dans ses Troupes ; dans ses Tribunaux : & cependant on dit qu’il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouvez : on diroit qu’ils existent en general, & qu’ils ne sont plus rien en particulier : c’est un Corps, mais point de membres. Sans doute que le Ciel veut punir ce Prince de n’avoir pas été assez moderé envers les Ennemis, qu’il a vaincus, puisqu’il lui en donne d’invisibles, & dont le genie, & le destin sont au dessus du sien.

Je continuerai à t’écrire, & je t’apprendrai des choses bien éloignées du caractere, & du genie Persan : c’est bien la même terre qui nous porte tous deux : mais les hommes du Païs, où je vis, & ceux du Païs, où tu ès, sont des hommes bien differens 22 .

De Paris le 4. de la Lune de Rebiab 2. 1712 23 .




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1 Première lettre de Rica, dont le nom figure dès la Lettre 1, et qui est ainsi le premier à décrire Paris. « Grâce à un artifice de construction, c’est bien une voix nouvelle qui rend compte des premiers pas des Persans à Paris, comme si Montesquieu avait gardé Rica en réserve à cette seule fin, afin de nous offrir une image perçue par un regard doublement neuf […] » (Jacques Rustin et Jean-Paul Schneider, « Le motif de “l’arrivée à Paris” dans les romans français du xviii e siècle, des Lettres persanes à La Nouvelle Héloïse », dans Études sur le xviii e siècle, III : Images de la ville au xviii e siècle , Strasbourg, Faculté des Lettres modernes, 1984, p. 115) Rica joue en effet un rôle épistolaire très différent de celui d’Usbek, car il n’écrira jamais que de Paris et ne sera lui-même le destinataire que de deux lettres : Lettres 76 et 125.

2 Les astrologues sont nombreux en Perse : Chardin évoque leur rang important et leurs grosses pensions (t. V, p. 77-79). Comme le dit le Dictionnaire de l’Académie (1718), « le public confond quelquefois l’Astronomie avec l’Astrologie » (art. « Astrologie »).

3 La description d’un Paris mouvementé est dès avant les Lettres persanes un topos littéraire. Les premières impressions de Rica se présentent « selon la double perspective de l’horizontalité et de la verticalité » (J. Rustin et J.-P. Schneider, « Le motif de “l’arrivée à Paris” […] », p. 77). La même impression se dégageait déjà chez l’Espion turc, selon lequel « on peut appeler Paris un entassement de villes bâties les unes sur les autres, comme le Mont Pelion sur le Mont Ossa, puisque les maisons y sont aussi hautes, que les Minarets à Constantinople, & divisées comme l’air en appartements hauts, moyens, & bas : Ou pour mieux dire comme les Cieux que les Astronomes font monter à neuf. » (Marana, 1700, t. V, Lettre XLIII, p. 156). De même, le Sicilien de Cotolendi l’avait décrit comme « une Ville dont les habitans sont logez jusque sur les ponts de la riviere, & sur les toits des maisons », caractérisée par « le mouvement perpetuel » (Charles Cotolendi, « Traduction d’une lettre italienne, écrite par un Sicilien à un de ses amis », dans Saint-Evremoniana, ou dialogues des nouveaux dieux, Paris, Michel Brunet, 1700, p. 379-380).

4 Ce thème de la ville moderne est déjà illustré dans Les Illustres Françaises (1713) de Robert Challe, qui s’ouvrent avec l’évocation d’embarras de circulation dans les rues de Paris.

5 Leur corps (vocabulaire cartésien ou malebranchiste devenu courant).

6 Le mouvement perpétuel de la capitale fait contraste avec la sérénité persane qu’avait signalée Chardin : « Les Orientaux sont beaucoup moins frétillans que nous, & moins inquiets. Ils sont assis gravement & sérieusement : ils ne font jamais de geste du corps, ou que très-rarement […] » (t. IV, p. 111).

7 Ce passage est dans l’esprit de la sixième des Satires de Boileau ( Œuvres diverses , 1701, t. I, p. 46, v. 31-34 )  ; c’est un thème traditionnel depuis Juvénal (Satires, III). Dufresny avait décrit ainsi l’impression d’un Siamois à Paris : « Il voit une infinité de machines differentes que des hommes font mouvoir ; les uns sont dessus ; les autres dedans, les autres derriere ; ceux-cy portent, ceux-la sont portez ; l’un tire ; l’autre pousse ; l’un frape ; l’autre crie ; celui-ci s’enfuit ; l’autre court après […] j’admire que dans un espace si étroit, tant de machines & tant d’animaux dont les mouvemens sont opposez, ou differens, soient ainsi agitez sans se confondre […] » (Amusements sérieux et comiques [1699], Paris, Veuve Barbin, 1707, « Amusement troisième », p. 59 -60).

8 Voir Marana : « […] j’admire souvent les trésors de ce Monarque, qui paroissent inépuisables. Mais les voies des Rois sont secretes, & celuy de France est singulier dans les moyens misterieux dont il se sert pour s’enrichir & pour s’agrandir. » (1700, t. V, Lettre V, p. 13) Le rendement des impôts anciens et nouveaux (création de la capitation en janvier 1695 et du dixième en octobre 1710 – ce dernier supprimé en août 1717), était trop faible, et la dette liée aux guerres trop importante et durable (les impôts de 1718 étaient dépensés d’avance), pour que le roi pût se passer de ressources extraordinaires. On crée de nouveaux offices, la plupart inutiles ou fantaisistes. Avec les besoins financiers dus aux guerres, « de 1689 à 1713, à plusieurs reprises, des lettres de noblesse furent décernées moyennant finances […] Après la paix, l’édit d’août 1715 révoqua les anoblissements accordés depuis le 1 er janvier 1689 » (Roland Mousnier, Les Institutions de la France sous la monarchie absolue, 1598-1789, Paris, PUF, 3 e éd., 1996, p. 106-107). Cela ne doit cependant pas être confondu avec la vénalité des charges, que Montesquieu défendra toujours vigoureusement ; voir L’Esprit des lois, V, 19 : « Quatrieme Question. Convient-il que les Charges soient vénales ? Elles ne doivent pas l’être dans les Etats despotiques, où il faut que les Sujets soient placés ou déplacés dans un instant par le Prince. ¶Cette vénalité est bonne dans les Etats Monarchiques, parce qu’elle fait faire comme un métier de famille ce qu’on ne voudroit pas entreprendre pour la vertu, qu’elle destine chacun à son devoir, & rend les ordres de l’Etat plus permanens. » Voir également Pensées, nº 19 : « il n’y a guere d’home de bon sens en France qui ne crie contre la voenalité des charges et qui n’en soit scandalisé cependant si l’on fait bien attention a l’indolence de païs voisins ches lesquels toutes les charges se donnent et qu’on la compare avec notre activité et notre industrie on verra qu’il est infiniment utille d’encourager dans les cytoyens le desir de faire fortune, et que rien n’y contribue plus que de leur faire sentir que les richesses leur ouvrent le chemin des honeurs dans touts les temps dans touts les gouvernemens on s’est pleint que les gens de merite parvenoint moins aux honeurs que les autres, il y a bien des raisons pour cela sur tout une qui est bien naturelle c’est qu’il y a beaucoup de gens qui n’ont point de merite et peu qui en aint il y a meme souvent beaucoup de difficulté a en faire le discernement et a n’estre pas trompé[.] cela estant il vaut toujours mieux que les gens riches qui ont beaucoup a perdre et qui d’ailleurs ont pu avoir une meilleure education entrent dans les charges publiques ».

9 Anticipation de la dévaluation du 23 décembre 1715 ? Ou allusion à la critique traditionnelle dans l’historiographie des princes « faux-monnayeurs » (Philippe le Bel), qui dévaluent les espèces en abaissant le titre de métal précieux (voir L’Esprit des lois, XXII, 11-13) ? En fait, depuis Louis XIII la monnaie française est restée remarquablement stable, pour afficher la suprématie de la monarchie : « […] en 1709, la dévaluation de la livre tournois (monnaie de compte) fut ainsi camouflée par une réévaluation du louis et de l’écu (monnaies réelles) […] » (Guy Antonetti, Dictionnaire du Grand siècle , « Monnaie »). Après la période particulièrement troublée du système de Law, où « l’êtat de la finance varioit tous les jours » (Spicilège, nº 615), les fluctuations ne devaient disparaître qu’avec l’édit de 1726. Montesquieu avait répondu en 1715 à l’appel du Régent, qui sollicitait dans tout le royaume des propositions pour redresser les finances, par un ambitieux programme de réformes fiscales et administratives : voir Jean Ehrard, « À la découverte des finances publiques : le Mémoire sur les dettes de l’État », dans Montesquieu, les année de formation , C. Volpilhac-Auger dir., Naples, Liguori, 1996, Cahier Montesquieu 5, p. 127-142, et son édition du Mémoire ( OC, t. 8, p. 43-64). Entre 1735 et 1738, dans le Spicilège , Montesquieu fait un historique des « differentes variations necessaires et dans la depense et dans la recette du roy » (nº 615).

10 Allusion double, semble-t-il, à la fois aux billets de crédit et par là aux dettes de la couronne, et au papier-monnaie du système de Law dont il sera parlé dans la Lettre 138 (les « feuilles de chêne »). Pour développer le crédit, on lance dès 1701 des billets, simples reçus d’espèces déposées aux Monnaies, remboursables à court terme et portant intérêt ; devenus inconvertibles tant ils avaient proliféré, ils sont supprimés en 1707. Desmaretz, contrôleur général des finances à partir de 1708, essaie de mettre sur pied une banque royale émettant du papier-monnaie gagé sur l’or et convertible à volonté. En 1709, douze receveurs généraux fondent une caisse qui met en circulation les billets émis par les officiers et receveurs des Finances et garantis à la fois par le crédit de l’État et par celui des financiers fondateurs de la Caisse. Mais ces billets aussi perdent vite une bonne partie de leur valeur nominale.

11 « Le roi de France jouït du privilege de toucher les Escrouëlles » dit laconiquement et sans aucun commentaire le Dictionnaire de Trévoux (1704) ; de même le Dictionnaire de l’Académie (1718) : « Le Roi de France guérit des écrouelles en touchant les malades. » Voir la fort sceptique Lettre de l’Espion turc intitulée : « Du pouvoir qu’ont les rois de France de guerir les Ecroüelles » : ayant décrit la cérémonie de ce « grand miracle », il conclut : « […] tout le prodige consiste selon moi dans la force de l’imagination, qui, comme tu sais, guerit à demi grand nombre de maladies » ; « Le sang des Rois de France a peut-être quelque teinture Magique ou Physique : Ou peut-être ces Princes ont-ils trouvé la pierre Philosophale […] » (Marana, t. V, Lettre V, p. 11-12) Rica est plus sceptique que l’Espion turc, puisqu’il doute de la réalité de cette guérison. Au moment du sacre (octobre 1722) deux mille scrofuleux se présenteront encore à Louis XV à Reims : voir Marc Bloch, Les Rois thaumaturges (Paris, Armand Colin, 1961), p. 397-398.

12 Cette allusion à la transsubstantiation de l’Eucharistie reflète peut-être une critique traditionnellement protestante. Marana s’est servi également de ce procédé réducteur : pendant le Carême les chrétiens « mangent d’un certain pain qu’ils appellent le Sacrement de l’Eucharistie, où ils s’imaginent que leur Messie est réellement présent, aussi-tôt que leurs Prêtres ont prononcé certaines paroles. As-tu jamais rien vû de si fou ? » (1700, t. I, Lettre XII, p. 32).

13 Nom conventionnellement donné à la bulle Unigenitus de 1713, promulguée en fait le 8 septembre 1713, date postérieure à la date fictive de cette lettre (4 juin 1712). On attribue communément cette erreur de Montesquieu à un remaniement tardif, mais puisque Rica dit « il y a deux ans » le décalage est en fait de trois ans – effet qui ne peut être que voulu. Le roi tente d’imposer au clergé la bulle, qui condamne cent une propositions contenues dans Le Nouveau Testament en français, avec des réflexions morales du janséniste Pasquier Quesnel : c’est le début d’une campagne renouvelée contre le jansénisme. Montesquieu, alors ami de Fréret et Desmolets, deux jansénistes notoires, et président au parlement de Bordeaux où la bulle avait été difficilement acceptée, sous la présidence de son oncle, Jean-Baptiste de Secondat, portera une attention constante aux querelles suscitées par le jansénisme, jusqu’à l’exil du parlement de Paris à Bourges en 1753 : voir Lettre 137, note 35 et de nombreux passages des Pensées et du Spicilège (voir Catherine Maire, « Jansénisme », Dictionnaire Montesquieu ).

14 Dans son commentaire sur Jean, IV, 25-26, Quesnel déclare : « C’est une illusion, de s’imaginer que la connoissance des mysteres de la religion ne doive pas être communiquée à ce sexe par la lecture des livres saints, aprés cet exemple de la confiance avec laquelle Jesus se manifeste à cette femme. – Ce n’est pas de la simplicité des femmes, mais de la science orgueilleuse des hommes, qu’est venu l’abus des écritures, & que sont nées les herésies. » (Le Nouveau Testament , Paris, André Pralard, 1722, t. IV, p. 57). Ce texte constitue la quatre-vingt-troisième proposition condamnée par la bulle Unigenitus . Camusat ( Mémoires historiques et critiques , p. 17) relève ce passage comme faisant partitulièrement « sentir le ridicule » de cette interdiction. Voir Lettre 98.

15 Le moufti est un des dignitaires du corps ecclésiastique musulman. « A l’égard du Moufty, dont le caractere est si grand, & la puissance si reverée dans les Etats du Grand Seigneur, il ne s’attire que du respect en Perse, sans y avoir aucune autorité […] » (Chardin, t. VI, p. 249 et 255). D’après Olivier Lefèvre d’Ormesson, le pape avait été comparé au Moufti par le nonce Roberti en 1667, quand Colbert encouragea le Conseil à adopter une réforme qui remettrait les vœux de religion à un âge plus avancé ; le nonce protesta que le Conseil n’avait pas de juridiction dans ces matières et déclara au P. Annat, confesseur de Louis XIV, « qu’il estoit résolu de dire au roy que, sy comme prince très chrestien, il ne vouloit pas defférer aux conciles & à l’Eglise, au moins il suivist les exemples d’Angleterre, où le roy, qui se prétendoit chef de l’Eglise, consultoit néantmoins les évesques sur les affaires spirituelles ; les Hollandois, leurs ministres ; le Turc, le moufti, et qu’au moins le roy devoit considérer le pape comme le moufti » (Journal, collection de documents inédits sur l’histoire de France, Paris, Imprimerie Impériale, 1860-1861, t. II, p. 499 ). Le même épisode est rapporté par le P. René Rapin (Mémoires, Paris, Gaume Frères et J. Duprey, 1865, t. III, p. 386-387).

16 « [O]n dit communément, que les Mahometans excluent les Femmes du Paradis . Il est vrai qu’ils les en excluent, mais c’est seulement en ce sens, qu’elles ne doivent pas être en même lieu avec les hommes, pour qui il y a des Femmes Celestes, plus belles que les Femmes de ce Monde ne seront dans la Resurrection ; & qu’à l’égard des Femmes ressuscitées, qui seront rendues Bien-heureuses, elles passeront, disent-ils, dans un lieu de Délices, & y jouïront comme les Bien-heureux en leur lieu, de toutes sortes de voluptez […] » (Chardin, t. VII, p. 59 ).

17 Après la guerre de Hollande (1672-1679) et la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697), la guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) est aussi un conflit européen : la Triple Alliance constituée en 1700 contre la France (épaulée en Espagne par les Castillans) regroupe l’Angleterre, les Pays-Bas et l’Empire (à l’exception des électorats de Cologne et de Bavière).

18 Expression attestée depuis 1684 ; on en retrouvera cinq autres occurrences dans les Lettres persanes ( Lettres 55, 99, 114, 127 , 137). Selon Jean-François Féraud : « Plusieurs n’aiment pas nombre innombrable  ; mais l’usage l’a admis ; & cette expression n’a rien de ridicule […] » ( Dictionnaire critique de la langue française , Marseille, Jean Mossy, 1787, t. II, p. 472 ).

19 Les jansénistes. L’expression est courante dans les écrits théologiques, pour désigner les faiblesses humaines, « c’est-à-dire […] la concupiscence & [l]es pechez qui ravagent toute une ame. » ( Le Dictionnaire chrétien , Paris, Elie Josset, 1692, p. 424). Voir aussi les Méditations pour tous les jours de l’année tirées des Évangiles de Firmin Rainssant, Paris, Veuve François Muguet, 4 e édition, 1708, p. 567 : « […] nos ennemis invisibles n’ayant de pouvoir sur nous, que par la foiblesse & la lascheté de nostre propre volonté […] ».
Saint-Simon rapporte que plusieurs personnes à la cour étaient soupçonnées de jansénisme, ce qui faisait obstacle à leur carrière (t. I, p. 933, et t. II, p. 899). Les alliés des jansénistes à la cour étaient le prince et la princesse de Conti, et la duchesse de Longueville.

20 Chardin a vu des mendiants appelés derviches, qui « sont à peu près comme les Moines ou comme nos Pelerins de l’Eglise de Rome ; car ils prétendent quitter le monde par principe de dévotion, & professer une pauvreté & une mendicité volontaire » (t. VIII, p. 109-111).

21 Les jésuites, chez qui Louis XIV avait choisi tous ses confesseurs : au père de La Chaize, beaucoup plus hostile aux protestants qu’aux jansénistes, succéda en 1709 le père Le Tellier, adversaire acharné de Port-Royal et soutien infatigable de la bulle Unigenitus. Le Régent devait l’exiler après la mort de Louis XIV.

22 Cette lettre aurait suscité l’indignation du cardinal de Fleury et son opposition à l’entrée de Montesquieu à l’Académie française en 1727 (cf. Lettre 71) : Valincour lui avait transmis un extrait des Lettres persanes d’où le cardinal déduisit que le cercle de M me de Lambert était une véritable « école d’impiété » : voir Revue des autographes , mars 1896, p. 19, cité par André Grellet-Dumazeau, La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de Mme Duplessy, Bordeaux-Paris, Féret et Fils – Libraires associés, 1897, p. 62-63.

23 Il a donc fallu cent soixante et un jours (voir Jean-Paul Schneider, « Les jeux du sens dans les Lettres persanes . Temps du roman et temps de l’histoire », Revue Montesquieu nº 4, 2000, p. 127-159, ici p. 153), pour aller d’Ispahan à Paris ; les lettres échangées entre les deux capitales mettront elles aussi environ cinq mois et demi à parvenir à leur destinataire.