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VAR1 a il leur est permis de sortir de leur maison

VAR2 a et il est rare que le mari s’en formalise[.]

Lettres Persanes

LETTRE XXI.

Usbek à son Ami Ibben.
A Smirne.

Nous sommes arrivez à Livourne dans 40 jours de Navigation. C’est une Ville nouvelle ; elle est un témoignage du genie des Ducs de Toscane, qui ont fait d’un Village marecageux, la Ville d’Italie la plus florissante 1 .

Les Femmes y jouïssent d’une grande liberté : elles peuvent voir les hommes à travers certaines fenêtres, qu’on nomme jalousies : elles peuvent sortir tous les jours avec quelques Vieilles 2 , qui les accompagnent : elle n’ont qu’un voile 3 a 4  : leurs Beaufreres, leurs Oncles, leurs Neveux peuvent les voir, sans que le mari s’en formalise presque jamais .

C’est un grand spectacle pour un Mahometan de voir pour la premiere fois une Ville Chrétienne. Je ne parle pas des choses, qui frappent d’abord tous les yeux ; comme la difference des édifices, des habits, des principales coûtumes : il y a jusques dans les moindres bagatelles quelque chose de singulier, que je sens, & que je ne sçais pas dire.

Nous partirons demain pour Marseille ; notre séjour n’y sera pas long : le dessein de Rica, & le mien est de nous rendre incessamment à Paris, qui est le siege de l’Empire d’Europe 5 . Les Voyageurs cherchent toujours les grandes Villes, qui sont une espece de Patrie commune à tous les étrangers. Adieu ; sois persuadé que je t’aimerai toujours.

A Livourne le 12. de la Lune de Saphar 1712.




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a Les Persanes en ont quatre 4 .

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1 L’opposition avec l’Empire turc est immédiate et flagrante, Livourne étant un port particulièrement actif. Dans les Voyages , Montesquieu reprendra le même thème en décrivant en détail le port et les fortifications de la ville ; la conception et l’entretien du canal lui feront « concevoir une bonne idée du gouvernement des grands ducs […] qui ont là fait une ville florissante et un beau port malgré la mer l’air et la nature » (OC, t. 10, p. 219). Selon Moreri, Livourne est devenu une « Ville nouvelle & [un] fameux Port de Mer […] au lieu que ce n’étoit auparavant qu’un Bourg mal sain, à cause des eaux croupissantes & des marais voisins » (« Ligourne ou Livourne », 1704, t. III, p. 500 et 1718, t. III, 3 e partie, p. 123 ) ; Maximilien Misson, Nouveau Voyage d’Italie (La Haye, 1702 ; Catalogue , nº 2750), n’y remarquait que la liberté du commerce et de la religion, ainsi que le mauvais air et le manque d’eau saine (t. III, p. 214). Joseph Addison, dans ses Remarques sur divers endroits d’Italie pour servir au Voyage de M r Misson , évoquant lui aussi le canal (au nettoyage duquel sont employés des forçats), insiste sur les profits que retirent du port les juifs mais surtout le Grand Duc (Paris, Noël Pissot, 1722, p. 278 -283). De Smyrne à Livourne le voyage aura pris quarante jours (voir Schneider, p. 153) ; les Persans repartiront presque aussitôt pour Marseille.

2 Des duègnes ; le mot duègne (ou duena) est rare en français en 1721, et employé seulement dans des fictions supposées espagnoles : voir Scarron, Le Roman comique , I, chap. xxii (1651). Les fenêtres qui leur permettent de voir sans être vues sont un élément de l’influence de l’architecture arabe. Sur la jalousie manifestée « autrefois » par les Italiens, voir Pensées , nº 504 : « Les Italiens ont autrefois trouvé pour s’assurer des femmes des moyens qui avoint echape a l’imagination asiatique, ils les ont armées de pointes et de grilles […] ».

3 En Italie le voile était surtout prescrit pour permettre aux femmes mariées de sortir décemment, et indispensable pour entrer dans les églises.

4 « Les femmes portent quatre voiles en tout. Deux qu’elles mettent dans le logis : & deux qu’elles mettent de plus quand elles sortent […] » (Chardin, t. IV, p. 154).

5 Expression de la naïveté polique d’Usbek ? Toutefois dans la Lettre 99, il ne confondra plus les différentes nations d’Europe en un seul « empire ». Le mot peut aussi avoir un sens politique, auquel feront écho les Réflexions sur la monarchie universelle (c. 1734) : « L’expression [monarchie universelle] fait référence à la France de Louis XIV, soupçonnée, à la fin du xvii e siècle, d’aspirer à une telle domination » (OC, t. 2, p. 325 , introduction de Catherine Larrère), accusation devenue, du temps de Montesquieu, « l’obsession de l’Europe » (p. 328).