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VAR1 B que pour obéïr

Lettres Persanes

LETTRE XX.

Usbek au Premier Eunuque blanc 1 .

Vous devez trembler à l’ouverture de cette Lettre ; ou plûtôt vous le deviez, lorsque vous souffrites la perfidie de Nadir : vous qui dans une vieillesse froide, & languissante, ne pouvez sans crime lever les yeux sur les redoutables objets de mon amour : vous à qui il n’est jamais permis de mettre un pied sacrilege sur la porte du lieu terrible, qui les derobe à tous les regards ; vous souffrez que ceux, dont la conduite vous est confiée, ayent fait ce que vous n’auriez pas la témérité de faire ; & vous n’apercevez pas la foudre toute prête à tomber sur eux, & sur vous 2  ?

Et qui êtes-vous que de vils instrumens, que je puis briser à ma fantaisie ; qui n’existez qu’autant que vous sçavez obéïr ; qui n’êtes dans le monde, que pour vivre sous mes Loix, ou pour mourir dès que je l’ordonne ; qui ne respirez qu’autant que mon bonheur, mon amour, ma jalousie même ont besoin de votre bassesse ; & enfin qui ne pouvez avoir d’autre partage, que la soumission ; d’autre ame, que mes volontez ; d’autre esperance, que ma felicité ?

Je sçais que quelques-unes de mes femmes souffrent impatiemment les loix austeres du devoir 3  ; que la presence continuelle d’un Eunuque noir les ennuye ; qu’elles sont fatiguées de ces objets affreux, qui leur sont donnés pour les ramener à leur époux : je le sçais ; mais vous qui vous prêtez à ce desordre, vous serez puni d’une maniere à faire trembler tous ceux, qui abusent de ma confiance.

Je jure par tous les Prophetes du Ciel, & par Hali le plus grand de tous, que si vous vous écartez de votre devoir je regarderai votre vie comme celle des insectes 4 , que je trouve sous mes pieds.

A Smirne le 12. de la Lune de Zilcade 1711 5 .




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1 Les eunuques blancs, dit Chardin, « ne vont jamais parmi les femmes, ou du moins fort rarement au lieu que les noirs ne sortent gueres du Palais. […] Le Chambellan est toûjours un vieux Eunuque blanc » (t. VI, p. 120) ; ils « gardent le dehors sans approcher des femmes, ni aller assez avant dans le Haram pour en être vûs. On est jaloux d’eux malgré leur impuissance » parce qu’ils permettent aux femmes d’imaginer qu’au-dehors il existe peut-être des hommes plus beaux que leur mari (t. VI, p. 231). Cependant il rapporte qu’il n’en a jamais vu ailleurs que dans la maison du roi (t. VI, p. 246).

2 La foudre est une image commune au despotisme politique, domestique et religieux. « Les Grands Officiers d’Etat en Perse ont une application particuliere à faire chacun sa Charge, ce qui vient entre les autres raisons, de ce qu’en ce Païs-là l’élévation & l’abaissement ; & même les arrests de vie & de mort partent du Trône Royal aussi subitement que la foudre du Ciel, si j’ose ainsi parler, ce qui fait que personne ne veut se mettre au hazard d’en être écrasé, en négligeant sa charge, ou en la donnant à faire à un autre […] » (Chardin, t. VI, p. 107). L’image de la foudre est reprise dans la Lettre 146.

3 Outre ses cinq épouses légitimes (voir Lettre 19, note 11 et Lettre 51, note 1), Usbek a plusieurs concubines (voir Lettre 45).

4 Dans un des feuillets détachés des Cahiers de corrections, Rica emploie la même image dans un contexte religieux : « […] cet etre supreme qui ne voit un insecte comme vous que parce qu’il est immense sçaura bien vous punir » (f. 2 r).

5 La Lettre 18 devant être datée de janvier 1711, celle-ci doit aussi subir la même correction, bien que cette date soit reprise dans la Lettre Supplémentaire 2. Peut-être l’explication est-elle que l’année musulmane commençait en mars (Maharram), comme le signalait déjà Tavernier : « Le premier mois Azar commence l’onziéme de Mars à nôtre compte, de sorte que ce mois répondoit à nôtre mois de Mars avant la reforme du Calendrier Gregorien […] » (Les Six Voyages, livre V, chap. xvi, t. II, p. 376). Ces deux lettres (trois si on compte la Lettre Supplémentaire 2 ) datées du même jour sont les dernières qui soient écrites de Smyrne, où Usbek sera resté cent vingt jours (voir Jean-Paul Schneider, « Les jeux du sens dans les Lettres persanes . Temps du roman et temps de l’histoire », Revue Montesquieu n o 4, 2000, p. 127-159, et p. 153 de l’article).