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VAR1 Œ58 & leur

VAR2 Œ58 d’où

VAR3 B D’Erzéron le 10 . de la Lune de Rebiab 2. 1711.

Lettres Persanes

LETTRE II.

Usbek au premier Eunuque noir 1 .
A son Serrail 2 d’Ispahan.

Tu ès le Gardien fidelle des plus belles femmes de Perse ; je t’ai confié ce que j’avois dans le monde de plus cher ; tu tiens en tes mains les clefs de ces portes fatales, qui ne s’ouvrent que pour moi 3 . Tandis que tu veilles sur ce dépôt precieux de mon cœur, il se repose, & jouït d’une securité entiere. Tu fais la garde dans le silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour ; tes soins infatigables soutiennent la vertu, lors qu’elle chancelle. Si les femmes que tu gardes vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois perdre l’esperance ; tu és le fleau du vice, & la colomne de la fidelité.

Tu leur commandes, & tu leur 4 obéïs : tu exécutes aveuglément toutes leurs volontés ; & leur fais exécuter de même les loix du Serrail : tu trouves de la gloire à leur rendre les services les plus vils : tu te soumets avec respect, & avec crainte, à leurs ordres legitimes : tu les sers comme l’esclave de leurs esclaves, mais par un retour d’empire 5 , tu commandes en maître comme moi-même, quand tu crains le relâchement des loix de la pudeur, & de la modestie.

Souviens-toi toujours du neant, dont je t’ai fait sortir, lorsque tu étois le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place, & te confier les delices de mon cœur 6  : tiens-toi dans un profond abaissement auprès de celles, qui partagent mon amour : mais fais-leur en même tems sentir leur extrême dependance : procure-leur tous les plaisirs qui peuvent être innocens 7  : trompe leurs inquietudes : amuse-les par la musique, les danses, les boissons delicieuses : persuade-leur de s’assembler souvent. Si elles veulent aller à la campagne, tu peux les y mener : mais fais faire main basse 8 sur tous les hommes, qui se presenteront devant elles 9  : exhorte-les à la propreté, qui est l’image de la netteté de l’ame 10  : parle-leur quelquefois de moi : Je voudrois les revoir dans ce lieu charmant, qu’elles embellissent. Adieu.

De Tauris le 18. de la Lune de Saphar 1711.




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1 Les eunuques noirs, réputés plus repoussants d’aspect, sont destinés à effrayer et à imposer l’autorité du maître (voir Lettre 4 : « ce monstre noir »). Ils subissaient parfois une mutilation complète, les eunuques blancs quelquefois seulement l’ablation des testicules (voir Introduction, « Le cas du sérail »). Voir L’Esprit des lois , XV, 5 : « Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité ; que les peuples d’Asie qui font des Eunuques, privent toujours les Noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée ».

2 Le mot n’apparaît que comme expression de l’autorité : les plaisirs ne sont mentionnés au paragraphe suivant qu’à titre de divertissements. Montesquieu tire quasiment toute son information de Chardin, mais l’image est conforme à l’image traditionnelle de l’Orient, lieu d’opulence. Le sérail en représente la quintessence : « Le grand Luxe des Persans est en leurs Serrails, dont la dépense est immense, par le nombre des femmes qu’ils y entretiennent & par la profusion que l’amour leur fait faire. Les riches habits s’y renouvellent continuellement, les Parfums s’y consument en abondance, & les femmes étant élevées & entretenues à la plus molle & la plus fine volupté, elles mettent tout leur artifice à se procurer les choses qui la flatent, sans se soucier de ce qu’elles coutent. » (Chardin, t. IV, p. 165). Selon la même source, c’est par erreur que « nous avons attaché une idée de Luxure » au mot sérail, car il n’est à proprement parler que l’habitation du maître (t. VIII, p. 191).

3 Sur le rapprochement possible entre sérail et couvent, voir Pauline Kra, Religion in Montesquieu’s « Lettres persanes » , Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 1970, p. 187-204, et « The role of the harem in imitations of Montesquieu’s Lettres persanes », ibid., SVEC, 1979, p. 273-283.

4 La leçon erronée de 1758, conforme à celle que portent les éditions contrefaites à partir de 1721, ainsi que plus loin « néant d’où je », montrent que cette édition n’a pas été particulièrement soignée.

5 Cf. Lettre 9 : « Il y a entre nous comme un flux & un reflux d’empire & de soumission […] ».

6 Sur les relations d’Usbek avec ses eunuques, voir notamment Lettre 39 ; sur l’autorité des eunuques, voir Lettre 9.

7 Voir Lettre 32. L’assimilation entre les eunuques et les prêtres catholiques contraints à la chasteté était suggérée par Fontenelle, « Extrait d’une lettre écrite de Batavia » (ou Relation de l’île de Bornéo), publiée par Bayle dans les Nouvelles de la république des Lettres , janvier 1686, p. 88-92 (Catalogue , nº 2568).

8 « En termes de Guerre […] on dit, Faire main basse , quand on ne donne point de quartier. » (Furetière, 1690, art. « Bas »).

9 Voir à la Lettre 45 la note 5, sur le courouc.

10 Quoique propre et net soient plus ou moins synonymes, se définissant par opposition à sale, la « propreté » visée ici ne désigne pas nécessairement les ablutions du corps qui seront mentionnées ailleurs (et auxquelles Chardin applique plutôt le mot netteté), mais plutôt « la maniere honneste, convenable & bienseante dans les habits, dans les meubles. Il est d’une grande propreté sur sa personne » ( Académie , 1718). Les deux mots sont toutefois liés dans un passage de la Relation d’un voyage du Levant de Tournefort (Lyon, 1717 ; Catalogue , nº 2764) sur les femmes turques : « Leur propreté est extraordinaire ; elles se baignent deux fois la semaine & ne souffrent pas le moindre poil ni la moindre crasse sur leur corps ; tout cela contribuë fort à leur santé. » (Lettre XIV, t. II, p. 369). La propreté que réclame Usbek, qui s’oppose principalement aux « ornements » ou aux parfums qu’évoquent ses femmes (Lettres 3, 4, 7 ), consiste à soigner, mais sans excès, son apparence, au nom du respect de soi-même et de la société, sans aucune des préoccupations hygiénistes que suppose le sens moderne du terme.