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VAR1 a, b parce que

VAR2 B de ces noirs

VAR2 Œ58 des eunuques noirs

VAR3 C, Œ58 aux attentats

VAR4 C yeux ouverts

VAR5 A 1712 [coquille]

Lettres Persanes

LETTRE XIX.

Usbek à Zachi sa femme 1 .
Au Serrail d’Ispahan.

Vous m’avez offensé, Zachi, & je sens dans mon cœur des mouvemens que vous devriez craindre ; si mon éloignement ne vous laissoit le tems de changer de conduite, & d’appaiser la violente jalousie, dont je suis tourmenté.

J’apprens qu’on vous a trouvée seule avec Nadir Eunuque blanc 2 , qui payera de sa tête son infidelité, & sa perfidie. Comment vous êtes-vous oubliée jusqu’à ne pas sentir qu’il ne vous est pas permis de recevoir dans votre chambre un Eunuque blanc, tandis que vous en avez de noirs destinez à vous servir 3  ? Vous avez beau me dire que des Eunuques ne sont pas des hommes, & que votre vertu vous met au dessus des pensées que pourroit faire naître en vous une ressemblance imparfaite. Cela ne suffit ni pour vous, ni pour moi : pour vous, parce que vous faites une chose, que les Loix du Serrail vous défendent : pour moi, en ce que vous m’ôtez l’honneur, en vous exposant à des regards 4  ; que dis-je à des regards ? Peut-être aux entreprises d’un perfide, qui vous aura souillée par ses crimes, & plus encore par ses regrets, & le desespoir de son impuissance 5 .

Vous me direz peut-être que vous m’avez été toujours fidelle. Eh pouviez-vous ne l’être pas ? Comment auriez-vous trompé la vigilance de ces Eunuques noirs , qui sont si surpris de la vie que vous menez ? Comment auriez-vous pû briser ces verroux, & ces portes, qui vous tiennent enfermée ? Vous vous vantez d’une Vertu, qui n’est pas libre : & peut-être que vos desirs impurs vous ont ôté mille fois le merite, & le prix de cette fidelité, que vous vantez tant.

Je veux que vous n’ayez point fait tout ce que j’ai lieu de soupçonner ; que ce perfide n’ait point porté sur vous ses mains sacrileges, que vous ayez refusé de prodiguer à sa vuë les delices de son Maître ; que couverte de vos habits, vous ayez laissé cette foible barriere entre lui, & vous ; que frappé lui-même d’un saint respect, il ait baissé les yeux 6  ; que manquant à sa hardiesse, il ait tremblé sur les châtimens, qu’il se prepare : quand tout cela seroit vrai ; il ne l’est pas moins que vous avez fait une chose, qui est contre votre devoir : & si vous l’avez violé gratuitement, sans remplir vos inclinations dereglées ; qu’eussiez-vous fait pour les satisfaire ? Que feriez-vous encore, si vous pouviez sortir de ce Lieu Sacré, qui est pour vous une dure prison 7  ; comme il est pour vos compagnes un asile favorable contre les atteintes du Vice ; un Temple Sacré, où votre Sexe perd sa foiblesse, & se trouve invincible, malgré tous les desavantages de la Nature ? Que feriez-vous, si laissée à vous-même, vous n’aviez pour vous défendre que votre amour pour moi, qui est si grievement offensé ; & votre devoir que vous avez si indignement trahi ? Que les mœurs du Païs où vous vivez sont saintes, qui vous arrachent à l’attentat des plus vils Esclaves ! Vous devez me rendre graces de la gêne, où je vous fais vivre ; puisque ce n’est que par là que vous meritez encore de vivre.

Vous ne pouvez souffrir le Chef des Eunuques, parce qu’il a toujours les yeux sur votre conduite, & qu’il vous donne ses sages Conseils : sa laideur, dites-vous, est si grande, que vous ne pouvez le voir sans peine ; comme si dans ces sortes de postes, on mettoit de plus beaux objets 8  : ce qui vous afflige, est de n’avoir pas à sa place l’Eunuque blanc, qui vous deshonore.

Mais que vous a fait votre premiere Esclave ? Elle vous a dit que les familiaritez que vous preniez avec la Jeune Zelide 9 , étoient contre la bienseance 10  ; voilà la raison de votre haine.

Je devrois être, Zachi, un Juge severe ; je ne suis qu’un époux, qui cherche à vous trouver innocente. L’amour que j’ai pour Roxane ma nouvelle épouse 11 , m’a laissé toute la tendresse, que je dois avoir pour vous, qui n’êtes pas moins belle ; je partage mon amour entre vous deux ; & Roxane n’a d’autre avantage que celui, que la Vertu peut ajoûter à la beauté.

De Smirne le 12. de la Lune de Zilcade 1711 12 .




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1 Cette lettre constitue en partie une réponse à la Lettre 3 du 21 mars 1711, mais elle est surtout provoquée par un avis reçu entre-temps d’Ispahan (mais occulté dans le recueil) : voir note suivante.

2 Seule mention, ici et dans la lettre suivante, de ce personnage. Comme cette lettre date du 12 janvier 1712, l’avis qu’a reçu Usbek à Smyrne a dû partir d’Ispahan au plus tard trois ou quatre mois plus tôt. Zachi n’aura pas mis plus de six mois à trahir la « passion » qu’elle avait exprimée dans la Lettre 3. Cette lettre est à rapprocher de la Lettre Supplémentaire 9.

3 Sur les eunuques blancs, voir Lettre 20, note 1.

4 « Pour ce qui est des femmes, on leur apprend à faire consister leur honneur, & leur vertu, non seulement à ne pas desirer le commerce des hommes, mais même à n’en avoir jamais vû, & à n’en avoir jamais été vûes […] » (Chardin, t. VI, p. 221).

5 L’allusion aux « entreprises » de l’eunuque reconnaît que la castration ne leur enlevait nécessairement ni tout désir ni toute possibilité d’activité sexuelle : « […] on dit que les Eunuques, quoi qu’il soient entierement coupez, ne laissent pas d’être encore capables de donner & de recevoir du plaisir dans le commerce des femmes […] » (Chardin, t. VI, p. 231).

6 Le même geste se retrouve dans les Lettres 75 et 77 , chez l’eunuque et chez le prêtre.

7 La métaphore est suggérée par Chardin : « Le Serrail du Roi est communément une prison perpetuelle, dont l’on ne sort que par un coup de hazard ; à peine une fille entre six ou sept peut parvenir à ce bonheur » (t. VI, p. 227). Le mot avait déjà été utilisé dans la Lettre 9 pour dire la condition de l’eunuque (voir la note 2 de cette Lettre).

8 Tous les voyageurs avaient souligné la laideur des eunuques noirs à qui était confiée la garde des femmes. « Les Eunuques noirs sont employez à servir les femmes du Serrail, comme les blancs le sont à servir le Grand-Seigneur. Et comme si ce n’estoit pas assez qu’ils soient tout-à-fait châtrez, pour mortifier l’inclination naturelle que les femmes ont pour les hommes ; on en choisit qui ne soient pas seulement tels, mais qui soient si noirs & si laids, qu’ils puissent leur donner de l’horreur, s’il leur venoit dans l’esprit de croire qu’il leur reste encore quelque chose de l’homme, de sorte qu’elles sont servies par les Mores les plus malfaits de toute l’Afrique. » (Rycaut, livre I, chap. ix, p. 68) « […] tout le Serrail entier est sous le Gouvernement d’un Eunuque […] Cet Eunuque est toûjours quelque vieux Esclave, difforme & fantasque, sous la conduite duquel vous pouvez penser à quel point de jeunes beautez vivent dans le Martyre […] » (Chardin, t. VI, p. 225). Voir aussi notre introduction.

9 L’esclave de Zephis avec laquelle celle-ci avait été surprise dans une situation compromettante (Lettre 4 ) ; cf. Lettre 51 , note 3.

10 « [L]es femmes haïssent les Eunuques à la mort, comme des argus qui veillent sur toutes leurs actions » (Chardin, t. VI, p. 248) ; voir Lettre 4, note 5.

11 Première mention de Roxane, quatrième femme d’Usbek, qui sera la destinataire de la Lettre 24 , et l’auteur des Lettres 148 et 150. Roxane est un nom persan authentique, celui d’une des sœurs du roi Cambyse II (cf. Lettre 65, note 7) ; mais le souvenir de Roxane, héroïne de Racine dans Bajazet , s’impose ici, pour se renforcer dans la Lettre 150 , aux accents tragiques.

12 « Zilcadé » correspondant à janvier (voir La chronologie musulmane des Lettres persanes ), il ne peut s’agir que de 1712, comme dans la lettre suivante.