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VAR1 a, b faire usage des découvertes nouvelles qu’après qu’on s’en est servi

VAR2 C, Œ58 aucune experience sur la mer, point d’habileté

VAR3 a, b exercent touts les

VAR3 Œ58 font suer les

VAR4 C, Œ58 étrangers, de

VAR5 C, Œ58 traversée

Lettres Persanes

LETTRE XVIII.

Usbek à son ami Rustan.
A Ispahan.

Nous n’avons séjourné que huit jours à Tocat 1  : après trente-cinq jours de marche nous sommes arrivez à Smirne 2 .

De Tocat à Smirne on ne trouve pas une seule Ville, qui merite qu’on la nomme. J’ai vû avec étonnement la foiblesse de l’Empire des Osmanlins : ce corps malade ne se soutient pas par un regime doux, & temperé ; mais par des remedes violens, qui l’épuisent, & le minent sans cesse 3 .

Les Bachas 4 , qui n’obtiennent leurs emplois qu’à force d’argent, entrent ruinés dans les Provinces, & les ravagent comme des païs de Conquête 5 . Une milice insolente n’est soumise qu’à ses caprices : les places sont demantelées ; les Villes desertes ; les Campagnes desolées ; la culture des terres, & le Commerce entierement abandonnés.

L’impunité regne dans ce Gouvernement severe 6  : les Chrétiens qui cultivent les terres ; les Juifs, qui levent les tributs, sont exposés à mille violences 7 .

La proprieté des terres est incertaine 8  ; & par conséquent l’ardeur de les faire valoir, ralentie : il n’y a ni titre, ni possession, qui vaille contre le caprice de ceux qui gouvernent.

Ces Barbares ont tellement abandonné les Arts 9 , qu’ils ont negligé jusques à l’Art militaire 10  : pendant que les Nations d’Europe se rafinent tous les jours, ils restent dans leur ancienne ignorance ; & ils ne s’avisent de prendre leurs nouvelles inventions, qu’après qu’elles s’en sont servies mille fois contre eux.

Ils n’ont nulle experience sur la Mer, nulle habileté dans la Maneuvre 11  : on dit qu’une poignée de Chrétiens 12 sortis d’un rocher a , font suer 13 tous les Ottomans, & fatiguent leur Empire 14 .

Incapables de faire le Commerce, ils souffrent presqu’avec peine que les Européens toujours laborieux, & entreprenans, viennent le faire : ils croyent faire grace à ces étrangers, que de permettre qu’ils les enrichissent.

Dans toute cette vaste étenduë de païs, que j’ai traversé  ; je n’ai trouvé que Smirne, qu’on puisse regarder comme une Ville riche, & puissante : ce sont les Européens, qui la rendent telle ; & il ne tient pas aux Turcs, qu’elle ne ressemble à toutes les autres 15 .

Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet Empire, qui avant deux siecles sera le théatre des triomphes de quelque Conquerant 16 .

A Smirne le 2. de la Lune de Rahmazan 1711.




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a Ce sont aparemment les Chevaliers de Malte.

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1 « Tocat, anciennement Neocæsarea & Hadrianopolis, Ville de la Natolie en Asie. Elle est dans l’Amasie, sur le Casalmach, environ à 33 lieues de la ville d’Amasie, vers le Levant » (Moreri, 1718, t. V, p. 113 ). Tavernier dit que c’est « un des plus grands passages de l’Orient, & qu’il y arrive incessamment des Caravanes de Perse, de Diarbequir, de Bagdat, de Constantinople, de Smyrne, de Synopé & d’autres lieux » (Les Six Voyages , livre I, chap. ii, t. I, p. 14 ).

2 La dernière lettre d’Usbek, écrite d’Erzeron, est du 20 août ; on est maintenant le 2 novembre. De Smyrne à Tocat, indique Tavernier, « il y a à peu prés trente cinq journées de Caravane » (livre I, chap. vii, t. I, p. 116) : c’est le temps que calcule Jean-Paul Schneider (« Les jeux du sens dans les Lettres persanes . Temps du roman et temps de l’histoire », Revue Montesquieu n o 4, 2000, p. 127-159 , ici p. 153) ; Tournefort au contraire ne compte que vingt-sept jours pour le même trajet « sans passer par Angora ni par Prusse » (Relation d’un voyage du Levant , Lettre XXI, t. III, p. 302). De Smyrne, les voyageurs prendront la mer pour aborder en quarante jours à Livourne (Lettre 21).

3 C’est la définition même du despotisme, miné par un « vice intérieur », tel qu’il apparaîtra dans L’Esprit des lois (notamment VIII, 10). Tous les voyageurs ont contribué à cette perception générale de la décadence de l’Empire ottoman (à laquelle échappe, implicitement, la Perse) : Paul Lucas, passim  ; Tournefort (Lettre XIII, « Du gouvernement & de la Politique des Turcs », t. II) ; Rycaut, livre I, chap. xv (p. 123), intitulé : « Que le degast que font les Turcs, des Provinces qui leur appartiennent dans l’Asie, & dans les autres lieux éloignez du siege de l’Empire, est une des causes de sa conservation. ».

4 Le mot bachas (sous la forme bassa) est ainsi défini dans L’Espion turc  : « Titre d’honneur qu’on donne aux Gouverneurs de Provinces, & au Conseillers privez du Grand Seigneur. » (voir édition de 1715, fin du tome I : « Table alphabetique de certains mots Turcs & Arabes »).

5 « Mais cét Empire, quelque grand qu’il soit, ne laisse pas d’estre dépeuplé en plusieurs endroits, les villages y sont abandonnez ; & des provinces aussi agréables & fertiles, que Tempé, ou la Thessalie, sont desertes, & sans estre cultivées. Ces desolations viennent de la tyrannie & de l’avarice insatiable des Beiglerbeys & des Bachas , qui […] exposent les pauvres habitans aux insultes & aux violences de leurs gens, qui les traitent comme des ennemis, & comme s’ils estoient dans un païs conquis. » (Rycaut, livre III, chap. i, p. 305). L’idée est reprise dans le recueil d’extraits Pièces diverses, cité dans le dossier de L’Esprit des lois (Ms 2506/8 et 2506/10 ; OC, t. 4, p. 824, 848, 849, etc.) et dans les Pensées , nº 1752 : « Les Gots recus par Valens dans l’empire devasterent la Trace, la Macedoine, et la Tessalie, contrée qui est telle et si grande et in ea tam multa aratra terram versant et nulla oratione earum fertilitas exprimi possit Excerpta de legationibus ex Historia Dexippi atheniensis, Pieces diverses p 406. Ce pays a la reserve de quelques forteresses est si devasté ut incoli adiri amplius non possit. *Il est encore chez les Turcs tel que l’auteur le decrit » (recopié en 1748-1750).

6 La Turquie est à l’époque, et surtout depuis Rycaut, État présent de l’Empire mahométan Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1670, que L’Esprit des lois utilisera (voir III, 9, V, 14, etc.), le type même de l’État despotique : « Le Grand Seigneur gouverne despotiquement ses peuples », dit Furetière en guise de définition (1690, « Despotiquement ») : cf. Pierre Bayle, « Du despotisme », Réponse aux questions d’un provincial (Rotterdam, Reinier Leers, 1704-1706, 5 volumes, Catalogue , nº 1538), chap. XXVIII, t. II, p. 263-276, et Lettre 118 , note 2. Voir Thomas Kaiser, « The Evil Empire ? The debate on Turkish despotism in eighteenth-century French political culture », Journal of Modern History nº 72, 2000, p. 6-34.

7 Les juifs et les chrétiens étaient tolérés en Turquie comme dans les autres pays musulmans, mais ils avaient un statut légal inférieur et devaient payer l’impôt de la capitation. Moreri cite les persécutions des chrétiens comme une des causes du déclin de la culture des terres : « Les terres y sont fertiles : mais cette fecondité devient inutile par la paresse des Turcs, & par les oppressions qu’ils font souffrir aux Chrétiens, qui aiment mieux ne les pas cultiver, que de les cultiver pour d’autres. […] les Turcs naturels sont sinceres, quand on l’est à leur égard, & ont beaucoup de politesse entr’eux, & beaucoup de propreté en leurs manieres. La ferocité qu’ils font paroître envers les Chrétiens vient, ou d’habitude ou d’affectation, pour montrer qu’ils en font peu d’estime. » (« Turquie », 1704, t. V, p. 821 et 1718, t. V, p. 205 ). Quant aux juifs, il leur était défendu de porter des vêtements luxueux et d’habiter certains quartiers.

8 Ce sera une caractéristique du régime despotique, selon L’Esprit des lois : « De tous les Gouvernemens despotiques, il n’y en a point qui s’accable plus lui-même, que celui où le Prince se déclare propriétaire de tous les fonds de terre, & l’héritier de tous ses Sujets. Il en résulte toûjours l’abandon de la culture des terres ; & si d’ailleurs le Prince est Marchand, toute espece d’industrie est ruinée. » (V, 14).

9 « Il est aisé de connoître par ce que nous venons de dire, pourquoy les Arts sont si fort negligez en Turquie ; pourquoy les Turcs ont si peu de soin de faire valoir les terres, & de bâtir des maisons de durée […] Cela vient de ce qu’ils n’ont point d’héritiers assûrez, à qui ils puissent laisser le fruit de leur travail aprés leur mort. » (Paul Rycaut, Histoire de l’état présent de l’Empire ottoman , livre I, chap. xvii, p. 144). Montesquieu remarque aussi dans les Considérations sur les richesses de l’Espagne (c. 1725) que « [l]es arts avoient esté detruits en Asie et en Affrique par les conquêtes des Mahometans » (OC, t. 8, p. 613).

10 Rycaut insiste sur le déclin de la puissance militaire turque : « […] cette grandeur d’ame, & cette haute majesté des premiers Empereurs Turcs a beaucoup perdu de son éclat & de sa beauté. Depuis quelques tems leurs forces de terre sont diminuées, celles de mer ont été réduites en un pitoyable état, par le mauvais succés, & par l’ignorance des gens de mer ; les Provinces sont dépeuplées, & le revenu des Sultans fort diminué. » (livre III, chap. i, p. 304).

11 C’est justement le thème du chapitre de Rycaut intitulé : « Des forces des Turcs par mer » (livre III, chap. xii, p. 376 et suiv.).

12 L’Espion turc écrit que l’île de Malte « n’est qu’un atome de terre invisible par maniere de dire. Il n’en est pas de même des Chevaliers qui en sont les Maîtres », qui avec peu de vaisseaux « font trembler les Flotes des Ottomans » (Marana, Lettre LXXV, 1700, t. I, p. 245).

13 « Se dit figurément en Morale, du travail & de l’affliction d’esprit, d’une grande application à quelque chose. » (Trévoux , 1704).

14 Vertot, historiographe de l’ordre de Malte depuis 1715, n’a pas encore publié sa monumentale Histoire de Malte en dix tomes (1726), mais le souvenir des sièges de Rhodes (1522) et surtout de Candie (1670) est encore présent dans les mémoires, la noblesse européenne s’y étant illustrée.

15 Sur la vitalité du commerce à Smyrne, voir Pensées , n os 262, 264, 1556 et 1888.

16 Dans cette lettre, Usbek présente les causes naturelles de la défaite qui, dans la Lettre 119, sera attribuée à des causes surnaturelles.