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VAR1 C, Œ58 répondit Mahomet

VAR2 B (c) Tradition Mahometane. [la note est répétée sans doute par erreur]

Lettres Persanes

LETTRE XVII.

Mehemet Ali, Serviteur des Prophetes, à Usbek.
A Erzéron.

Vous nous faites toujours des questions, qu’on a faites mille fois à notre Saint Prophete. Que ne lisez-vous les Traditions des Docteurs 1  ? Que n’allez-vous à cette source pure de toute intelligence ? Vous trouveriez tous vos doutes resolus.

Malheureux, qui toujours embarassés des choses de la terre, n’avez jamais regardé d’un œil fixe celles du Ciel ; & qui reverez la condition des Mollaks, sans oser ni l’embrasser, ni la suivre.

Profanes, qui n’entrez jamais dans les Secrets de l’Eternel ; vos lumieres ressemblent aux tenebres de l’abîme ; & les raisonnemens de votre esprit sont comme la poussiere, que vos pieds font élever, lorsque le Soleil est dans son midi dans le mois ardent de Chahban 2 .

Aussi le Zenith de votre esprit ne va pas au Nadir 3 de celui du moindre des Immaums a 4  : Votre vaine Philosophie est cet éclair, qui annonce l’orage, & l’obscurité ; vous êtes au milieu de la tempête, & vous errez au gré des vents 5 .

Il est bien facile de répondre à votre difficulté : il ne faut pour cela que vous raconter ce qui arriva un jour à notre St. Prophete, lorsque tenté par les Chrétiens, éprouvé par les Juifs, il confondit également les uns & les autres 6 .

Le Juif Abdias Ibesalon b lui demanda pourquoi Dieu avoit défendu de manger de la chair de pourceau : ce n’est pas sans raison, reprit le Prophete  ; c’est un animal immonde, & je vais vous en convaincre 7 . Il fit sur sa main avec de la bouë la figure d’un homme ; il la jetta à terre, & lui cria, levez vous. Sur le champ un homme se leva, & dit : Je suis Japhet, fils de Noé. Avois-tu les cheveux aussi blancs quand tu ès mort, lui dit le Saint Prophete ? Non, répondit-il : mais quand tu m’as reveillé j’ai cru que le jour du Jugement étoit venu, & j’ai eu une si grande frayeur, que mes cheveux ont blanchi tout à coup.

Or ça, raconte-moi, lui dit l’Envoyé de Dieu, toute l’Histoire de l’Arche de Noé. Japhet obéït, & détailla exactement tout ce qui s’étoit passé les premiers mois ; après quoi il parla ainsi.

Nous mîmes les ordures de tous les animaux dans un côté de l’Arche, ce qui la fit si fort pancher, que nous en eûmes une peur mortelle, sur tout nos femmes, qui se lamentoient de la belle maniere. Notre Pere Noé ayant été au Conseil de Dieu, il lui commanda de prendre l’Elephant, & de lui faire tourner la tête vers le côté, qui panchoit. Ce grand Animal fit tant d’ordures, qu’il en nâquit un Cochon. Croyez-vous, Usbek, que depuis ce tems-là, nous nous en soyons abstenus, & que nous l’ayons regardé comme un Animal immonde ?

Mais comme le Cochon remuoit tous les jours ces ordures ; il s’éleva une telle puanteur dans l’Arche, qu’il ne put lui-même s’empêcher d’éternuer ; & il sortit de son nez un Rat, qui alloit rongeant tout ce qui se trouvoit devant lui : ce qui devint si insuportable à Noé, qu’il crut qu’il étoit à propos de consulter Dieu encore. Il lui ordonna de donner au Lion un grand coup sur le front, qui éternua aussi, & fit sortir de son nez un Chat. Croyez-vous que ces Animaux soient encore immondes ? Que vous en semble ?

Quand donc vous n’apercevez pas la raison de l’impureté de certaines choses, c’est que vous en ignorez beaucoup d’autres, & que vous n’avez pas la connoissance de ce qui s’est passé entre Dieu, les Anges, & les Hommes. Vous ne sçavez pas l’Histoire de l’Eternité : Vous n’avez point lû les Livres, qui sont écrits au Ciel 8  : ce qui vous en a été revelé, n’est qu’une petite partie de la Bibliotheque Divine ; & ceux qui comme nous en approchent de plus près tandis qu’ils sont en cette vie, sont encore dans l’obscurité, & les tenebres 9 . Adieu : Mahomet soit dans votre cœur.

A Com le dernier de la Lune de Chahban 1711.




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a Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les Persans. 4

b Tradition Mahometane.

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1 Les mahométans, remarque Chardin, « enseignent qu’il faut chercher le sens des passages dans les explications des Saints, & des plus celebres Docteurs. C’est un Abîme que les diverses Gloses, & les divers Commentaires de l’ Alcoran » (t. X, p. 62 ). Les Hadiths (Hadis chez Chardin) sont les livres des actes et paroles de Mahomet recueillis par ses premiers successeurs et transmis par la tradition ; ils « sont aux Mahometans comme la Misna aux Juifs, un second Livre divin, une seconde loi, à laquelle il faut recourir dans les cas dont la décision ne se peut trouver dans l’ Alcoran » (Chardin, t. X, p. 69 ). Le « recueil Desmolets » du Spicilège (n o 178) compare le Hadith des musulmans au Talmud.

2 Paradoxe ou erreur, Chahban étant censé désigner le mois d’octobre (voir La chronologie musulmane des Lettres persanes ).

3 Le nadir est le point de la sphère céleste opposé au zénith. La métaphore se trouve dans l’éloge d’Ali traduit par Chardin : « C’est une petite loüange pour ton ineffable pouvoir, que de t’appeler le Zénith de la puissance, vu que le Zénith n’est pas davantage que le Nadir du pouvoir de ton Portier » (t. III, p. 70 ).

4 Le Dictionnaire de Trévoux (1752) présente deux articles différents pour le même vocable (Imam ou iman) ; selon une première définition, « se dit aussi absolument & par excellence des Chefs, des Instituteurs, des Fondateurs des quatre principales sectes » ; la seconde semble convenir ici : « Ministre de la Religion Mahométane qui répond à un Curé parmi nous ; […] mais les Mahométans le disent en particulier pour celui qui a le soin, l’intendance d’une mosquée, qui s’y trouve toûjours le premier, & qui fait la priére au peuple, qui la répéte apres lui […] » Rycaut, État présent de l’Empire ottoman , décrivant une secte en Turquie, utilise imaum , qui semble correspondre à prêtre (livre II, chap. xii, p. 236).

5 « […] afin que nous ne soyons plus comme des enfans, comme des personnes flottantes, & qui se laissent emporter à tous les vents des opinions humaines, par la tromperie des hommes […] » (Éphésiens, IV, 14).

6 Montesquieu adapte, mais en le suivant d’assez près, un dialogue entre Mahomet et un docteur juif, Abdia Iben Salon (ou Abd Allah ben Salam dans les traditions musulmanes), trouvé chez Hermann le Dalmate (Hermannus Dalmata, 1110-1154), Machumetis Saracenorum principis doctrina (s.l., 1550), également connu comme « Dialogue d’Abdia » : voir Spicilège (OC, t. 13, nº 181, note 6), Paul Vernière, Lettres persanes , Paris, Classiques Garnier, 1960, note ad loc., et Henri Busson, « Le pourceau des Lettres persanes », Revue historique de Bordeaux, 1958, p. 257-261. Montesquieu possédait une traduction italienne de cet ouvrage (Catalogue , nº 584) ; voir p. 22 v et suiv.), mais il pouvait aussi lire le texte latin dans l’édition de Bibliander (1550, s.l. ; p. 197, l. 15 et suiv.), dont on trouve plusieurs exemplaires à la bibliothèque de Bordeaux. Dans l’original comme dans la traduction, on ne trouvait pas mention des lamentations des femmes, mais surtout c’est Jésus-Christ qui tenait le rôle dévolu ici à Mahomet, et la question adressée à Usbek en conclusion (« Croyez-vous, Usbek […] ») était destinée au docteur juif, pour solliciter une approbation sans réserve qu’il accordait immédiatement. On relèvera d’autres légères différences en comparant avec le texte latin (voir note suivante).

7 Machumetis Saracenorum principis doctrina , p. 197 : « Nam Iesus Christus, dum rogaretur a discipulis, ut modum arcae Noë, habitumque superstitis in ea generis humani exponeret, tacitus rogantes audiens, formulam ex luto inter manus suas confectam iecit humi. Et ait, surge in nomine patris mei. Et surrexit homo canus. Cui Christus, Tu quis es ? Respondit, Ego Iafeth filius Noë. Cui Iesus, Itane canus mortuus es ? Respondit, Nequaquam. Sed in hac ipsa hora, putans me ad diem iudicii surgere, metu canus effectus sum. Praecepit ergo Iesus, ut omnem historiam arcae discipulis rogantibus exponeret. Tunc ille rem omnem a primordio narrans, ordine peruenit ad locum, ubi cum secessus inquit pondere egestionis arcam inclinaret, timuimus ualde. Consuluit itaque pater Deum. Cui Deus : Adduc, inquit, elephantem, et uerte posteriora eius super locum. Et fecit. Ubi ergo elephas fimum suum hominum egestioni iniecit, surrexit sus grandis. Satisne uidetur ergo causae Abdia, uitandi animal immundum ? Ait, Certe satis : Dum prosequaris, quid profecerit hac necessitate editus. Respondit, Quae cum omnem (inquit) massam illam rostro fossorio dispergeret, conceptum insuetis naribus foetorem efflans, murem edidit. Qui deinde tum tabulas indesinenter roderet, consulto pater Domino, leonem in fronte percutit. Leo concitus, flatu anhelo cattum naribus eiecit. Hic Iudaeus : Bene, inquit, omnia. »
(Jésus-Christ, interrogé par ses disciples qui voulaient connaître l’arche de Noé et savoir comment les survivants du genre humain y vivaient, restait muet, sans leur répondre ; il prit de l’argile, en fit entre ses mains une figurine, la jeta par terre et dit : Lève-toi, au nom de mon père. Un homme aux cheveux blancs se leva. Christ lui demanda, Qui es-tu ? Il répondit, Je suis Japhet, fils de Noé. — Avais-tu les cheveux blancs comme cela à ta mort ? — Pas du tout. Mais à ce moment, croyant que je me levais pour le jour du jugement, j’ai eu si peur que mes cheveux ont blanchi. Jésus l’engagea à raconter toute l’histoire de l’arche à ses disciples qui la demandaient. Il commença au début, puis arriva au moment où le poids des déjections dans les lieux d’aisance fit pencher l’arche. — Nous eûmes tous très peur. Mon père demanda donc conseil à Dieu. Dieu lui dit : Prends l’éléphant et tourne son arrière-train au-dessus de cet endroit. C’est ce qu’il fit. Quand l’éléphant eut ajouté ses déjections à celles des hommes, il en sortit un cochon énorme. — Abdia, ne vois-tu pas clairement la raison pour laquelle il faut éviter cet animal comme impur ? — Certainement. — Continue, dis-nous ce que sont devenus les excréments dans pareille situation. Comme [le cochon] remuait toute cette masse avec son groin de fouisseur, répandant une puanteur inouïe, il en naquit une souris 9 , qui ne cessait de ronger les planches de l’arche ; mon père ayant consulté le Seigneur, frappa le lion au front. Le lion en éternuant expulsa de ses narines un chat. Alors le juif [Abdia] dit : Tout est bien).

8 Selon les commentaires islamiques (tafsir) la révélation fut apportée du ciel à Mahomet par Gabriel. « Les Mahometans croïent que plusieurs siecles avant la création du monde, Dieu écrivit les Livres Saints, qui devoient regler dans tous les tems la Religion publique & les mœurs, lesquels il gardoit dans le Ciel auprès de soi, permettant aux Anges d’y lire, comme aussi aux Prophetes […] les Codes sacrés étoient éternels, comme Dieu même. » (Chardin, t. X, p. 43 -44 ; voir t. X, p. 61 ).

9 « […] lors que le dernier Iman reviendra, il jettera à l’eau tous les Commentaires sur l’Alcoran , & convaincra le monde de n’y avoir rien entendu. » (Chardin, t. X, p. 63 ). Les mêmes bornes de la révélation sont reconnues par saint Paul : « […] car ce que nous avons maintenant de science & de prophétie est très imparfait. […]Je ne connois maintenant Dieu qu’imparfaitement, mais alors je le connoîtrai comme je suis moi-même connu de lui . » (I Corinthiens, XIII, 9-12).