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VAR1 B Usbek au Mollack Mehemet-Aly, Gardien des trois Tombeaux. ¶A Com. ¶

VAR2 B Je ne […] calmer mes inquietudes

Lettres Persanes

LETTRE XVI.

Usbek au même.

Je ne puis, divin Mollack, calmer mon impatience  : je ne sçaurois attendre ta sublime reponse : j’ai des doutes, il faut les fixer : je sens que ma Raison s’égare ; ramene-la dans le droit chemin 1  : viens m’éclairer, source de lumiere : foudroye avec ta plume divine les difficultés, que je vais te proposer : fais-moi pitié de moi-même, & rougir de la question que je vais te faire 2 .

D’où vient que notre Legislateur 3 nous prive de la chair de pourceau, & de toutes les viandes, qu’il appelle immondes 4  ? D’où vient qu’il nous défend de toucher un corps mort 5 , & que pour purifier notre ame, il nous ordonne de nous laver sans cesse le corps 6  ? Il me semble que les choses ne sont en elles-mêmes ni pures, ni impures 7  : je ne puis concevoir aucune qualité inherente au sujet, qui puisse les rendre telles. La bouë ne nous paroit sale, que parce qu’elle blesse notre vuë, ou quelqu’autre de nos sens : mais en elle-même elle ne l’est pas plus que l’Or, & les Diamans : l’idée de souillure contractée par l’attouchement d’un cadavre, ne nous est venuë que d’une certaine repugnance naturelle, que nous en avons : si les corps de ceux, qui ne se lavent point, ne blessoient ni l’odorat, ni la vuë 8  ; comment auroit-on pû s’imaginer qu’ils fussent impurs ?

Les Sens, divin Mollack, doivent donc être les seuls juges de la pureté, ou de l’impureté des choses : mais comme les objets n’affectent point les hommes de la même maniere ; que ce qui donne une sensation agréable aux uns, en produit une degoûtante chez les autres ; il suit que le témoignage des Sens ne peut servir ici de regle ; à moins qu’on ne dise, que chacun peut à sa fantaisie décider ce point, & distinguer, pour ce qui le concerne, les choses pures d’avec celles, qui ne le sont pas.

Mais cela même, sacré Mollack, ne renverseroit-il pas les distinctions établies par notre divin Prophete, & les points fondamentaux de la Loi, qui a été écrite de la main des Anges ?

D’Erzéron le 20. de la Lune de Gemmadi 2. 1711 9 .




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1 Le Coran commence par l’invocation : « [...] conduits nous au droict chemin ; au chemin de ceux que tu as gratifiez […] » (p. 1 ; sourate I, 5-6).

2 Alors que dans les Lettres 11 à 14, c’est Usbek qui « répondait » à une question que lui posait Mirza (Lettre 10) sur la nature de la justice, Usbek se soumet ici à une autorité religieuse, évoquant la répugnance de Mirza que les « Mollaks » « desesperent ».

3 Le terme peut désigner aussi bien Moïse que Mahomet ; les prescriptions du Coran ressemblant beaucoup à celles de la Bible, Montesquieu joue évidemment sur les deux tableaux.

4 La définition mosaïque de immundus est le thème du Lévitique, XI. Le Coran reprend l’interdiction biblique : « « [...] il vous est deffendu de manger de la charogne, du sang, de la chair de pourceau & de tout ce qui n’a pas esté tué en proferant le nom de Dieu [...] » (p. 265  ; sourate V, 4). Ces interdits alimentaires faisaient depuis longtemps l’objet de réflexions médicales et religieuses : voir le janséniste Hecquet, La Médecine théologique (1733, t. I et II , remontant en fait au début du siècle), cité par Jean Ehrard, L’Idée de nature en France dans la première moitié du xviii e siècle , Paris, Albin Michel, 1994 (1963), p. 576. Montesquieu reprendra le sujet dans L’Esprit des lois , pour le vin (XIV, 10 : « La Loi de Mahomet, qui défend de boire du vin, est donc une Loi du climat d’Arabie : aussi avant Mahomet l’eau étoit-elle la boisson commune des Arabes. »), mais au livre XXIV, chapitre 22, il énoncera « combien il est dangereux que la Religion inspire de l’horreur pour des choses indifférentes ». Voir aussi ci-après, Lettre 44.

5 Tavernier rapporte que les mollahs de Perse « sont fort superstitieux sur le fait de toucher à quelque chose d’immonde […] » (Les Six Voyages , livre V, chap. xi, t. II, p. 319).

6 Les règles islamiques de la souillure et des purifications sont expliquées dans le Traité des purifications du mollah Cheik Bahadin Mahammed Gebelamely, traduit par Chardin (t. VII, p. 112-233). Celui-ci observe : « On ne sauroit dire à quel excès […] les Persans sont scrupuleux sur le point de la Pureté légale. Ils en font la plus importante partie du Culte de leur Religion, & les Bigots d’entr’eux croyent que c’est proprement l’observance de ce précepte ceremoniel qui rend l’homme pur et saint. » (Chardin, t. VII, p. 109).

7 Saint Paul à plusieurs reprises suggère une attitude semblable : « Je sais, & je suis persuadé, selon la doctrine du Seigneur Jésus, que rien n’est impur de soi-même, & qu’il n’est impur qu’à celui qui le croit impur. » (Épître aux Romains, XIV, 14) ; « Ce n’est pas que toutes les viandes ne soient pures, mais un homme fait mal d’en manger, lorsqu’en le faisant il scandalise les autres. » (ibid ., XIV, 20) ; « Or tout est pur pour ceux qui sont purs : & rien n’est pur pour ceux qui sont impurs, & infidèles […] » (Tite, I, 15).

8 Dans les Pensées (n o 1677), Montesquieu racontera une conversation datant de 1749 avec Fontenelle et Charles Yorke (1722-1770) sur l’origine de ces idées, où il propose la même explication qu’ici, tout en évoquant une idée « tres ingénieuse, si elle n’est pas solide » de Fontenelle.

9 Dernière lettre écrite d’Erzeron (la première étant la Lettre 6), où Usbek sera resté quatre-vingt-sept jours : voir Jean-Paul Schneider, « Les jeux du sens dans les Lettres persanes . Temps du roman et temps de l’histoire », Revue Montesquieu n o 4, 2000, p. 127-159, ici p. 153.