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VAR1 Œ58 douleurs

Lettres Persanes

LETTRE CL.

Roxane à Usbek 1 .
A Paris.

Oui, je t’ai trompé : j’ai seduit tes Eunuques : je me suis jouée de ta jalousie ; & j’ai sçu de ton affreux Serrail faire un lieu de delices & de plaisirs.

Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines : car que ferois-je ici, puisque le seul homme, qui me retenoit à la vie, n’est plus ? Je meurs : mais mon ombre s’envole bien accompagnée : je viens d’envoyer devant moi ces Gardiens sacrileges, qui ont repandu le plus beau sang du monde.

Comment as-tu pensé que je fusse assez credule, pour m’imaginer que je ne fusse dans le monde, que pour adorer tes caprices ? Que pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d’affliger tous mes desirs ? Non : j’ai pû vivre dans la servitude, mais j’ai toujours été libre, j’ai reformé tes Loix sur celles de la nature ; & mon esprit s’est toujours tenu dans l’independance 2 .

Tu devrois me rendre graces encore du sacrifice que je t’ai fait, de ce que je me suis abaissée jusqu’à te paroître fidelle ; de ce que j’ai lâchement gardé dans mon cœur, ce que j’aurois dû faire paroître à toute la terre ; enfin de ce que j’ai profané la vertu, en souffrant qu’on appellât de ce nom, ma soumission à tes fantaisies.

Tu étois étonné de ne point trouver en moi les transports de l’amour : si tu m’avois bien connuë, tu y aurois trouvé toute la violence de la haine.

Mais tu as eu long-tems l’avantage de croire qu’un cœur comme le mien, t’étoit soumis : nous étions tous deux heureux ; tu me croyois trompée, & je te trompois.

Ce langage sans doute te paroit nouveau : seroit-il possible qu’après t’avoir accablé de douleur , je te forçasse encore d’admirer mon courage ? Mais c’en est fait ; le poison me consume ; ma force m’abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affoiblir jusqu’à ma haine ; je me meurs 3 .

Du Serrail d’Ispahan le 8. de la Lune de Rebiab 1. 1720. 4




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 En attendant la réponse à sa Lettre 147 du 4 octobre 1719, Usbek n’a pas écrit une seule lettre, et sa dernière lettre dans la chronologie du roman, la Lettre 138, est datée du 11 novembre 1720 : à cette date il a sûrement reçu la Lettre 148 envoyée le 2 mars 1720 (les Lettres Supplémentaire 9 et Supplémentaire 10 portent la même date), et même fort vraisemblablement celle-ci, l’intervalle entre elles étant de six mois et trois jours.

2 Zelis lui avait dit, six ans plus tôt : « Dans la prison même, où tu me retiens, je suis plus libre que toi […] » (Lettre 60) Le toujours est à rapprocher de la Lettre 24.

3 La mort de Roxane, aux accents tragiques, fait écho à celle d’Anaïs, autre victime d’un mari cruel, dans la Lettre 135, et surtout à la Lettre 74 sur le suicide.

4 Comme le premier tome, celui-ci s’achève par « Fin du II. Tome. ».