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VAR1 B [Lettre absente]

Lettres Persanes

LETTRE XV .

Usbek au Mollack 1 Mehemet Ali, Gardien des trois Tombeaux 2 .
A Com.

Pourquoi vis-tu dans les tombeaux, divin Mollack ? Tu ès bien plus fait pour le sejour des Etoiles : tu te caches sans doute de peur d’obscurcir le Soleil : tu n’as point de taches comme cet Astre 3  ; mais comme lui, tu te couvres de nuages 4 .

Ta Science est un abîme plus profond que l’Ocean 5  : ton esprit est plus perçant que Zufagar cette épée d’Hali, qui avoit deux pointes 6  : tu sçais ce qui se passe dans les neuf Chœurs des Puissances celestes 7  : tu lis l’Alcoran sur la poitrine de notre divin Prophete ; & lorsque tu trouves quelque passage obscur, un Ange par son ordre déploye ses ailes rapides, & descend du trône, pour t’en reveler le secret 8 .

Je pourrois par ton moyen avoir avec les Seraphins 9 une intime correspondance : car enfin, treizieme Iman 10 , n’ès tu pas le centre, où le Ciel, & la Terre aboutissent ; & le point de communication entre l’Abîme & l’Empirée 11  ?

Je suis au milieu d’un Peuple profane : permets que je me purifie avec toi : souffre que je tourne mon visage vers les lieux sacrés, que tu habites : distingue-moi des mechans, comme on distingue au lever de l’Aurore le filet blanc d’avec le filet noir 12  : aide-moi de tes Conseils ; prens soin de mon ame ; enyvre-la de l’esprit des Prophetes ; nourris-la de la science du Paradis ; & permets que je mette ses playes à tes pieds 13 . Adresse tes Lettres sacrées à Erzéron, où je resterai quelques mois.

D’Erzéron le 11. de la Lune de Gemmadi 2. 1711.




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1 L’Espion turc de Marana écrit souvent aussi aux religieux de son pays pour demander qu’on l’instruise. L’échange de lettres avec Méhémet Ali illustre les raisons du mécontentement de Mirza contre les mollahs (Lettre 10) et prolonge le thème de la superstition religieuse amorcé par les dévotions à Com dans la Lettre 1 .

2 Ceux de Fatmé et des rois Séfi I er († 1642) et Abbas II (1632-1666). Usbek a fait ses dévotions dans la célèbre mosquée de Com (Lettre 1 ), qui enferme les trois tombeaux. Chardin indique que les trois grands seigneurs qui avaient l’intendance du lieu portaient le titre de Turbedar ou « Garde de sepulchre » (t. III, p. 77). Le style « oriental » hyperbolique de cette lettre s’inspire de la Bible, du Coran et de « l’éloge fameux de Haly, le grand saint », gravé sur une frise du tombeau d’Abbas II. Chardin donne une traduction de cet éloge, œuvre du poète persan Hasan-Cazy, parce que c’est « une piéce d’Eloquence, où l’on peut voir non seulement le génie de la Poësie Persane, mais aussi le transport de la dévotion Mahometane » (t. III, p. 60-73).

3 C’est Galilée qui avait découvert les taches sur le soleil ; voir Lettre 126.

4 Voir l’ Éloge d’Ali  : « Qu’est-ce que la puissance des Astres, & du Destin, en comparaison de la tienne ? Et qu’est-ce que la lumiére du Soleil comparée avec celle de ton esprit ? Le Destin ne fait qu’executer tes ordres. Le Soleil est lumineux des rayons de ta connoissance. » (Chardin, t. III, p. 63 ). On trouve des résonances semblables dans la Bible : voir Isaïe, XLV, 15 et Psaumes, XVII (XVIII), 13-14 (t. II, p. 26). Les nuages qui entourent Dieu seront mentionnés dans la Lettre 67.

5 « Car ses pensées sont plus vastes que la mer, & ses conseils plus profonds que le grand abîme. » (Ecclésiastique, XXIV, 39)

6 L’épée nommée Zulfagar avait été donnée par l’archange Gabriel à Ali, gendre et successeur de Mahomet. « Il n’y a de brave qu’Aly. Il n’y a point d’épée semblable à Zulfagar l’épée à deux pointes de ce Heros » (Éloge d’Ali, Chardin, t. III, p. 64). Chardin remarque que selon les Mahométans, « elle s’ouvroit en deux au bout comme une fourche » (ibid., p. 64, note 10).

7 La hiérarchie des neuf chœurs des anges, comprenant les Puissances et les Séraphins, est expliquée par Calmet dans sa « Dissertation sur les bons et les mauvais anges […] » (Dom Calmet, Commentaire littéral sur saint Luc , p. xxvii-lxiii, dans Commentaire littéral sur tous les livres de l’Ancien et du Nouveau testament , t. XIX, 1715 ; Catalogue , nº 7 ).

8 « L’Ange messager de la verité, Gabriel, baise tous les jours le seuil de ta porte, parce que c’est le seul chemin pour aller au trône de Mahammed » (Éloge d’Ali , Chardin, t. III, p. 67 ). Dans la Bible, l’archange Gabriel, dont le rôle est confirmé par le Coran (L’Alcoran de Mahomet, translaté d’arabe en français par le sieur Du Ryer , Paris, Antoine de Sommaville, 1647, p. 14  ; sourate II, 91), est un messager souvent porteur de révélation.

9 Séraphin : « Esprit céleste de la première Hierarchie des Anges […] » (Académie , 1694, 1762).

10 Le rapprochement avec les douze imams successeurs de Mahomet, descendus en droite ligne d’Ali, équivaut à un compliment fort. Le mot imam (ou iman chez Chardin) avait aussi un sens général de guide ou chef spirituel : « On appelle […] les Chefs des Mosquées, des Tombeaux, & des autres Lieux sacrez, Imams ». Chardin (t. VII, p. 83 -91) explique que selon certains théologiens persans la succession n’est pas perdue : un imam peut être trouvé parmi les docteurs éminents de la foi, qui sont capables de résoudre les plus difficiles questions de la théologie et du droit canon, de donner le sens clair et sûr des passages de l’Alcoran et des Hadiths (voir Lettre 17, note 1), et de lever les doutes ; leurs décisions sont infaillibles et sans appel. « il y a toûjours présentement des Ecclésiastiques qui prétendent au rang d’ Imam, qui s’en laissent flatter […] » (p. 87 ). Les Turcs donnent ce titre aux prêtres ou docteurs de la loi, tandis que les Persans le réservent aux « descendans de Mahammed par la ligne de Fatmé sa fille […] » (p. 90 ).

11 L’ abîme désigne l’enfer et les lieux les plus profonds de la mer ; l’ empyrée la partie la plus élevée du ciel, où les saints jouissent de la vision béatifique.

12 L’expression provient du Coran : « Beuvez & mangez jusques à ce que vous distinguiez le filet blanc & le filet noir par la lumiere de l’Aurore [...] » (p. 26 -27 ; sourate II, 183).

13 On trouve une intention et une rhétorique comparables chez l’Espion turc, par exemple dans la Lettre XII du premier tome adressée « au Moufti » : « Je ne te mande point mes doutes pour t’embarasser, mais pour tirer de ton grand & sublime genie, des lumieres qui puissent dissiper les tenebres où je suis. ¶Voilà tout ce que j’avois à te dire, Souverain Prélat : Souvien-toi de ton humble serviteur, & prie nôtre saint Prophéte de m’empêcher de perir. » (Marana, 1700, t. I, p. 30 ).