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VAR1 Œ58 Et

Lettres Persanes

LETTRE CXLVII.

Usbek à Nessir.
A Ispahan.

Heureux celui qui connoissant tout le prix d’une vie douce & tranquille, repose son cœur au milieu de sa famille ; & ne connoit d’autre terre que celle qui lui a donné le jour.

Je vis dans un climat barbare, present à tout ce qui m’importune, absent de tout ce qui m’interesse : une tristesse sombre me saisit ; je tombe dans un accablement affreux 1  ; il me semble que je m’aneantis : & je ne me retrouve moi-même, que lorsqu’une sombre jalousie vient s’allumer, & enfanter dans mon ame la crainte, les soupçons, la haine, & les regrets.

Tu me connois, Nessir, tu as toujours vû dans mon cœur comme dans le tien : je te ferois pitié, si tu sçavois mon état déplorable : j’attens quelquefois six mois entiers des nouvelles du Serrail 2  ; je compte tous les instans qui s’écoulent ; mon impatience me les allonge toujours : & lorsque celui qui a été tant attendu, est prêt d’arriver, il se fait dans mon cœur une revolution soudaine ; ma main tremble d’ouvrir une Lettre fatale : cette inquietude qui me desesperoit, je la trouve l’état le plus heureux, où je puisse être ; & je crains d’en sortir par un coup plus cruel pour moi que mille morts 3 .

Mais quelque raison que j’aye eu de sortir de ma Patrie ; quoique je doive ma vie à ma retraite ; je ne puis plus, Nessir, rester dans cet affreux exil. Eh ne mourrois-je pas tout de même en proye à mes chagrins ? J’ai pressé mille fois Rica de quitter cette terre étrangere : mais il s’oppose à toutes mes resolutions : il m’attache ici par mille prétextes : il semble qu’il ait oublié sa patrie, ou plutôt il semble qu’il m’ait oublié moi-même ; tant il est insensible à mes deplaisirs.

Malheureux que je suis ! Je souhaite de revoir ma patrie, peut-être pour devenir plus malheureux encore ! Eh qu’y ferai-je ? Je vais rapporter ma tête à mes Ennemis 4 . Ce n’est pas tout : j’entrerai dans le Serrail : il faut que j’y demande compte du tems funeste de mon absence : & si j’y trouve des coupables, que deviendrai-je ? & si la seule idée m’accable de si loin ; que sera-ce lorsque ma presence la rendra plus vive ? Que sera-ce s’il faut que je voye, s’il faut que j’entende ce que je n’ose imaginer sans fremir ? Que sera-ce enfin, s’il faut que des châtimens que je prononcerai moi-même, soient des marques éternelles de ma confusion, & de mon desespoir ?

J’irai m’enfermer dans des murs plus terribles pour moi, que pour les femmes qui y sont gardées : j’y porterai tous mes soupçons ; leurs empressemens ne m’en deroberont rien : dans mon lit, dans leurs bras, je ne jouïrai que de mes inquietudes : dans un tems si peu propre aux reflexions, ma jalousie trouvera à en faire. Rebut indigne de la nature humaine : Esclaves vils dont le cœur a été fermé pour jamais à tous les sentimens de l’amour ; vous ne gemiriez plus sur votre condition, si vous connoissiez le malheur de la mienne.

De Paris le 4. de la Lune de Chahban. 1719. 5




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1 La mélancolie décrite ici (et dont aucun signe n’était apparu) semble plutôt correspondre dans la littérature médicale à une tendance contemporaine, étudiée par Patrick Dandrey dans La Médecine et la Maladie dans le théâtre de Molière (Paris, Klincksieck, 1998, t. II, p. 701-706) : en l’assimilant à la « maladie imaginaire », la théorie proposée par François Chicoyneau à Georges (Georgius) Imbert en 1723 à l’université de Montpellier, An aegrotantes imaginarii sola diversitate idaearum, rejecto omni remediorum apparatu, sanandi sint  ? Quaestio medica proposita a Francisco De Chicoyneau ( Si l’on doit guérir les malades imaginaires seulement en leur changeant les idées, en rejetant tout traitement médicamenteux) oriente vers des causes psychologiques et non plus strictement physiologiques de la mélancolie.

2 Voir Lettre 141 et la note 3. Les dates de certaines lettres qui se répondent l’une l’autre (par exemple Lettres 40 et 41 : six mois et huit jours) semblent confirmer cette remarque.

3 Les lettres les plus urgentes (140 et 142), n’ont pas reçu de réponse.

4 Cf. Lettre 8 : « je partis ; & je derobai une victime à mes ennemis ». Rien ne viendra confirmer qu’Usbek rentre en Perse : voir Lettre 138, note 6, et Lettre 150, note 1. Voir Philip Stewart, « Toujours Usbek », Eighteenth-Century Fiction n o 11, 1999, p. 141-150, et « Les émigrés », dans Les Lettres persanes en leur temps, Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 29-42.

5 Dernière lettre d’Usbek dans l’ordonnance séquentielle de l’ouvrage mais non dans sa chronologie, la Lettre 138 lui étant bien postérieure, comme le sera également la Lettre Supplémentaire 8.