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Lettres Persanes

LETTRE CXXXIX.

Le grand Eunuque à Usbek 1 .
A Paris.

Les choses sont venuës à un état, qui ne se peut plus soutenir : tes femmes se sont imaginées que ton depart leur laissoit une impunité entiere : il se passe ici des choses horribles : je tremble moi-même au cruel recit, que je vais te faire.

Zelis allant il y a quelques jours à la Mosquée laissa tomber son voile, & parut presque à visage découvert devant tout le Peuple.

J’ai trouvé Zachi couchée avec une de ses Esclaves 2  ; chose si défenduë par les Loix du Serrail.

J’ai surpris par le plus grand hazard du monde une Lettre 3 , que je t’envoye : je n’ai jamais pû découvrir à qui elle étoit adressée.

Hier au soir un jeune garçon 4 fut trouvé dans le Jardin du Serrail, & il se sauva par dessus les murailles.

Ajoûte à cela ce qui n’est pas parvenu à ma connoissance ; car sûrement tu ès trahi. J’attens tes ordres, & jusques à l’heureux moment que je les recevrai, je vais être dans une situation mortelle : mais si tu ne mets toutes ces femmes à ma discretion 5 , je ne te répons d’aucune d’elles, & j’aurai tous les jours des nouvelles aussi tristes à te mander.

Du Serrail d’Ispahan le 1. de la Lune de Regeb 1717.




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1 Brusque retour en arrière ; chronologiquement, elle aurait dû porter le numéro 101, et la dernière lettre de l’ouvrage ( Lettre 150), le numéro 134. Les douze dernières lettres du recueil, renfermant le récit resserré de la calamité finale du sérail, constituent un ensemble d’une exceptionnelle cohérence : d’un côté à Paris Usbek, de l’autre à Ispahan les gardiens et les pensionnaires du sérail. Depuis la Lettre 63 – c’est-à-dire chronologiquement entre 1714 et 1720 – aucune lettre d’Usbek ne concerne le sérail. Toutes les lettres de 126 à 137 sont de Rica : pendant plus d’un an (du 4 octobre 1719 au 11 novembre 1720) Usbek est resté silencieux, ce qui pourrait s’expliquer par les lettres qu’il a reçues entre-temps, mais que le lecteur ignore jusqu’à la catastrophe finale. Au moment où Usbek écrit à la date du 1 er décembre 1718 (Lettre 119), sur les infortunes des « enfants du Prophète » il a peut-être déjà reçu cette lettre-ci (du 1 er septembre 1717), où il apprend que la situation au sérail est désormais sans remède.

2 Zachi s’était déjà vu reprocher (Lettre 19) – de même que Zephis avant elle (Lettre 4) – ses « familiarités » avec l’esclave Zelide.

3 On n’en connaîtra jamais le contenu ; mais l’épisode renforce l’impression qu’on peut pénétrer dans le sérail.

4 Les « fausses confidences » de la Lettre 9 sont devenues réalité.

5 « On dit en termes de Guerre, qu’une place se rend à discretion, pour dire, à la mercy du vainqueur, par la confiance qu’on a qu’il usera bien de sa victoire. » (Furetière, 1690, art. « Discretion »).