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VAR13 Œ58 ses

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VAR16 Œ58 chose singulière

VAR17 a, b trente-trois

VAR18 Œ58 Gemmadi 1720

Lettres Persanes

LETTRE CXXXV.

Rica à Usbek.
A***.

J’irai te voir sur la fin de la semaine ; que les jours couleront agreablement avec toi !

Je fus presenté il y a quelques jours à une Dame de la Cour, qui avoit quelque envie de voir ma figure étrangere. Je la trouvai belle, digne des regards de notre Monarque, & d’un rang auguste dans le lieu sacré où son cœur repose 1 .

Elle me fit mille questions sur les mœurs des Persans, & sur la maniere de vivre des Persanes : il me parut que la vie du Serrail n’étoit pas de son goût, & qu’elle trouvoit de la repugnance à voir un homme partagé entre dix ou douze femmes. Elle ne put voir sans envie le bonheur de l’un, & sans pitié la condition des autres. Comme elle aime la Lecture, sur tout celle des Poëtes, & des Romans ; elle souhaitta que je lui parlasse des nôtres : ce que je lui en dis redoubla sa curiosité : elle me pria de lui faire traduire un fragment de quelques-uns de ceux, que j’ai apportés. Je le fis ; & je lui envoyai quelques jours après un Conte Persan : peut-être seras-tu bien aise de le voir travesti.

Du tems de Cheik-ali-Can 2 , il y avoit en Perse une femme nommée Zulema : elle sçavoit par cœur tout le St. Alcoran : il n’y avoit point de Dervis qui entendît mieux qu’elle les Traditions des Sts. Prophetes ; les Docteurs Arabes n’avoient rien dit de si mysterieux, qu’elle n’en comprît tous les sens : & elle joignoit à tant de connoissances un certain caractere d’esprit enjoué, qui laissoit à peine deviner, si elle vouloit amuser ceux à qui elle parloit, ou les instruire.

Un jour qu’elle étoit avec ses Compagnes dans une des sales du Serrail ; une d’elles lui demanda ce qu’elle pensoit de l’autre vie ; & si elle ajoutoit foi à cette ancienne Tradition de nos Docteurs, que le Paradis n’est fait que pour les hommes 3 .

C’est le sentiment commun, leur dit-elle ; il n’y a rien que l’on n’ait fait pour degrader notre Sexe : il y a même une Nation repanduë par toute la Perse, qu’on appelle la Nation Juive, qui soutient par l’autorité de ses Livres sacrez, que nous n’avons point d’ame 4 .

Ces opinions si injurieuses n’ont d’autre origine que l’orgueil des hommes, qui veulent porter leur superiorité au delà même de leur vie, & ne pensent pas que dans le grand jour, toutes les Créatures paroîtront devant Dieu comme le néant 5  ; sans qu’il y ait entr’elles de prerogatives, que celles que la vertu y aura mises.

Dieu ne se bornera point dans ses recompenses ; & comme les hommes qui auront bien vêcu, & bien usé de l’Empire, qu’ils ont ici bas sur nous, seront dans un Paradis plein de beautez célestes & ravissantes, & telles que si un mortel les avoit vuës, il se donneroit aussi-tôt la mort dans l’impatience d’en jouïr 6  : aussi les femmes vertueuses iront dans un lieu de delices, où elles seront enyvrées d’un torrent de voluptez avec des hommes divins, qui leur seront soumis : chacune d’elles aura un Serrail dans lequel ils seront enfermez, & des Eunuques encore plus fidelles que les nôtres pour les garder 7 .

J’ai lû, ajouta-t-elle, dans un Livre Arabe 8 qu’un homme nommé Ibrahim étoit d’une jalousie insuportable : il avoit douze femmes extremement belles, qu’il traitoit d’une maniere très-dure : il ne se fioit plus à ses Eunuques, ni aux murs de son Serrail : il les tenoit presque toujours sous la clef enfermées dans leur chambre sans qu’elles pussent le voir, ni se parler ; car il étoit même jaloux d’une amitié innocente : toutes ses actions prenoient la teinture de sa brutalité naturelle : jamais une douce parole ne sortit de sa bouche ; & jamais il ne fit un moindre signe, qui n’ajoutât quelque chose à la rigueur de leur esclavage.

Un jour qu’il les avoit toutes assemblées dans une sale de son Serrail ; une d’entr’elles plus hardie que les autres, lui reprocha son mauvais naturel. Quand on cherche si fort les moyens de se faire craindre, lui dit-elle, on trouve toujours auparavant ceux de se faire haïr : nous sommes si malheureuses que nous ne pouvons nous empêcher de desirer un changement : d’autres à ma place souhaiteroient votre mort ; je ne souhaite que la mienne ; & ne pouvant esperer d’être separée de vous que par là, il me sera encore bien doux d’en être separée. Ce discours, qui auroit du le toucher, le fit entrer dans une furieuse colere ; il tira son poignard, & le lui plongea dans le sein. Mes cheres compagnes, dit-elle, d’une voix mourante, si le Ciel a pitié de ma vertu, vous serez vangées : à ces mots elle quitta cette vie infortunée pour aller dans le séjour des delices, où les femmes qui ont bien vêcu, jouïssent d’un bonheur, qui se renouvelle toujours 9 .

D’abord elle vit une prairie riante, dont la verdure étoit relevée par les peintures des fleurs les plus vives 10  : un ruisseau dont les eaux étoient plus pures que le Cristal, y faisoit un nombre infini de détours : elle entra ensuite dans des bocages charmans, dont le silence n’étoit interrompu que par le doux chant des oiseaux : de magnifiques Jardins se presenterent ensuite ; la nature les avoit ornez avec sa simplicité, & toute sa magnificence 11  : elle trouva enfin un Palais superbe preparé pour elle, & rempli d’hommes celestes destinez à ses plaisirs.

Deux d’entr’eux se presenterent aussi-tôt pour la deshabiller : d’autres la mirent dans le bain, & la parfumerent des plus delicieuses essences : on lui donna ensuite des habits infiniment plus riches que les siens ; après quoi on la mena dans une grande sale, où elle trouva un feu fait avec des bois odoriferans ; & une table couverte des mets les plus exquis. Tout sembloit concourir au ravissement de ses sens : elle entendoit d’un côté une Musique d’autant plus divine qu’elle étoit plus tendre : de l’autre elle ne voyoit que des danses de ces hommes divins, uniquement occupez à lui plaire. Cependant tant de plaisirs ne devoient servir qu’à la conduire insensiblement à des plaisirs plus grands. On la mena dans sa chambre ; & après l’avoir encore une fois deshabillée, on la porta dans un lit superbe, où deux hommes d’une beauté charmante la reçurent dans leurs bras. C’est pour lors qu’elle fut enyvrée, & que ses ravissemens passerent même ses desirs. Je suis toute hors de moi, leur disoit-elle, je croirois mourir, si je n’étois sûre de mon immortalité : C’en est trop, laissez-moi : je succombe sous la violence des plaisirs. Oui, vous rendez un peu le calme à mes sens ; je commence à respirer, & à revenir à moi-même. D’ou vient que l’on a ôté les flambeaux ? Que ne puis-je à present considerer votre beauté divine ? Que ne puis-je voir..... Mais pourquoi voir ? Vous me faites rentrer dans mes premiers transports. O Dieux, que ces ténèbres sont aimables ! quoi je serai immortelle, & immortelle avec vous ? Je serai.... Non, je vous demande grace : car je vois bien que vous êtes gens à n’en demander jamais.

Après plusieurs commandemens réïterez, elle fut obéïe : mais elle ne le fut que lorsqu’elle voulut l’être bien serieusement : elle se reposa languissamment, & s’endormit dans leurs bras. Deux momens de sommeil reparerent sa lassitude : elle reçut deux baisers qui l’enflamerent soudain, & lui firent ouvrir les yeux. Je suis inquiete, dit-elle ; je crains que vous ne m’aimiez plus : C’étoit un doute, dans lequel elle ne vouloit pas rester long-tems : aussi eut-elle avec eux tous les éclaircissemens qu’elle pouvoit desirer. Je suis desabusée, s’écria-t-elle ; pardon, pardon, je suis sûre de vous : vous ne me dites rien ; mais vous prouvez mieux que tout ce que vous me pourriez dire. Oui, oui, je vous le confesse ; on n’a jamais tant aimé : mais quoi ! vous vous disputez tous deux l’honneur de me persuader ? Ah si vous vous disputez ; si vous joignez l’ambition au plaisir de ma défaite ; je suis perduë : vous serez tous deux vainqueurs, il n’y aura que moi de vaincuë : mais je vous vendrai bien cher la victoire.

Tout ceci ne fut interrompu que par le jour : ses fidelles & aimables domestiques entrerent dans sa chambre & firent lever ces deux jeunes hommes que deux vieillards ramenerent dans les lieux où ils étoient gardez pour ses plaisirs. Elle se leva ensuite, & parut d’abord à cette Cour idolatre dans les charmes d’un deshabillé simple, & ensuite, couverte des plus somptueux ornemens. Cette nuit l’avoit embellie : elle avoit donné de la vie à son tein, & de l’expression à ses graces. Ce ne fut pendant tout le jour que Danses, que Concerts, que Festins, que Jeux, que promenades ; & l’on remarquoit qu’Anaïs se déroboit de tems en tems, & voloit vers ses deux jeunes Heros ; après quelques precieux instans d’entrevuë elle revenoit vers la troupe qu’elle avoit quittée, toujours avec un visage plus serein. Enfin sur le soir on la perdit tout-à-fait ; elle alla s’enfermer dans le Serrail, où elle vouloit, disoit-elle, faire connoissance avec ces captifs immortels, qui devoient à jamais vivre avec elle. Elle visita donc les appartemens de ces Lieux les plus reculez, & les plus charmans, où elle compta cinquante esclaves d’une beauté miraculeuse ; elle erra toute la nuit de chambre en chambre recevant par tout des hommages toujours differens, & toûjours les mêmes.

Voilà comment l’immortelle Anaïs passoit sa vie, tantôt dans des plaisirs éclatans, tantôt dans des plaisirs solitaires, admirée d’une troupe brillante, ou bien aimée d’un amant éperdu : souvent elle quittoit un Palais enchanté, pour aller dans une grotte champêtre : les fleurs sembloient naître sous ses pas, & les jeux se presentoient en foule au devant d’elle.

Il y avoit plus de huit jours qu’elle étoit dans cette demeure heureuse, que toujours hors d’elle-même, elle n’avoit pas fait une seule reflexion : elle avoit jouï de son bonheur sans le connoître, & sans avoir eu un seul de ces momens tranquilles, où l’ame se rend, pour ainsi dire, compte à elle-même, & s’écoute dans le silence des passions.

Les bienheureux ont des plaisirs si vifs, qu’ils peuvent rarement jouïr de cette liberté d’esprit : c’est pour cela qu’attachez invinciblement aux objets presens ; ils perdent entierement la memoire des choses passées ; & n’ont plus aucun souci de ce qu’ils ont connu, ou aimé dans l’autre vie.

Mais Anaïs dont l’esprit étoit vrayement Philosophe, avoit passé presque toute sa vie à mediter : elle avoit poussé ses reflexions beaucoup plus loin, qu’on n’auroit du l’attendre d’une femme laissée à elle-même 12 . La retraite austere que son mari lui avoit fait garder, ne lui avoit laissé que cet avantage : C’est cette force d’esprit, qui lui avoit fait mepriser la crainte, dont ses Compagnes étoient frappées ; & la mort, qui devoit être la fin de ses peines & le commencement de sa felicité.

Ainsi elle sortit peu à peu de l’yvresse des plaisirs, & s’enferma seule dans un Appartement de son Palais. Elle se laissa aller à des reflexions bien douces sur sa condition passée, & sur sa felicité presente : elle ne put s’empêcher de s’attendrir sur le malheur de ses Compagnes : on est sensible à des tourmens, que l’on a partagez. Anaïs ne se tint pas dans les simples bornes de la compassion ; plus tendre envers ces infortunées, elle se sentit portée à les secourir.

Elle donna ordre à un de ces jeunes hommes, qui étoient auprès d’elle, de prendre la figure de son mari 13  ; d’aller dans son Serrail ; de s’en rendre Maître ; de l’en chasser, & d’y rester à sa place, jusques à ce qu’elle le rappellât.

L’execution fut prompte ; il fendit les airs ; arriva à la porte du Serrail d’Ibrahim, qui n’y étoit pas. Il frappe ; tout lui est ouvert : les Eunuques tombent à ses pieds ; il vole vers les Appartemens, où les femmes d’Ibrahim étoient enfermées : il avoit en passant pris les clefs dans la poche de ce jaloux, à qui il s’étoit rendu invisible. Il entre, & les surprend d’abord par son air doux & affable : & bien-tôt après il les surprend davantage par ses empressemens, & par la rapidité de ses entreprises : toutes eurent leur part de l’étonnement ; & elles l’auroient pris pour un songe, s’il y eût eu moins de réalité.

Pendant que ces nouvelles Scenes se joüent dans le Serrail ; Ibrahim heurte, se nomme, tempête & crie : après avoir essuyé bien des difficultez ; il entre, & jette les Eunuques dans un desordre extrême : il marche à grands pas ; mais il recule en arriere 14 , & tombe comme des nuës quand il voit le faux Ibrahim sa veritable image, dans toutes les libertez d’un Maître. Il crie au secours : il veut que les Eunuques lui aident à tuer cet imposteur ; mais il n’est pas obéï : il n’a plus qu’une bien foible ressource ; c’est de s’en rapporter au jugement de ses femmes. Dans une heure le faux Ibrahim avoit seduit tous ses juges : il est chassé, & trainé indignement hors du Serrail, & il auroit reçu la mort mille fois, si son rival n’avoit ordonné qu’on lui sauvât la vie : Enfin le nouvel Ibrahim resté Maître du champ de bataille, se montra de plus en plus digne d’un tel choix, & se signala par des miracles jusqu’alors inconnus. Vous ne ressemblez pas à Ibrahim, disoient ces femmes. Dites, dites plûtôt que cet imposteur ne me ressemble pas, disoit le triomphant Ibrahim : comment faut-il faire pour être votre Epoux ; si ce que je fais ne suffit pas ?

Ah nous n’avons garde de douter, dirent les femmes. Si vous n’êtes pas Ibrahim, il nous suffit que vous ayez si bien merité de l’être 15  : vous êtes plus Ibrahim en un jour, qu’il ne l’a été dans le cours de dix années. Vous me promettez donc, reprit-il, que vous vous declarerez en ma faveur contre cet imposteur. N’en doutez pas, dirent-elles d’une commune voix : nous vous jurons une fidelité éternelle : nous n’avons été que trop long-tems abusées : le traitre ne soupçonnoit point notre vertu ; il ne soupçonnoit que sa foiblesse : nous voyons bien que les hommes ne sont point faits comme lui ; c’est à vous sans doute qu’ils ressemblent : si vous sçaviez combien vous nous le faites haïr. Ah je vous donnerai souvent de nouveaux sujets de haine, reprit le faux Ibrahim : vous ne connoissez point encore tout le tort qu’il vous a fait. Nous jugeons de son injustice par la grandeur de notre vangeance, reprirent-elles. Oui, vous avez raison, dit l’homme divin, j’ai mesuré l’expiation au crime ; je suis bien aise que vous soyez contentes de ma maniere de punir. Mais, dirent ces femmes, si cet imposteur revient, que ferons-nous ? Il lui seroit, je crois, difficile de vous tromper, repondit-il, dans la place que j’occupe auprès de vous, on ne le soutient gueres par la ruse, & d’ailleurs je l’enverrai si loin, que vous n’entendrez plus parler de lui : pour lors je prendrai sur moi le soin de votre bonheur, je ne serai point jaloux, je sçaurai m’assurer de vous sans vous gêner, j’ai assez bonne opinion de mon merite, pour croire que vous me serez fidelles : si vous n’étiez pas vertueuses avec moi, avec qui le seriez-vous ? Cette conversation dura long-tems entre lui & ces femmes, qui plus frappées de la difference des deux Ibrahims, que de leur ressemblance, ne songeoient pas même à se faire éclaircir de tant de merveilles. Enfin le mari desesperé revint encore les troubler : il trouva toute sa maison dans la joye, & les femmes plus incredules que jamais. La place n’étoit pas tenable pour un jaloux : il sortit furieux ; & un instant après le faux Ibrahim le suivit, le prit, le transporta dans les airs, & le laissa à quatre cens lieuës de là.

O Dieux ! Dans quelle desolation se trouverent ces femmes dans l’absence de leur cher Ibrahim ! Déja leurs Eunuques avoient repris leur severité naturelle : toute la maison étoit en larmes : elles s’imaginoient quelquefois que tout ce qui leur étoit arrivé, n’étoit qu’un songe : elles se regardoient toutes les unes les autres ; & se rappelloient les moindres circonstances de ces étranges avantures. Enfin Ibrahim revint toujours plus aimable : il leur parut que son voyage n’avoit pas été penible : le nouveau Maître prit une conduite si opposée à celle de l’autre qu’elle surprit tous les voisins. Il congedia tous les Eunuques ; rendit sa maison accessible à tout le monde ; il ne voulut pas même souffrir que ses femmes se voilassent ; c’étoit une chose assez singuliere de les voir dans les festins parmi des hommes aussi libres qu’eux. Ibrahim crut avec raison que les coutumes du Païs n’étoient pas faites pour des Citoyens comme lui. Cependant il ne se refusoit aucune depense, il dissipa avec une immense profusion les biens du jaloux, qui de retour trois ans après des Païs lointains où il avoit été transporté, ne trouva plus que ses femmes, & trente-six enfans 16 .

De Paris le 26. de la Lune de Gemmadi. 1 1720.




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1 Périphrase sans doute inspirée par le sérail du roi de Perse.

2 Il est nommé grand vizir du schah Soliman III en 1668 : « Cheic Alican, homme d’un grand sens & fort renommé pour sa Justice & pour sa Vertu […] » (Chardin, t. V, p. 105)

3 La question avait été traitée par Bayle dans l’article « Mahomet » du Dictionnaire historique et critique  : « Avoüons donc que Mahomet ne menageoit guere le sexe. […] Il ne se contenta pas de le rendre malheureux en ce monde, il le priva même de la joye du Paradis […] elles n’entreront pas dans le Paradis, & ne s’en aprocheront qu’autant qu’il faudra, pour decouvrir à travers les pallissades ce qui s’y fera. […] Mais pour dire les choses comme elles sont, je dois avertir que les habiles Mahometans ne disent point que les femmes seront exclues du Paradis […] » (Remarque Q, t. II, 1 re partie, p. 478-479). Pour la comparaison avec le christianisme, voir Lettre 22.

4 Quoiqu’on ne connaisse pas de source juive pour cette proposition, il s’agit sans doute d’une déduction tirée de la Genèse (II, 18 [t. I, p. 4]) : la femme étant créée comme « un aide » à l’homme – ce dont il n’aura plus besoin dans l’autre vie – elle n’a pas besoin d’âme immortelle. La question de l’âme des femmes, traditionnelle depuis Aristote, fut un objet de débat au concile de Mâcon en 585. Bayle résume une controverse au sujet de la proposition mulieres non esse homines et « que les femmes n’ont point d’ame » : un traité attribué à Valens Acidalius (que Bayle donne pour une plaisanterie visant les sociniens), et auquel répondit Simon Gediccus, avait proposé la thèse « que les femmes n’ont point d’âme, & qu’elles ne font pas partie de l’espèce humaine, ce qui est prouvé par maint endroit de l’Ecriture Sainte » (« Gediccus », t. II, p. 538-539, notre traduction : en 1697 Bayle n’est pas sûr du titre et n’en donne qu’une forme raccourcie ; celui-ci sera corrigé dans les versions ultérieures).

5 Voir sur l’impartialité du jugement II Corinthiens, V, 10, et Épître aux Romains, II, 11.

6 Bayle dans l’article « Mahomet » du Dictionnaire historique et critique , évoque la beauté des houris : « […] on prétend qu’il [Mahomet] a enseigné que les plaisirs du mariage dont les hommes jouïront après cette vie, leur seront fournis par des pucelles d’une beauté ravissante, que Dieu a créées au ciel, & qu’il leur a destinées de toute éternité » (Remarque Q, t. II, 1 re partie, p. 478-479). Dans le Coran on trouve plusieurs allusions aux houris, vierges aux grands yeux qui attendent au paradis les croyants vertueux : voir p. 565 (sourate LVI, 22) ; voir aussi sourates XLIV, 54 ; LV, 70-72 ; et LVI, 22. Chardin (t. VII, p. 57) évoque ce paradis voluptueux.

7 Sur le paradis des femmes, voir Lettre 22 et la note 16. En y ajoutant le sérail d’hommes, Montesquieu fait de ce paradis le reflet complet et inversé à la fois de celui des hommes et de la société musulmane.

8 L’emboîtement de plusieurs niveaux narratifs (l’histoire d’Anaïs est racontée par Zulema, elle-même personnage d’un conte) est loin d’être rare à l’époque, ou réservée au genre du conte ; on trouve par exemple plusieurs instances narratives comparables dans Gil Blas de Santillane (1715).

9 « […] à l’égard des Femmes ressuscitées, qui seront rendues Bien-heureuses, elles passeront, disent-ils, dans un lieu de Délices, & y jouïront comme les Bien-heureux en leur lieu, de toutes sortes de voluptez. » (Chardin, t. VII, p. 59 ).

10 Peintures a ici le sens de « couleurs » (Académie , 1718, t. II, art. « Peinture »).

11 Les jardins et les ruisseaux font partie du paradis promis aux croyants par le Coran (sourates II, III, LV, LVI).

12 Ainsi, Anaïs est en quelque sorte la réplique de Zulema, qui en raconte l’histoire ; mais Anaïs n’est pas savante, elle n’est qu’une personne de bon sens qui réfléchit, et qui plus est, elle a donné sa vie pour preuve de sa sincérité.

13 Il y a quelque similarité entre cette substitution au mari et la manière dont la princesse des Naïmans se voit remplacée dans le lit même de son mari par la mauvaise Dilnouaze qui a pris son apparence, dans un des premiers contes des Mille et Un Jours de François Pétis de la Croix (1710) intitulé « Histoire du jeune Roi de Thébet et de la Princesse des Naïmans ». Mais s’il s’agit d’une vengeance, ce n’est nullement une punition, et c’est la princesse qui aura enfin raison de ses persécuteurs.

14 Pléonasme autorisé par plusieurs illustres précédents, y compris celui de Boileau : « Pégase s’effarouche & recule en arriere » (Épîtres, IV, v. 26).

15 Voir la morale de Sosie chez Molière : « Le véritable Amphitryon est l’Amphitryon où l’on dîne. » (Amphitryon, III, 5, v. 1704).

16 Rappel des leçons de la Lettre 110 : il faut des forces surnaturelles pour que la polygamie soit favorable à la « population ». La correction en trente-trois, un moment envisagée, indique que si Montesquieu a pensé à ajuster le nombre des enfants et celui des femmes d’Ibrahim, il a préféré s’en tenir à un chiffre à valeur de proverbe.