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VAR1 C, Œ58 s’y déterminent

Lettres Persanes

LETTRE CXXXIV.

Rica à Usbek.
A *.*.*.

Le Parlement de Paris vient d’être rélegué dans une petite Ville qu’on appelle Pontoise. Le Conseil lui a envoyé enregistrer, ou approuver une declaration, qui le deshonore : & il l’a enregistrée d’une maniere qui deshonore le Conseil 1 .

On menace d’un pareil traitement quelques Parlemens du Royaume.

Ces Compagnies sont toujours odieuses : elles n’approchent des Rois, que pour leur dire de tristes veritez : & pendant qu’une foule de Courtisans leur representent sans cesse un Peuple heureux sous leur Gouvernement ; elles viennent dementir la flatterie, & apporter aux pieds du trône les gemissemens & les larmes, dont elles sont depositaires 2 .

C’est un pesant fardeau, mon cher Usbek, que celui de la Verité lorsqu’il faut la porter jusques aux Princes : ils doivent bien penser que ceux qui le font , y sont contraints ; & qu’ils ne se resoudroient jamais à faire des demarches si tristes, & si affligeantes pour ceux qui les font ; s’ils n’y étoient forcez par leur devoir, leur respect, & même leur amour.

De Paris le 21 de la Lune de Gemmadi 1 . 1720.




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1 Le 17 juillet 1720, le parlement de Paris, qui doutait de la régularité de certaines opérations de la Banque, prit connaissance d’un édit royal offrant à la Compagnie des Indes un statut perpétuel moyennant un paiement « pour 600 millions de billets de banque pendant 6 mois » ; il refusa de l’enregistrer – « il a été délibéré que S. M. seroit très-humblement suppliée de retirer son édit. » (Mathieu Marais, Journal et mémoires, Paris, Didot, 1863-1868, 4 vol., t. I, p. 328-329 ; Journal de Paris , éd. Henri Duranton et Robert Granderoute, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2004, t. II, p. 169) – et fut exilé à Pontoise par lettres de cachet le 20 juillet (cette lettre est datée du 21). Sans écho dans l’opinion, la résistance du parlement de Paris ne dura que quelques mois. Celui-ci devait finalement enregistrer la déclaration litigieuse le 4 décembre 1720, mais avec des restrictions.

2 Le Parlement dont le Régent avait eu besoin pour casser le « testament » de Louis XIV, semblait retrouver (comme les États de Suède…) ses anciens pouvoirs : d’où un usage réitéré du « droit de remontrance », qui en fait un véritable « pouvoir intermédiaire » (voir L’Esprit des lois, II, 4) et dont il usa largement pendant le Système, le Régent ayant mené une politique de concertation. Voir Jean Bart, « Le réveil des prétentions parlementaires à la mort de Louis XIV », Cahiers Saint-Simon n o 27, 1999, p. 29-36 ; cf. Pensées , nº 1226 (« il n’est plus question de la constitution depuis plus de dix ans ; il est question de savoir s’il y aura un schisme ou non » ; copié après 1734) et Spicilège , nº 267 (sur les préséances – limitées – des pairs aux assemblées du Parlement). Les situations politiques évoquées dans ces trois lettres de Rica ont des éléments en commun : la Lettre 132 évoque l’instabilité gouvernementale en France après la mort du roi ; la suivante, deux cas où se pose la question des responsabilités des princes, quand est remise en cause la légitimité de la succession – le renforcement des pouvoirs des parlements n’en sort-il pas justifié ?