Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE CXXXIII

Variantes réduire la fenêtre
Lettres Persanes

LETTRE CXXXIII.

Rica au même.

Voici un grand exemple de la tendresse conjugale, non seulement dans une femme, mais dans une Reine. La Reine de Suede voulant à toute force associer le Prince son Epoux à la Couronne, pour applanir toutes les difficultez, a envoyé aux Etats une declaration par laquelle elle se desiste de la Regence, en cas qu’il soit élu 1 .

Il y a soixante & quelques années qu’une autre Reine nommée Christine, abdiqua la Couronne pour se donner toute entiere à la Philosophie 2 . Je ne sçais lequel de ces deux exemples nous devons admirer davantage 3 .

Quoique j’approuve assez que chacun se tienne ferme dans le poste, où la Nature l’a mis 4  ; & que je ne puisse louër la foiblesse de ceux, qui se trouvant au dessous de leur état, le quittent comme par une espece de desertion ; je suis cependant frappé de la grandeur d’ame de ces deux Princesses ; & de voir l’esprit de l’une, & le cœur de l’autre superieurs à leur fortune 5 . Christine a songé à connoitre, dans le tems que les autres ne songent qu’à jouïr : & l’autre ne veut jouïr, que pour mettre tout son bonheur entre les mains de son Auguste Epoux 6 .

De Paris le 27. de la Lune de Maharram. 1720.




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Cet événement relève de l’actualité immédiate. Après la mort de Charles XII en décembre 1718, sa sœur Ulrique Eléonore, épouse du prince Frédéric de Hesse-Cassel, proclama son avènement à la couronne et convoqua les États de Suède (voir Lettre 130, note 17). Mais les traditions suédoises excluaient une reine mariée ; elle accepta de déclarer le trône vacant et de reconnaître le pouvoir des États, moyennant quoi elle fut librement élue reine de Suède le 21 février 1719. La Gazette d’Amsterdam n o 27 du 4 avril (Lettre de Stockholm datée du 23 février) annonce son élection par les États le 3 février ; le 17, les députés du clergé et les communes communiquent à la noblesse que la reine « leur a insinué, qu’elle souhaiteroit que le prince son Epoux lui fût adjoint à la Régence, pour en pouvoir mieux soutenir le poids » ; le 21, le prince dit qu’« il ne prétend à rien, mais accepteroit tout ce qu’on jugeroit à propos de lui offrir ». Elle abdique en sa faveur le 29 février, moins d’un mois avant la date que porte cette lettre de Rica : « La Reine, pour faciliter l’élection du Prince à la Couronne, a envoyé une seconde déclaration aux Etats, par laquelle S. M. se désiste entièrement de la Régence en faveur de S. A. Royale » (Gazette d’Amsterdam n o 30, 12 avril). Après diverses négociations, Frédéric est élu roi le 4 avril (Gazette d’Amsterdam nº 33, 23 avril). Voir Claude Nordmann, Grandeur et liberté de la Suède (1660-1792), Paris, Béatrice-Nauwelaerts, 1971, p. 232-233. Voltaire comme Montesquieu attribue cette abdication à la « tendresse conjugale » dans son Histoire de Charles XII, roi de Suède (1731, livre VIII ; 1732, 3 e éd., p. 351 ; Œuvres complètes, Oxford, Voltaire Foundation, 1996, t. IV, p. 546).

2 La reine Christine (1626-1689), était célèbre pour son intelligence et pour avoir attiré Descartes à sa cour (1649), mais aussi pour ses intrigues et pour son éclatante conversion au catholicisme : elle avait quitté la Suède en 1654 et mourut à Rome où elle fut inhumée dans la basilique Saint-Pierre. À en croire Moreri, il se mêlait à sa « philosophie » une ambiguïté sexuelle certaine : elle s’habillait volontiers en homme et « étoit tournée pour le corps & pour l’esprit d’une maniere, qui luy a souvent fait dire à elle-même, que la nature s’étoit trompée, lorsqu’elle en avoit fait une fille » (Moreri, « Christine, Reine de Suede », 1704, t. II, p. 228 et 1718, t. II, p. 354 ).

3 Voir Lettre 28, note 3.

4 En l’occurrence, la « nature » renvoie à la succession du sang royal. Dans le cas d’Ulrique Éléonore, qui était mariée, la succession était moins claire ; mais elle n’en était pas moins la sœur de Charles XII, et par là héritait de certains devoirs envers l’État.

5 Le vocabulaire est stoïcien (c’est même un argument qui peut se retourner contre le droit au suicide : il faut « tenir son poste »), et l’application à deux femmes est remarquable – d’autant que Montesquieu n’accorde aucune attention au conquérant qui fascinera les historiens, Charles XII (voir Lettre 122). Après la fausse grandeur des parvenus, la vraie grandeur du renoncement au pouvoir, comme chez le personnage principal du Dialogue de Sylla et d’Eucrate (1724-1726) ? L’interprétation reste ouverte.

6 L’interprétation de Rica (ironique ?) ne semble pas venir de la Gazette d’Amsterdam, qui rapporte que la reine persiste dans son dessein de céder la couronne à son mari « croyant que cela étoit absolument nécessaire pour rétablir les affaires délabrées » (6 avril 1720).