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VAR1 C, Œ58 leurs ornemens & leurs parures

VAR2 C, Œ58 j’estime les

VAR3 C, Œ58 [recte] dont les auteurs

VAR4 C, Œ58 ils

VAR5 C toujours et leurs heros y

VAR5 Œ58 toujours ; leurs héros y

Lettres Persanes

LETTRE CXXXI.

Rica au même.

Le lendemain il me mena dans un autre Cabinet. Ce sont ici les Poëtes, me dit-il ; c’est à dire, ces Auteurs dont le métier est de mettre des entraves au Bon Sens, & d’accabler la Raison sous les agrémens 1  ; comme on ensevelissoit autrefois les femmes sous leurs parures, & leurs ornemens 2  : vous les connoissez, il ne sont pas rares chez les Orientaux, où le Soleil plus ardent semble échauffer les imaginations mêmes 3 .

Voilà les Poëmes Epiques. Eh qu’est-ce que les Poëmes Epiques ? En verité, me dit-il, je n’en sçais rien : les Connoisseurs disent qu’on n’en a jamais fait que deux 4  ; & que les autres qu’on donne sous ce nom, ne le sont point : c’est aussi ce que je ne sçais pas : ils disent de plus qu’il est impossible d’en faire de nouveaux 5  ; & cela est encore plus surprenant.

Voici les Poëtes Dramatiques, qui, selon moi, sont les Poëtes par excellence, & les Maîtres des passions : il y en a de deux sortes ; les Comiques, qui nous remuënt si doucement 6 , & les Tragiques, qui nous troublent, & nous agitent avec tant de violence 7 .

Voici les Lyriques 8 , que je méprise autant que je fais cas des autres, & qui font de leur Art une harmonieuse extravagance.

On voit ensuite les Auteurs des Idylles, & des Eglogues, qui plaisent même aux gens de Cour, par l’idée qu’ils leur donnent d’une certaine tranquillité qu’ils n’ont pas, & qu’ils leur montrent dans la condition des Bergers 9 .

De tous les Auteurs que nous avons vû, voici les plus dangereux : ce sont ceux qui aiguisent les Epigrammes 10 , qui sont de petites flêches déliées, qui font une playe profonde, & inaccessible aux remedes.

Vous voyez ici les Romans 11 , qui sont des especes de Poëtes 12 , & qui outrent également le langage de l’esprit, & celui du cœur ; qui passent leur vie à chercher la Nature, & la manquent toujours ; & qui font des Heros, qui y sont aussi étrangers, que les Dragons ailez, & les Hippocentaures 13 .

J’ai vû, lui dis-je, quelques-uns de vos Romans ; & si vous voyiez les nôtres, vous en seriez encore plus choqué : ils sont aussi peu naturels ; & d’ailleurs extremement gênez par nos mœurs : il faut dix années de passion, avant qu’un Amant ait pû voir seulement le visage de sa Maîtresse : cependant les Auteurs sont forcez de faire passer les Lecteurs dans ces ennuyeux preliminaires : or il est impossible que les incidens soient variez : on a recours à un artifice pire que le mal même qu’on veut guerir ; c’est aux prodiges : je suis sûr que vous ne trouverez pas bon qu’une Magicienne fasse sortir une armée de dessous terre ; qu’un Heros lui seul en détruise une de cent mille hommes. Cependant voilà nos Romans 14  : ces avantures froides & souvent repetées nous font languir, & ces prodiges extravagans nous revoltent.

De Paris le 6. de la Lune de Chalval. 1719.




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1 Voir cependant Pensées, n os 115-116, 118-120, où Montesquieu évoque Homère et ses traducteurs, et de manière générale compare poésie ancienne et poésie moderne. La Motte et Fontenelle opposent le « langage naturel » de la prose à l’artifice du vers, et l’emploi du vers, notamment dans la tragédie, détermine la position des Modernes contre les Anciens : la question est donc dans l’air dans le premier quart du siècle bien que Fontenelle ne publie qu’en 1752 Sur la poésie en général.

2 Parmi ces « ornemens » doivent figurer les épithètes, nécessaires en poésie car « elles ajoutent toujours[,] ce sont les couleurs, les images des objets » (Pensées , nº 123).

3 Cette idée d’un barème géographique de l’imagination qui va du froid septentrional à l’esprit « échauffé » du midi se trouve déjà chez M me Dacier, selon laquelle « il y a des Nations si heureusement situées, & que le Soleil regarde si favorablement », c’est-à-dire les nations de l’Orient, qu’elles « ont beaucoup plus de vivacité, d’imagination & de fleur d’esprit » (Des causes de la corruption du goût , Paris, Rigaud, 1714, p. 18-19 ; voir Lettre 137, note 9). Dans L’Esprit des lois (XIV, 3), une imagination « si vive que tout les frappe à l’excès » caractérisera (négativement) les peuples du midi, définis également par « une foiblesse qui les rend timides ». De même, dans l’ Essai sur les causes (1736-1738), l’imagination est contestée aux peuples du nord (OC, t. 9, p. 223-224 ).

4 Ce serait l’ Iliade et l’ Odyssée, pour les partisans d’Homère que satirise un auteur du Nouveau Mercure galant (juin 1715, p. 166-167) : « Un Poëme Epique n’est parfait qu’autant qu’il est conforme à celuy d’Homere. ¶Or, rien ne sera jamais plus semblable à Homere, qu’Homere même. ¶Donc on n’inventera jamais un Poëme Epique aussi parfait que celuy d’Homere. » Sur la « querelle d’Homère » et ses enjeux esthétiques chez Montesquieu, voir Lettre 34.

5 Cela précisément à l’époque où Voltaire travaille à La Ligue, achevée en octobre 1721, mais qu’il fait lire bien plus tôt dans tout Paris. Il l’accompagnera en 1727 de son Essay on Epic Poetry qui traite notamment de Milton. Cf. Pensées , nº 111 (« J’aime a voir les querelles des anciens et des modernes cela me fait voir qu’il y a de bons ouvrages parmi les anciens et les modernes. »).

6 Notion atténuée de la vis comica (force comique) que, selon Marmontel, « les commentateurs ont interprété[e] à leur façon, mais qui doit s’entendre de ces grands traits qui approfondissent les caracteres, & qui vont chercher le vice jusque dans les replis de l’ame, pour l’exposer en plein théatre au mepris des spectateurs » (Encyclopédie , « Comédie (Belles-Lettres) », t. III, p. 667a). Selon Boileau déjà, la comédie comporte des « passions finement maniées » (Art poétique , III). Sur l’influence morale de la comédie, pourtant condamnée par les anciens, voir Pensées , n o 217 ; sur la difficulté avec laquelle elle peut se renouveler, voir Pensées , nº 287 : « Il est impossible presque de faire de nouvelles trajedies bones parce que presque toutes les bones situations sont prises par les premiers autheurs c’est une mine d’or epuisée pour nous il viendra un peuple qui sera a notre egart ce que nous somes a l’egart des Grecs et des Romains. Une nouvelle langue de nouvelles moeurs de nouvelles circonstances feront un nouveau corps de trajedies les autheurs re prendront dans la nature ce que nous y avons deja pris ou dans nos autheurs meme et bientost ils s’epuiseront come nous nous somes epuisés. Il n’y a qu’un trenteine de bons caracteres de caracteres marqués ils ont esté pris le medecin le marquis le joueur la coquette le jaloux l’avare le misantrope le bourgois [;] il faut une nouvelle nation pour former de nouvelles comedies qui mesle aux caracteres des homes ses propres mœurs ».

7 Marmontel niera catégoriquement que le degré de passion puisse suffire à distinguer les deux genres (Encyclopédie, « Comédie (Belles-Lettres) », 1753, t. III, p. 665b). Montesquieu est grand amateur de théâtre : il rapportera d’Angleterre plusieurs volumes d’œuvres dramatiques (Bibliothèque virtuelle Montesquieu, « L’enrichissement du Catalogue »), et L’Esprit des lois arrivera à faire une place à Phèdre (XXVI, 4) ; voir aussi Pensées , n os 126-129, 143 (datée de 1723), etc.

8 Le mot désigne surtout les « anciennes odes ou stances qui répondent à nos airs ou chansons » (Encyclopédie , « Lyrique (Littérature) », 1765, t. IX, p. 780a), c’est-à-dire Pindare surtout, et ensuite Alcée, Sapho, Horace, voire pour les modernes Malherbe et Rousseau (« Ode (Poésie lyrique) », 1765, t. XI, p. 346a).

9 Allusion aux idylles et églogues à la manière antique, que célébrait Boileau au chant II de l’ Art poétique  ; voir aussi Fontenelle, Discours sur la nature de l’églogue (publié en 1752) et Pensées sur le bonheur (1724) ; Furetière définit églogue comme une « Espece de Poësie Pastorale, où on introduit des Bergers qui s’entretiennent » (« Eglogue », 1690). Dans l’ Encyclopédie Jaucourt cite en exemples Théocrite et Virgile, et parmi les Français, Ronsard, Marot, Racan, Segrais, Malherbe (« Eglogue (Belles-Lettres) », t. V, 1755, p. 427).

10 Parmi les épigrammatistes l’ Encyclopédie citera Martial et Piron (« Epigramme (Belles-Lettres) », t. V, 1755, p. 793). Montesquieu possédait un volume du Recueil d’épigrammes des poètes français depuis Marot , Paris, 1700 (Catalogue , nº 2038) de Pierre Richelet.

11 Les romans sont classés après la poésie, mais dans la même catégorie, comme œuvres de fiction, conformément au classement le plus commun depuis la fin du xvii e siècle, celui des « libraires de Paris » ; pour le classement des bibliothèques privées, voir François Furet, « La librairie du royaume de France au xviii e siècle », dans Livre et Société dans la France du xviii e siècle , Paris et La Haye, Mouton, 1965, p. 3-32 ; dans le catalogue de La Brède (qui constitue un classement intellectuel, et non matériel), les romans suivent immédiatement les poètes et sont mêlés aux mythologistes, fabulistes, satiristes, etc. : Catalogue , p. 371 .

12 Cela renvoie sans doute à la définition initiale : « dont le metier est de mettre des entraves au bon sens ». Ce qui n’empêche pas Montesquieu de livrer, après les Lettres persanes , Le Temple de Gnide (1725) qu’il considère comme un roman. Mais ce qu’il dénonce ici, ce sont plutôt les romans de chevalerie, héroïques et galants, du xvii e siècle, « le système merveilleux de la Chevalerie » dont il fera l’éloge dans L’Esprit des lois (XXVIII, 22) comme élément civilisateur.

13 Dans les Pensées (n o 1438), à l’occasion du Temple de Gnide , Montesquieu justifie vigoureusement les romans, au nom de la légitimité naturelle des passions : « La lecture des romans est dangereuse sans doute. Qu’est ce qui ne l’est pas ? Plut a Dieu que l’on n’eut a réformer que les mauvais effets de la lecture des romans ? Mais ordonner de n’avoir pas de sentimens a un être toujours sensible, vouloir banir les passions sans souffrir meme qu’on les rectifie, proposer la perfection a un siecle qui est tous les jours pire, parmi tant de mechancetés se révolter contre les foiblesses ; j’ai bien peur qu’une morale si haute ne d[ev]ienne spéculative, et qu’en nous montrant de si loin ce que nous deverions être, on ne nous laisse ce que nous sommes. ».

14 Montesquieu conservait à Paris à la fin de sa vie une édition des Mille et Une Nuits de Galland (Bibliothèque virtuelle Montesquieu , Inventaire après décès, nº 28) ; il connaissait sûrement aussi Les Mille et Un Jours de François Pétis de la Croix (5 volumes, 1700-1712), qu’il mentionnera beaucoup plus tard dans les Pensées (n o 2157).