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VAR2 C, Œ58 l’empire d’Allemagne, qui

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Lettres Persanes

LETTRE CXXX.

Rica au même.

Dans l’Entrevuë suivante, mon Sçavant me mena dans un Cabinet particulier 1 . Voici les Livres d’Histoire moderne, me dit-il, voyez premierement les Historiens de l’Eglise & des Papes ; Livres que je lis pour m’édifier, & qui font souvent en moi un effet tout contraire.

Là ce sont ceux, qui ont écrit de la décadence du formidable Empire Romain, qui s’étoit formé du debris de tant de Monarchies ; & sur la chute duquel il s’en forma aussi tant de nouvelles 2  : Un nombre infini de Peuples barbares, aussi inconnus que les pays qu’ils habitoient 3 , parurent tout à coup, l’inonderent, le ravagerent, le depecerent, & fonderent tous les Royaumes, que vous voyez à present en Europe. Ces Peuples n’étoient point proprement barbares, puisqu’ils étoient libres 4  : mais ils le sont devenus depuis que soumis pour la plûpart à une puissance absolue, ils ont perdu cette douce liberté, si conforme à la Raison, à l’Humanité, & à la Nature.

Vous voyez ici les Historiens de l’Allemagne 5 , laquelle n’est qu’une ombre du premier Empire 6  ; mais qui est, je crois, la seule puissance qui soit sur la terre, que la division n’a point affoiblie ; la seule, je crois encore, qui se fortifie à mesure de ses pertes ; & qui lente à profiter des succès, devient indomptable par ses défaites.

Voici les Historiens de France, où l’on voit d’abord la puissance des Rois se former ; mourir deux fois 7  ; renaître de même ; languir ensuite pendant plusieurs siecles ; mais prenant insensiblement des forces, accruë de toutes parts, monter à son dernier periode : semblable à ces fleuves qui dans leur course perdent leurs eaux, ou se cachent sous terre 8  ; puis reparoissant de nouveau, grossis par les Rivieres qui s’y jettent ; entrainent avec rapidité tout ce qui s’oppose à leur passage.

Là vous voyez la Nation Espagnole sortir de quelques Montagnes : les Princes Mahometans subjuguez aussi insensiblement, qu’ils avoient rapidement conquis : tant de Royaumes réünis dans une vaste Monarchie, qui devint presque la seule 9  ; jusques à ce qu’accablée de sa fausse opulence, elle perdit sa force, & sa reputation même, & ne conserva que l’orgueil de sa premiere puissance 10 .

Ce sont ici les Historiens d’Angleterre, où l’on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la discorde, & de la sedition ; le Prince toujours chancelant sur un trône inébranlable 11  ; une Nation impatiente, sage dans sa fureur même ; & qui Maîtresse de la Mer (chose inouïe jusqu’alors) mêle le Commerce avec l’Empire.

Tout près de là sont les Historiens de cette autre Reine de la Mer, la République de Hollande, si respectée en Europe, & si formidable en Asie, où ses Negocians voyent tant de Rois prosternez devant eux 12 .

Les Historiens d’Italie vous representent une Nation autrefois Maîtresse du Monde ; aujourd’hui esclave de toutes les autres ; ses Princes divisez, & foibles ; & sans autre attribut de Souveraineté, qu’une vaine Politique 13 .

Voilà les Historiens des Républiques ; de la Suisse, qui est l’image de la liberté ; de Venise, qui n’a de ressources, qu’en son économie 14  ; & de Genes, qui n’est superbe que par ses bâtimens 15 .

Voici ceux du Nord ; & entr’autres de la Pologne, qui use si mal de sa liberté 16 , & du droit qu’elle a d’élire ses Rois, qu’il semble qu’elle veuille consoler par là les Peuples ses voisins, qui ont perdu l’un & l’autre 17 .

Là-dessus nous nous separâmes jusques au lendemain.

De Paris le 2. de la Lune de Chalval 1719.




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1 Des cabinets séparés avaient dû être édifiés pour faire face à l’accroissement constant des collections (voir Alfred Franklin, Histoire de la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Victor , Paris, Auguste Aubry, 1865, p. 62 ).

2 Comme il ne s’agit que d’histoire « moderne », c’est-à-dire postérieure à l’Antiquité, celle-ci commence quand s’achève l’Empire d’Occident. L’impasse sur l’histoire ancienne est étonnante. La leçon est claire : il s’agit, après tant de savoirs inutiles (notamment les « historiens de l’Eglise et des Papes ») d’accéder au réel.

3 Voir Lettre 79.

4 Voir Lettre 125, note 3.

5 Dans cette série concernant l’histoire de l’Europe, les auteurs et les livres s’effacent devant les sujets traités, qui constituent une vaste fresque, une sorte de tableau de l’histoire universelle. Montesquieu possédait de nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Allemagne (Catalogue , n os 3095-3111).

6 Montesquieu parlera de l’empire de Charlemagne dans ses Réflexions sur la monarchie universelle, chap. x et xii (OC, t. 2, p. 348-351) ; voir aussi Essai sur les causes , première partie (OC, t. 9). Il possédait à La Brède le De statu imperii Germanici (Leipzig, Thomas Fritsch, 1708 ; Catalogue , nº 3107) de Pufendorf.

7 Sous les deux premières « races » (dynasties), mérovingienne et carolingienne.

8 Ces puits artésiens sont décrits dans le « recueil Desmolets » du Spicilège (n os 15 et 163). Cette histoire est bien celle des rois, non celle de la nation. Montesquieu, qui se fera dans L’Esprit des lois le défenseur des droits des « pouvoirs intermédiaires » contre celui du roi, a en horreur l’anarchie seigneuriale qui résulte de la prolifération de pouvoirs locaux.

9 Voir Réflexions sur la monarchie universelle, chap. xv et xvi, OC, t. 2.

10 La « décadence » de l’Espagne figure déjà au sous-titre de l’ État présent de l’Espagne (1718 ; Catalogue , nº 3171) de Vayrac : voir aussi Lettre 75 et les Considérations sur les richesses de l’Espagne (OC, t. 8, p. 581-623).

11 Voir Lettre 101 sur le procès de Charles I er. La source principale de Montesquieu pourrait être Clarendon, Histoire de la rébellion et des guerres civiles d’Angleterre depuis 1641 jusqu’au rétablissement de Charles II (La Haye, 1704 ; Catalogue , nº 3198) ; mais il semble ne l’avoir lu qu’en 1723 OC, t. 18, lettre 51, du 22 octobre 1723).

12 Au-dessous du titre du Mare liberum, sive de jure quod Batavis competit ad indicana commercia dissertatio de Grotius (1689 ; Catalogue , nº 2406), Montesquieu a inscrit cette remarque : « Ils ne demandoient que la liberté, a present ils demandent l’empire. ».

13 Voir la catégorie « Italicarum rerum scriptores » du Catalogue (p. 379-380), et la citation qui accompagne l’ Histoire d’Italie de Guichardin (n o 3068) : « Per servir sempre, o vincitrice o vinta » (« Pour toujours être serve, victorieuse ou vaincue »). Cf. Lettre 99 sur les « petits Etats ». C’est à Florence qu’est née l’analyse « politique » d’un Machiavel, que dénoncera bientôt le discours De la politique (vers 1725 ; OC, t. 8, p. 511-522).

14 « Ménagement prudent qu’on fait de son bien » (Furetière, 1690, art. « Œ conomie »), mais économie « se dit aussi du bon usage qu’on fait de son esprit, et de ses autres qualitez : de la prudence à les bien placer, ou à les bien menager […] » (Trévoux , 1704, « Œconomie »).

15 Sur les fortifications de Gênes, voir deux textes postérieurs : Mes voyages (OC, t. 10, p. 513) et Spicilège (OC, t. 13, nº 710 : Supplément à la Gazette d’Utrecht du 25 août 1747).

16 Allusion au liberum veto et à la fréquence des changements de souverain : Auguste, électeur de Saxe, avait été déposé en 1704 au bénéfice de Stanislas Leszczynski, mais il revint et s’imposa en 1709. La catégorie des livres portant sur l’histoire polonaise (Catalogue , p. 391 -392) porte en tête cette citation de Tacite : « Magis sine domino quam in libertate » (« Plutôt sans maître que libres »), reprise à même fin dans les Pensées , nº 1656. Sur le liberum veto, voir Pensées, nº 1851 (« L’abus des loix de Pologne c’est qu’elles n’ont pas puni le temeraire opposant ») ; L’Esprit des lois , XI, 5 (« l’indépendance de chaque particulier est l’objet des Loix de Pologne, & ce qui en résulte l’oppression de tous » ; à la fin de la phrase la note b précise : « Inconvénient du Liberum veto . ») ; voir aussi ci-dessus Lettre 108, note 11.

17 Il s’agit surtout, sans doute, du Danemark et de la Suède. Du premier, Moreri remarque : « Ce Royaume, qui a été de tout temps électif, est hereditaire depuis l’an 1660. & la Noblesse n’y a plus les prérogatives dont elle joüissoit depuis si long-temps » (« Danmarck », 1704, t. II, p. 458 et 1718, t. II, p. 681  ; cf. Robert Molesworth, État du royaume de Danemark tel qu’il était en 1692 , Amsterdam, Adrian Braakman, 1695, Catalogue , nº 3214). Moreri s’attarde davantage sur la Suède : « Le royaume de Suede a été autrefois électif, quoiqu’il semble que les égards qu’ont eu les Sénateurs pour préferer les enfans de leurs rois, l’ait rendu hereditaire » au xvi e siècle ; « mais en 1680. le roi Charles XII. reçut une autorité absolue, sans être obligé de convoquer desormais les états » (Moreri, « Suede », 1718, t. V, p. 487 ). Dès mars 1719, les États retrouvaient leur ancien pouvoir en élisant Ulrique Eléonore, sœur de Charles XII (voir Lettre 133) – mais les livres d’histoire ne pouvaient l’avoir déjà enregistré.