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VAR1 B Usbek

VAR2 a ces sciences-là

VAR2 b, c, Œ58 ces sortes de sciences

VAR3 C, Œ58 faisons le plus

VAR4 C, Œ58 voilà le

VAR5 C, Œ58 calculateurs […] corollaire n’en pourroit-on pas

Lettres Persanes

LETTRE CXXIX.

Rica au même.

Je revins à l’heure marquée, & mon homme me mena precisément dans l’endroit où nous nous étions quittez. Voici, me dit-il, les Grammairiens, les Glossateurs, & les Commentateurs. Mon Pere, lui dis-je, tous ces gens-là ne peuvent-ils pas se dispenser d’avoir du Bon Sens ? Oui, dit-il, ils le peuvent ; & même il n’y paroît pas : leurs Ouvrages n’en sont pas plus mauvais, ce qui est très-commode pour eux. Cela est vrai, lui dis-je, & je connois bien des Philosophes, qui feroient bien de s’appliquer à ces sortes de Sciences-là .

Voilà, poursuivit-il, les Orateurs, qui ont le talent de persuader independemment des raisons 1  ; & les Géometres, qui obligent un homme malgré lui d’être persuadé, & le convainquent avec tyrannie 2 .

Voici les Livres de Metaphysique 3 , qui traitent de si grands interêts, & dans lesquels l’infini se rencontre par tout : les Livres de Physique, qui ne trouvent pas plus de merveilleux dans l’économie du vaste Univers, que dans la machine la plus simple de nos Artisans 4 .

Les Livres de Medecine ; ces monumens de la fragilité de la Nature, & de la puissance de l’Art, qui font trembler, quand ils traitent des maladies même les plus legeres, tant ils nous rendent la mort presente : mais qui nous mettent dans une securité entiere, quand ils parlent de la vertu des remedes, comme si nous étions devenus immortels.

Tout près de là sont les Livres d’Anatomie, qui contiennent bien moins la description des parties du Corps humain, que les noms barbares qu’on leur a donnez 5  : chose qui ne guerit ni le malade de son mal ; ni le Medecin de son ignorance.

Voici la Chymie 6 qui habite tantôt l’Hôpital, & tantôt les petites maisons 7 , comme des demeures qui lui sont également propres.

Voici les Livres de Science, ou plutôt d’ignorance occulte : tels sont ceux qui contiennent quelque espece de diablerie ; execrables selon la plûpart des gens ; pitoyables selon moi. Tels sont encore les Livres d’Astrologie judiciaire 8 . Que dites-vous, mon Pere ? Les Livres d’Astrologie judiciaire, repartis-je avec feu ? Et ce sont ceux dont nous faisons plus de cas en Perse : ils reglent toutes les actions de notre vie ; & nous déterminent dans toutes nos entreprises : les Astrologues sont proprement nos Directeurs : ils font plus ; ils entrent dans le Gouvernement de l’Etat 9 . Si cela est, me dit-il, vous vivez sous un joug bien plus dur que celui de la Raison : voilà ce qui s’appelle le plus étrange de tous les Empires : je plains bien une famille, & encore plus une Nation, qui se laisse si fort dominer par les Planetes. Nous nous servons, lui repartis-je, de l’Astrologie, comme vous vous servez de l’Algebre : chaque Nation a sa Science, selon laquelle elle regle sa Politique : tous les Astrologues ensemble n’ont jamais fait tant de sotises en notre Perse, qu’un seul de vos Algebristes 10 en a fait ici. Croyez-vous que le concours fortuit des Astres ne soit pas une regle aussi sure, que les beaux raisonnemens de votre faiseur de systême 11  ? Si l’on comptoit les voix là-dessus en France, & en Perse, ce seroit un beau sujet de triomphe pour l’Astrologie : vous verriez les Mathematiciens bien humiliez : quel accablant Corollaire en pourroit-on tirer contr’eux ?

Notre dispute fut interrompuë, & il fallut nous quitter.

De Paris le 26. de la Lune de Rhamazan 1719.




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1 Il s’agit là d’une définition radicale de la rhétorique, celle-là même que Socrate reprochait aux sophistes dans le Gorgias .

2 Sur l’esprit du géomètre, voir Lettre 123.

3 « La science qui traite des premiers principes de connoissance, des idées universelles, des êtres spirituels. » (Académie, 1718) Dans le vocabulaire philosophique de l’époque, il n’est pas rare que métaphysique et physique soient complémentaires.

4 Reflet de la mécanique cartésienne (comme dans les Entretiens sur la pluralité des mondes de Fontenelle ; cf. Lettre 97) ; mais il faut se rappeler que c’est un clerc qui parle, et qui rejette ce réductionnisme.

5 Voir Pensées, nº 39, sur le « stiloseratohioidien » : « un nom si grand et si grec ne semble t’il promettre un agent qui remueroit toute notre machine ».

6 Alors que chimie et alchimie sont encore confondues, le premier terme a un sens très large : « Art qui enseigne à dissoudre les corps mixtes naturels, à les réduire séparément aux principes purs dont ils étoient composez & à les réünir pour en faire des corps éxaltez. » (Richelet, 1680).

7 La chimie, ou plutôt l’alchimie, ruine (« l’Hôpital » : voir Lettre 126, note 3) ceux qui croient à cette folie (les « petites maisons ») qu’est la pierre philosophale (voir Lettre 75, note 26 et Lettre 43).

8 « Astrologie, judiciaire, est celle qui se mêle de prognostiquer les évenemens par le mouvement des astres, leurs aspects & situations. La plus vaine de toutes les sciences est l’Astrologie judiciaire. » (Furetière, 1690, art. « Judiciaire ») Le Dictionnaire de l’Académie ajoute (1718) : « Comme le public confond quelquefois l’Astronomie avec l’Astrologie, on les distingue en donnant à l’Astrologie l’Epithete de Judiciaire. » Montesquieu avait certainement eu vent des théories de Boulainvilliers en la matière (les Pensées , nº 2156, ne les évoqueront que de manière vague).

9 L’importance de l’astrologie en Perse est signalée par Chardin dans les chapitres « De l’astronomie & de l’astrologie » et « De la divination » (t. V, p. 76-149) ; « [...] ils regardent l’ Astrologie comme la clef du futur, pour la connoissance duquel, eux, & les autres Orientaux, sont tous merveilleusement passionnés » (t. V, p. 76). « On consulte les Astrologues sur toutes les choses importantes, & quelquefois le Roi les consulte sur les moindres choses, par exemple, s’il doit aller à la promenade » (t. V, p. 79-80). Mais le Régent montrait aussi un goût certain pour les sciences occultes.

10 John Law, réputé pour ses talents en mathématiques qui lui ouvrirent une carrière de joueur professionnel : ses capacités en calcul et son habileté en matière de probabilités firent sa fortune et sa réputation comme spéculateur (voir Antoin A. Murphy, John Law, économiste et homme d’État, Bruxelles, Peter Lang, 2005, chap. V) ; voir Lettre 136.

11 Comme on le verra bientôt, le Système s’associe de manière ambiguë à la mathématique d’un côté et à la sorcellerie de l’autre.