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VAR1 B mais comme un

VAR2 B l’on escarmouche

Lettres Persanes

LETTRE CXXVIII.

Rica au même.

Je retournai le lendemain à cette Bibliotheque, où je trouvai tout un autre homme, que celui que j’avois vû la premiere fois : son air étoit simple ; sa physionomie spirituelle, & son abord très-affable. Dès que je lui eus fait connoître ma curiosité, il se mit en devoir de la satisfaire, & même en qualité d’étranger, de m’instruire.

Mon Pere, lui dis-je, quels sont ces gros Volumes qui tiennent tout ce côté de Bibliotheque ? Ce sont, me dit-il, les Interpretes de l’Ecriture. Il y en a un grand nombre, lui repartis-je ; il faut que l’Ecriture fût bien obscure autrefois, & bien claire à present ; reste-t-il encore quelques doutes ? Peut-il y avoir des points contestez ? S’il y en a, bon Dieu, s’il y en a, me répondit-il ! Il y en a presqu’autant que de lignes 1 . Oui, lui dis-je ? & qu’ont donc fait tous ces Auteurs ? Ces Auteurs, me repartit-il, n’ont point cherché dans l’Ecriture ce qu’il faut croire ; mais ce qu’ils croyent eux-mêmes : ils ne l’ont point regardée comme un Livre, où étoient contenus les Dogmes qu’ils devoient recevoir ; mais un Ouvrage qui pourroit donner de l’autorité à leurs propres idées : c’est pour cela qu’ils en ont corrompu tous les sens, & ont donné la torture à tous les passages : C’est un Pays où les hommes de toutes les Sectes font des descentes, & vont comme au pillage : c’est un champ de bataille où les Nations Ennemies qui se rencontrent, livrent bien des Combats, où l’on s’attaque, où l’on s’escarmouche 2 de bien des manieres 3 .

Tout près de là vous voyez les Livres Ascetiques, ou de Devotion 4  : Ensuite les Livres de Morale bien plus utiles 5  : Ceux de Theologie doublement inintelligibles, & par la matiere qui y est traitée, & par la maniere de la traiter. Les ouvrages des Mystiques ; c’est à dire des devots, qui ont le cœur tendre. Ah mon Pere, lui dis-je, un moment, n’allez pas si vite ; parlez-moi de ces Mystiques. Monsieur, dit-il, la devotion échauffe un cœur disposé à la tendresse, & lui fait envoyer des esprits au cerveau, qui l’échauffent de même, d’où naissent les extases, & les ravissemens. Cet état est le delire de la devotion 6  : souvent il se perfectionne, ou plûtôt dégénere en Quietisme 7  : vous sçavez qu’un Quietiste n’est autre chose qu’un homme fou, devot, & libertin 8 .

Voyez les Casuistes qui mettent au jour les secrets de la nuit 9  ; qui forment dans leur imagination tous les monstres, que le Demon d’Amour peut produire ; les rassemblent, les comparent, & en font l’objet éternel de leurs pensées : heureux si leur cœur ne se met pas de la partie, & ne devient pas lui-même complice de tant d’égaremens si naïvement decrits, & si nuëment peints 10 .

Vous voyez, Monsieur, que je pense librement, & que je vous dis tout ce que je pense ; je suis naturellement naïf, & plus encore avec vous qui êtes un Etranger, qui voulez sçavoir les choses, & les sçavoir telles qu’elles sont : si je voulois, je ne vous parlerois de tout ceci qu’avec admiration : je vous dirois sans cesse ; cela est divin ; cela est respectable ; il y a du merveilleux : & il en arriveroit de deux choses l’une ; ou que je vous tromperois ; ou que je me deshonorerois dans votre esprit.

Nous en restâmes là ; une affaire qui survint au Dervis rompit notre conversation jusques au lendemain.

De Paris le 23. de la Lune de Rhamazan 1719.




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1 Chardin l’avait remarqué dans sa préface à propos des commentaires de la Bible : « j’y découvrois de grandes méprises, & je m’appercevois, qu’en mille endroits, ils dévinoient, ou marchoient à tâtons. » (t. I, préface, 8 v.) Tous les catalogues de bibliothèque vont du sacré au profane : voir pour La Brède, Catalogue , n os 1 -57 pour la Bible, n os 58 -132 pour les commentateurs.

2 Escarmoucher (intransitif, comme dans la variante) et s’escarmoucher sont également admis par les dictionnaires du temps.

3 Dans le Catalogue , une citation (autographe) de Grégoire de Naziance les désigne comme des assemblées « où les oies et les grues se battent sans réflexion » (p. 31 ).

4 Voir Catalogue , n os 602-646.

5 Voir Catalogue , n os 647-704. Comme dans la lettre précédente et les lettres suivantes, la classification des livres suit une progression typique des libraires et bibliothèques de l’époque : voir Pierre-Gustave Brunet, Essai sur les bibliothèques imaginaires , Paris, Lahure et C ie, 1853. Cette bibliothèque « imaginaire » diffère de celles qui furent populaires sous la Régence, et qui donnaient des titres satiriques de fantaisie aux livres (voir par exemple le Journal de Jean Buvat pour la même époque, Paris, Henri Plon, 1869, 2 vol., t. II, p. 8 -9 et 173 -176), et le chapitre xix des Aventures de Pomponius de Prévost (1724 ; Rome, chez les héritiers de Ferrante Pallavicini, 1725, p. 83 et suiv.) Celle de Montesquieu est philosophique et rassemble des arguments intellectuels contre la tradition catholique. Sont donc désignés les grands classiques de la théologie, ceux qu’on trouverait dans beaucoup de bibliothèques, y compris celle de La Brède.

6 Délire étant un terme médical pour une maladie fiévreuse dangereuse, et dévotion un terme parfaitement respectable pour « certaines pratiques religieuses dont on se fait une loi de s’acquitter regulierement » (Trévoux , 1704), il peut paraître hardi de les associer comme le fait ici le bibliothécaire ; mais le Dictionnaire de Trévoux admet aussi que sans « une solide pieté » la dévotion est « vanité, ou superstition » (1704).

7 « C’est le sentiment d’une secte qui fait aujourd’huy beaucoup de bruit. Molinos Prétre Espagnol mort à Rome [en 1696] dans les prisons de l’Inquisition, passe pour l’Auteur du Quietisme . Ce nom est emprunté du repos ou de l’inaction entiere où l’ame se trouve lorsqu’elle est dans la vie unitive. » (Trévoux , 1704 ). Le bref du pape Innocent XII, Cum alias (1699), entendait mettre fin au développement de la mystique catholique. Certes le quiétisme était un sujet actuel, quoiqu’il ait quitté la scène religieuse et politique avec la disparition des quelques personnes à qui ce mouvement, de mystique individuelle, devait sa force : Fénelon est mort en 1715 après un long exil dans son diocèse de Cambrai ; M me Guyon, emprisonnée à la Bastille entre 1699 et 1703, est exilée à Blois et y meurt en 1717. Montesquieu possédait des textes critiques sur le quiétisme : les Dialogues posthumes de La Bruyère (Catalogue , nº 464) et la Relation sur le quiétisme de Bossuet (n o 460).

8 L’accusation de libertinage, surtout au sens érotique du mot, a été émise à propos de M me Guyon de son vivant, et figure dans les Dialogues sur le quiétisme de La Bruyère (Catalogue , nº 464 : Paris, 1699, Dialogue VIII, p. 327-329 ; cf. Dialogue IX, p. 624), dans la Relation de Bossuet (Œuvres , Paris, « Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p. 1175, p. 1553), et dans la Relation de l’origine, du progrès et de la condamnation du quiétisme répandu en France (1732), de l’abbé Jean Phelippeaux (p. 5), publiée selon ses volontés vingt ans après sa mort. Le quiétisme est longuement évoqué dans le « recueil Desmolets » recopié dans le Spicilège (n o 121), où il est opposé en revanche au libertinage. Ici une même répulsion les enveloppe, comme pour tout ce qui concerne les querelles théologiques.

9 Allusion peut-être au De matrimonio (1637) de Tomás Sánchez : voir Lettre 137, note 47.

10 Les casuistes sont connus comme des théologiens accommodants, mais l’accent ici est mis plutôt sur les expositions détaillées qui accompagnent leurs analyses du péché. Sur les casuistes, voir Lettres 27 et 55, et Pensées, nº 1059, satire d’« un casuiste d’une si grande reputation que tout le monde venoit le consulter ». Le grand « classique » : le Dictionnaire des cas de conscience de Jean Pontas (1715).