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Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE CXXVII

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VAR1 B, Œ58 Couvent

VAR2 C, Œ58 Monsieur, me dit-il

VAR3 a, b vous

VAR4 C, Œ58 j’ai

Lettres Persanes

LETTRE CXXVII.

Rica à *.*.*.

J’allai l’autre jour voir une grande Bibliotheque dans un Convent 1 de Dervis, qui en sont comme les depositaires ; mais qui sont obligez d’y laisser entrer tout le monde à certaines heures 2 .

En entrant je vis un homme grave, qui se promenoit au milieu d’un nombre innombrable de Volumes qui l’entouroient. J’allai à lui, & le priai de me dire quels étoient quelques-uns de ces Livres, que je voyois mieux reliez que les autres. Monsieur, dit-il , j’habite ici une terre étrangere ; je n’y connois personne : bien des gens me font de pareilles questions ; mais vous voyez bien que je n’irai pas lire tous ces Livres pour les satisfaire : mais j’ai mon Bibliothequaire qui vous donnera satisfaction ; car il s’occupe nuit & jour à dechiffrer tout ce que vous voyez là 3  : c’est un homme qui n’est bon à rien, & qui nous est très à charge, parce qu’il ne travaille point pour le Couvent : Mais j’entens l’heure du refectoire qui sonne ; ceux qui comme moi sont à la tête d’une Communauté 4 , doivent être les premiers à tous les exercices. En disant cela, le Moine me poussa dehors, ferma la porte ; & comme s’il eût volé, disparut à mes yeux.

De Paris le 21. de la Lune de Rhamazan. 1719.




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1 Voir Lettre 55, note 3.

2 Ces précisions semblent désigner la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Victor : si la Mazarine fut la première bibliothèque ouverte au public dès 1643, et si d’autres couvents possédaient également des bibliothèques, ce sont bien les conditions expresses du très important legs de Henri Du Bouchet en 1652 qui obligeaient Saint-Victor à ouvrir les portes de sa bibliothèque au public trois jours par semaine (Alfred Franklin, Histoire de la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Victor , Paris, Auguste Aubry, 1865, p. 52 ). En 1684 cette bibliothèque possédait dix-huit mille volumes : voir Les Bibliothèques sous l’Ancien Régime, Claude Jolly dir., Paris, Promodis, 1988, p. 394-395. La comparaison avec la bibliothèque de La Brède, suggérée par Paul Vernière (Lettres persanes , Paris, Classiques Garnier, 1960, note ad loc.), ne s’impose pas, même si elle peut constituer parfois une bonne illustration : le catalogue en a été dressé beaucoup plus tard, une fois Montesquieu revenu de ses voyages (1731 ; voir Bibliothèque virtuelle Montesquieu , « Genèse du Catalogue »). L’absence (étonnante) de livres d’histoire ancienne ou de droit montre bien qu’ici Montesquieu n’a pas en vue de faire l’inventaire exhaustif d’une bibliothèque réelle. Il s’agit plutôt de donner une image, non pas tant des savoirs que du monde moderne, ainsi que de porter des jugements sur les formes et les genres qui composent une partie de la culture de ses contemporains.

3 Le bibliothécaire était toujours un religieux de Saint-Victor.

4 L’abbé de Saint-Victor était depuis 1716, après une vacance de dix ans, le cardinal Philippe Antoine Gualterio (Gallia christiana , Paris, Ex Typographia Regia, 1744, t. VII, col. 692-693, § XLI).