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VAR1 Œ58 Paris ; il

VAR2 C, Œ58 d’aller languir

VAR3 Œ58 rentes

VAR4 Œ58 de

VAR5 C, Œ58 de

VAR6 C puissay-je

VAR6 Œ58 puissé-je

VAR7 a, b un mot

Lettres Persanes

LETTRE CXXVI.

Rica à *.*.*.

Je fus il y a cinq ou six mois dans un Caffé : j’y remarquai un Gentilhomme assez bien mis, qui se faisoit écouter : il parloit du plaisir qu’il y avoit de vivre à Paris, & deploroit sa situation d’être obligé de vivre dans la Province. J’ai, dit-il, quinze mille livres de rente en fonds de terre ; & je me croirois plus heureux si j’avois le quart de ce bien-là en argent, & en effets portables 1 par tout. J’ai beau presser mes fermiers, & les accabler de frais de Justice ; je ne fais que les rendre plus insolvables : je n’ai jamais pû voir cent Pistoles 2 à la fois : si je devois dix mille Francs, on me feroit saisir toutes mes terres, & je serois à l’Hôpital 3 .

Je sortis sans avoir fait grande attention à tout ce discours : mais me trouvant hier dans ce quartier ; j’entrai dans la même maison, & j’y vis un homme grave, d’un visage pâle & allongé, qui au milieu de cinq ou six discoureurs paroissoit morne & pensif, jusques à ce que prenant brusquement la parole : Oui, Messieurs, dit-il en haussant la voix, je suis ruiné ; je n’ai plus de quoi vivre : car j’ai actuellement chez moi deux cens mille livres en Billets de Banque, & cent mille écus d’argent : je me trouve dans une situation affreuse : je me suis cru riche, & me voilà à l’Hôpital : au moins si j’avois seulement une petite terre, où je pusse me retirer ; je serois sûr d’avoir de quoi vivre : mais je n’ai pas grand comme ce chapeau en fonds de terre 4 .

Je tournai par hazard la tête d’un autre côté, & je vis un autre homme, qui faisoit des grimaces de possedé. A qui se fier desormais, s’écrioit-il ? Il y a un traitre que je croyois si fort de mes amis, que je lui avois prêté mon argent ; & il me l’a rendu : quelle perfidie horrible ! Il a beau faire, dans mon esprit il sera toujours deshonoré 5 .

Tout près de là étoit un homme très-mal vêtu, qui élevant les yeux au Ciel, disoit : Dieu benisse les projets de nos Ministres : puisse-je voir les actions à deux mille, & tous les Laquais de Paris plus riches que leurs Maîtres. J’eus la curiosité de demander son nom. C’est un homme extrêmement pauvre, me dit-on ; aussi a-t-il un pauvre mêtier : il est Génealogiste ; & il espere que son Art rendra, si les fortunes continuënt ; & que tous ces nouveaux riches auront besoin de lui, pour reformer leur nom, decrasser leurs Ancêtres, & orner leurs Carosses : il s’imagine qu’il va faire autant de gens de qualité qu’il voudra ; & il tressaillit 6 de joye de voir multiplier ses pratiques.

Enfin je vis entrer un Vieillard pâle & sec, que je reconnus pour Nouvelliste avant qu’il se fût assis 7  : il n’étoit pas du nombre de ceux qui ont une assurance victorieuse contre tous les revers, & presagent toujours les victoires, & les trophées : c’étoit au contraire un de ces trembleurs, qui n’ont que des nouvelles tristes. Les affaires vont bien mal du côté d’Espagne, dit-il ; nous n’avons point de Cavalerie sur la frontiere ; & il est à craindre que le Prince Pio, qui en a un gros Corps, ne fasse contribuer tout le Languedoc 8 . Il y avoit vis à vis de moi un Philosophe assez mal en ordre, qui prenoit le Nouvelliste en pitié, & haussoit les épaules à mesure que l’autre haussoit la voix : je m’approchai de lui, & il me dit à l’oreille ; vous voyez que ce fat nous entretient il y a une heure de sa frayeur pour le Languedoc : & moi j’aperçus hier au soir une tache dans le Soleil, qui, si elle augmentoit, pourroit faire tomber toute la Nature en engourdissement 9  ; & je n’ai pas dit un seul mot .

A Paris le 17. de la Lune de Rhamazan 1719.




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1 Les effets sont des titres de créance, des obligations, etc., par opposition aux biens fonciers qui, pour le gentilhomme de province, représentent non seulement « le gros de sa fortune mais aussi et d’abord le patrimoine matériel et moral de la lignée » (François Bluche, La Noblesse française au xviii e siècle , Paris, Hachette, 1995, p. 188).

2 Environ mille francs ou livres.

3 « Lieu pieux & charitable où on reçoit les pauvres pour les soulager en leurs necessitez. L’ hospital general est celuy où on reçoit tous les mendiants. » » (Furetière, 1690, « Hospital ») Montesquieu écrivait à Desmolets en avril 1716 : « A présent […] les financiers, les seuls riches du royaume, vont être à l’hôpital [...] » (OC, t. 18, lettre 5).

4 Sont décrites ici deux étapes de la crise financière du Système. En juin 1719 (la présente lettre est datée du 17 novembre), les actions du Mississipi connaissent une hausse sans précédent. « L’ancienne action qui dans son origine avait coûté cinq cent livres en billets d’État, valait dans ce présent mois de juin 2000 à 2300 livres en espèces. » (Dutot, cité par Edgar Faure, La Banqueroute de Law , Paris, Gallimard, 1977, p. 203.) Le 5 janvier 1720 (donc après cette lettre, qui anticipe sur les événements), Law est nommé contrôleur général et le Système connaît son apogée. Dans les mois qui suivent, le déclin commence. L’émeute du 17 juillet 1720 coïncide avec la banqueroute. Voir La Banqueroute de Law, p. 417-490 ; Paul Harsin, Crédit public et banque d’État en France du xvi e au xviii e siècle , Paris, Eugénie Droz, 1933, p. 55-63 ; Herbert Luthy, La Banque protestante en France, de la révocation de l’édit de Nantes à la Révolution, Paris, SEVPEN, 1959.

5 Les débiteurs se hâtaient de payer leurs dettes en billets de plus en plus dépréciés, d’autant plus qu’un arrêt du 11 mars 1720 annonçait que passé le 1 er mai, les espèces d’or et d’argent n’auraient plus cours. Continuerait seulement à circuler la petite monnaie, comme les sixièmes ou douzièmes d’écu.

6 Forme rare mais attestée du temps présent du verbe.

7 Voir Lettre 124.

8 Il s’agit de Pio de Savoye-y-Corte Real, qui fut créé capitaine général et gouverneur de Madrid en février 1714 et pour toute la Catalogne en mai 1715 (Moreri, « Pio de Savoye-y-Corte Real », 1732, t. V, 2 e partie, p. 240 ).

9 « On a decouvert aussi des taches dans le soleil : on pretend même que ces taches peuvent devenir si nombreuses qu’elles pourroient couvrir toute la surface du soleil, ou du moins la plus grande partie » (Trévoux, 1704 ) ; voir Lettre 109 . Le « philosophe » est en fait un astronome amateur, comme la Bélise des Femmes savantes : l’astronomie est aussi dévoyée que la géométrie (Lettre 123) ou l’art des nouvellistes ( Lettre 124).