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VAR1 C, Œ58 gouvernemens que nous connoissons étoient

VAR2 Œ58 monarchie

VAR3 c, Œ58 Tu verras

VAR4 a la

VAR5 c, Œ58 amassés. ¶César

VAR8 C, Œ58 elles démembrèrent l’empire, & fondèrent

Lettres Persanes

LETTRE CXXV.

Rhedi à Rica.
A Paris.

Une des choses qui a le plus exercé ma curiosité en arrivant en Europe, c’est l’Histoire & l’origine des Républiques. Tu sçais que la plûpart des Asiatiques n’ont pas seulement d’idée de cette sorte de Gouvernement, & que l’imagination ne les a pas servis jusques à leur faire comprendre qu’il puisse y en avoir sur la terre d’autre que le despotique 1 .

Les premiers Gouvernemens du Monde furent Monarchiques 2  : ce ne fut que par hazard, & par la succession des Siecles, que les Républiques se formerent.

La Grece ayant été abîmée par un Deluge ; de nouveaux Habitans vinrent la peupler : elle tira presque toutes ses Colonies d’Egypte, & des contrées de l’Asie les plus voisines : & comme ces Pays étoient gouvernez par des Rois, les Peuples qui en sortirent furent gouvernez de même. Mais la Tyrannie de ces Princes devenant trop pesante ; on secoua le joug ; & du débris de tant de Royaumes s’éleverent ces Républiques, qui firent si fort fleurir la Grece, seule polie au milieu des Barbares.

L’amour de la liberté, la haine des Rois, conserva long-tems la Grece dans l’independance, & étendit au loin le Gouvernement Républicain. Les Villes Grecques trouverent des alliées dans l’Asie Mineure : elles y envoyerent des Colonies aussi libres qu’elles, qui leur servirent de ramparts contre les entreprises des Rois de Perse. Ce n’est pas tout : la Grece peupla l’Italie ; l’Italie, l’Espagne, & peut-être les Gaules. On sçait que cette grande Hesperie si fameuse chez les Anciens, étoit au commencement la Grece, que ses voisins regardoient comme un séjour de félicité : les Grecs qui ne trouvoient point chez eux ce Pays heureux, l’allerent chercher en Italie ; ceux d’Italie, en Espagne ; ceux d’Espagne, dans la Betique, ou le Portugal : de maniere que toutes ces regions porterent ce nom chez les Anciens. Ces Colonies Grecques apporterent avec elles un esprit de liberté : qu’elles avoient pris dans ce doux Pays. Ainsi on ne voit gueres dans ces tems reculez de Monarchies dans l’Italie, l’Espagne, les Gaules. On verra bien-tôt que les Peuples du Nord & d’Allemagne n’étoient pas moins libres 3  : & si l’on trouve des vestiges de quelque Royauté parmi eux ; c’est qu’on a pris pour des Rois, les Chefs des Armées, ou des Republiques.

Tout ceci se passoit en Europe : car pour l’Asie & l’Afrique elles ont toujours été accablées sous le Despotisme ; si vous en exceptez quelques villes de l’Asie mineure, dont nous avons parlé ; & la Republique de Cartage en Afrique.

Le monde fut partagé entre deux puissantes Républiques : celle de Rome, & celle de Cartage : il n’y a rien de si connu que les commencemens de la République Romaine ; & rien qui le soit si peu, que l’origine de celle de Cartage. On ignore absolument la suite des Princes Africains depuis Didon 4  ; & comment ils perdirent leur puissance. C’eût été un grand bonheur pour le monde que l’agrandissement prodigieux de la République Romaine ; s’il n’y avoit pas eu cette difference injuste entre les Citoyens Romains, & les Peuples vaincus ; si l’on avoit donné aux Gouverneurs des Provinces une autorité moins grande ; si les Loix si saintes pour empêcher leur Tyrannie, avoient été observées ; & s’ils ne s’étoient pas servis pour les faire taire, des mêmes tresors que leur injustice avoit amassez 5 .

Il semble que la liberté soit faite pour le genie des Peuples d’Europe ; & la servitude pour celui des Peuples d’Asie. C’est en vain que les Romains offrirent aux Cappadociens ce precieux tresor : cette Nation lâche le refusa 6  ; elle courut à la servitude avec le même empressement, que les autres Peuples couroient à la liberté.

Cesar opprima la République Romaine, & la soumit à un pouvoir arbitraire.

L’Europe gemit long-tems sous un Gouvernement militaire & violent ; & la douceur Romaine fut changée en une cruelle oppression 7 .

Cependant une infinité de Nations inconnuës sortirent du Nord ; se répandirent comme des torrens dans les Provinces Romaines ; & trouvant autant de facilité à faire des Conquêtes, qu’à exercer leurs pirateries, les demembrerent, & en firent des Royaumes. Ces Peuples étoient libres 8  ; & ils bornoient si fort l’autorité de leurs Rois, qu’ils n’étoient proprement que des Chefs, ou des Generaux. Ainsi ces Royaumes quoique fondez par la force, ne sentirent point le joug du vainqueur 9 . Lorsque les Peuples d’Asie, comme les Turcs & les Tartares, firent des Conquêtes ; soumis à la volonté d’un seul, ils ne songerent qu’à lui donner de nouveaux Sujets, & à établir par les armes son autorité violente : mais les Peuples du Nord, libres dans leur Païs, s’emparant des Provinces Romaines, ne donnerent point à leurs Chefs une grande autorité. Quelques-uns même de ces Peuples, comme les Vandales en Afrique, les Goths en Espagne, deposoient leurs Rois dès qu’ils n’en étoient pas satisfaits ; & chez les autres, l’autorité du Prince étoit bornée de mille manieres differentes : un grand nombre de Seigneurs la partageoient avec lui ; les guerres n’étoient entreprises que de leur consentement ; les depouilles étoient partagées entre le Chef, & les Soldats ; aucun Impôt en faveur du Prince ; les Loix étoient faites dans les assemblées de la Nation. Voilà le principe fondamental de tous ces Etats, qui se formerent des débris de l’Empire Romain.

A Venise le 20. de la Lune de Regeb 1719.




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1 Selon Chardin, « le Gouvernement Républicain est inconnu en Perse, & plus avant, jusqu’au bout du monde. On n’y connoît que le Gouvernement Despotique, & on n’y sauroit concevoir ni l’administration de la Souveraine puissance par plusieurs hommes égaux, ni même cette sainte & heureuse autorité des Loix qui sert de barrière contre la Tyrannie. On est accoûtumé dans tout l’Orient au joug d’un homme dont le caprice est la Souveraine Loi, & qui fait & défait à son gré sans raison et sans sens » (t. III, p. 212-213 ; voir t. VI, p. 61). Cf. Pensées , nº 769 (copié après 1734) : « Il est étonnant que les peuples cherissent si fort le gouvernem t républicain et que si peu de nations en joüissent[,] que les hommes haissent si fort la violence et que tant de nations soient gouvernées par la violence. ».

2 L’Esprit des lois (XI, 8) reviendra sur cette affirmation.

3 Voir L’Esprit des lois , XVIII, 30 : « On a dit ci-dessus que les peuples qui ne cultivent point les terres joüissoient d’une grande liberté. Les Germains furent dans ce cas. Tacite dit qu’ils ne donnoient à leurs Rois ou Chefs qu’un pouvoir très-modéré […] ».

4 Allusion à l’origine mythique de Carthage (Virgile, Énéide , chant I).

5 Voir Romains , VI.

6 Sans doute emprunté à Strabon, XII, 2, 11: « La famille royale s’étant éteinte, les Romains […] permirent [aux Cappadociens] de vivre désormais librement d’après leurs propres lois ; mais ils envoyèrent des députés à Rome pour refuser cette liberté et déclarer qu’ils étaient incapables de la supporter : ils demandèrent qu’on leur donnât un roi. » L’exemple sera repris dans L’Esprit des lois, XI, 2, note c, pour illustrer l’idée que chaque nation donne une signification particulière au mot de liberté : « Les Capadociens refuserent l’Etat Républicain, que leur offrirent les Romains. » (Rerum geographicarum libri XVII , 1587, p. 372 ; Catalogue , nº 2646).

7 On a ici la première affirmation de deux des principales nouveautés historiographiques des Romains, la dénonciation de César, désigné comme liberticide (dénonciation déjà suggérée, il est vrai, par Saint-Évremond dans « Sur Alexandre & César » et « Dissertation sur le mot de vaste » dans les Œuvres en prose), et celle de la pax romana, généralement considérée comme le moyen pour les barbares d’accéder à la civilisation. Sur la manière dont les populations asservies à Rome accueillirent les envahisseurs barbares, voir Romains , XVIII, in fine. Cf. Lettre 111.

8 C’est un thème majeur de L’Esprit des lois  : voir XIV, 3 ; XVII, 5 ; XVIII, 14-16, etc.

9 Prémices de l’idée fondamentale des derniers livres de L’Esprit des lois , qui ne se développera qu’avec la querelle des romanistes et des germanistes, après la publication des écrits de Boulainvilliers (1727) et de l’abbé Dubos (1734) : des peuples animés par l’esprit de liberté ne peuvent réduire en servitude les peuples vaincus (ce sera le point majeur d’opposition avec Dubos, Histoire critique de l’établissement de la monarchie dans les Gaules ). Mais Montesquieu ne parle ici que de la limitation du pouvoir d’un seul : les « rois » germains ne sont pas des despotes, mais les vaincus ne sont pas pour autant confondus avec les vainqueurs, maîtres (collectivement) du territoire. À cette date, Montesquieu connaît Boulainvilliers ; dans les Romains, il voit « une difference accablante entre une Nation noble & une Nation roturiere » (XVIII, OC, t. 2, l. 110), entre Francs vainqueurs et Gaulois vaincus (voir Lettre 92).