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Lettres Persanes

LETTRE CXXIV.

Rica à *.*.*.

Je te parlerai dans cette Lettre d’une certaine Nation qu’on appelle les Nouvellistes 1 , qui s’assemblent dans un Jardin magnifique 2 où leur oisiveté est toujours occupée. Ils sont très-inutiles à l’Etat, & leurs discours de cinquante ans n’ont pas un effet different de celui, qu’auroit pû produire un silence aussi long : cependant ils se croyent considerables, parce qu’ils s’entretiennent de projets magnifiques, & traitent de grands interêts.

La baze de leurs Conversations est une curiosité frivole & ridicule : il n’y a point de Cabinet si mysterieux, qu’ils ne prétendent pénétrer : ils ne sçauroient consentir à ignorer quelque chose : ils sçavent combien notre Auguste Sultan a de femmes ; combien il fait d’enfans toutes les années ; & quoi qu’ils ne fassent aucune depense en Espions, ils sont instruits des mesures qu’il prend pour humilier l’Empereur des Turcs, & celui des Mogols.

A peine ont-ils épuisé le present, qu’ils se précipitent dans l’avenir ; & marchant au devant de la Providence, la préviennent sur toutes les demarches des hommes : ils conduisent un General par la main ; & après l’avoir loué de mille sotises, qu’il n’a pas faites ; ils lui en préparent mille autres, qu’il ne fera pas.

Ils font voler les armées comme les Gruës, & tomber les murailles comme des Cartons : ils ont des ponts sur toutes les Rivieres ; des routes secrettes dans toutes les montagnes ; des magazins immenses dans les sables brûlans : il ne leur manque que le bon sens.

Il y a un homme avec qui je loge, qui reçut cette Lettre d’un Nouvelliste : comme elle m’a paru singuliere, je la gardai ; la voici :

monsieur,

Je me trompe rarement dans mes conjectures sur les affaires du tems : le premier Janvier 1711. je predis que l’Empereur Joseph mourroit dans le cours de l’année : il est vrai que comme il se portoit fort bien, je crus que je me ferois moquer de moi, si je m’expliquois d’une maniere bien claire ; ce qui fit que je me servis de termes un peu énigmatiques : mais les gens qui sçavent raisonner, m’entendirent bien. Le 17. Avril de la même année il mourut de la petite verole 3 .

Dès que la guerre fut declarée entre l’Empereur & les Turcs ; j’allai chercher nos Messieurs dans tous les coins des Tuilleries ; je les assemblai près du bassin, & leur predis qu’on feroit le siege de Belgrade, & qu’il seroit pris. J’ai été assez heureux pour que ma prediction ait été accomplie : il est vrai que vers le milieu du siege je pariai cent Pistoles qu’il seroit pris le 18. Août a  ; il ne fut pris que le lendemain 4  : peut-on perdre à si beau jeu&?

Lorsque je vis que la Flotte d’Espagne débarquoit en Sardaigne ; je jugeai qu’elle en feroit la Conquête 5  : je le dis ; & cela se trouva vrai. Enflé de ce succès j’ajoûtai que cette Flotte victorieuse iroit débarquer à Final 6 , pour faire la Conquête du Milanez : comme je trouvai de la résistance à faire recevoir cette idée ; je voulus la soutenir glorieusement : je pariai cinquante Pistoles, & je les perdis encore : car ce Diable d’Alberoni, malgré la foi des Traitez, envoya sa Flotte en Sicile, & trompa tout à la fois deux grands Politiques, le Duc de Savoye, moi : Tout cela, Monsieur, me déroute si fort que j’ai resolu de predire toujours, & de ne parier jamais. Autrefois nous ne connoissions point aux Tuilleries l’usage des paris ; & feu M. l. C. d. L. 7 ne les souffroit gueres : mais depuis qu’une troupe de petits maitres s’est mêlée parmi nous ; nous ne sçavons plus où nous en sommes. A peine ouvrons-nous la bouche pour dire une nouvelle, qu’un de ces jeunes gens propose de parier contre.

L’autre jour comme j’ouvrois mon Manuscrit, & accommodois mes lunettes sur mon nez ; un de ces Fanfarons saisissant justement l’intervalle du premier mot au second, me dit ; je parie cent Pistoles que non : je fis semblant de n’avoir pas fait d’attention à cette extravagance ; & reprenant la parole d’une voix plus forte, je dis : M. le Marêchal de ***. ayant appris.... cela est faux, me dit-il, vous avez toujours des nouvelles extravagantes ; il n’y a pas le sens commun à tout cela. Je vous prie, Monsieur, de me faire le plaisir de me prêter trente Pistoles ; car je vous avouë que ces paris m’ont fort dérangé : je vous envoye la Copie de deux Lettres que j’ai écrites au Ministre. Je suis, &c.

Lettre d’un Nouvelliste au Ministre.

Monseigneur,

Je suis le sujet le plus zelé que le Roi ait jamais eu ; c’est moi, qui obligeai un de mes amis d’executer le projet, que j’avois formé d’un Livre, pour démontrer que Louïs le Grand étoit plus grand que tous les Princes, qui ont merité le nom de Grand 8 . Je travaille depuis longtems à un autre Ouvrage, qui fera encore plus d’honneur à notre Nation, si votre Grandeur veut m’accorder un Privilege : mon dessein est de prouver que depuis le commencement de la Monarchie, les François n’ont jamais été battus ; & que ce que les Historiens ont dit jusques ici de nos desavantages, sont de veritables impostures : je suis obligé de les redresser en bien des occasions ; & j’ose me flatter que je brille sur tout dans la Critique. Je suis, Monseigneur.

Monseigneur,

Depuis la perte que nous avons faite de M. le C. d. L. nous vous supplions d’avoir la bonté de nous permettre d’élire un President : le desordre se met dans nos Conferences 9  ; & les affaires d’Etat n’y sont pas traitées avec la même discussion que par le passé : nos jeunes gens vivent absolument sans égard pour les Anciens ; & entr’eux sans discipline : c’est le véritable Conseil de Roboam, où les jeunes imposent aux Vieillards 10 . Nous avons beau leur representer que nous étions paisibles possesseurs des Tuilleries vint ans avant qu’ils ne fussent au monde ; je crois qu’ils nous en chasseront à la fin, & qu’obligez de quitter ces lieux, où nous avons tant de fois évoqué les ombres de nos Heros François ; il faudra que nous allions tenir nos Conferences au Jardin du Roi 11 , où dans quelque lieu plus écarté. Je suis.....

A Paris le 7. de la Lune de Gemmadi 2. 1719.




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a 1717.

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1 La Bruyère avait déjà évoqué les nouvellistes dans Les Caractères , « Du débit des nouvelles » et « Des ouvrages de l’esprit », p. 17-19 et 11-51. Les Tuileries, jardin du roi, sont le centre de réunion des nouvellistes les plus en vue.

2 Cotolendi décrit ainsi les Tuileries : « Je reviens au Jardin fameux des Tuileries, dont la beauté charme jusqu’aux aveugles qui s’y vont promener tous les jours de l’Eté ; comme il est fait pour le plaisir d’un grand peuple, l’art y a fait tous ses efforts pour le rendre digne d’une infinité de personnes considerables qui le frequentent, d’un grand nombre de belles Dames qui l’embelissent, & d’une quantité extrême d’honnêtes gens qui s’y promenent toûjours. L’entrée en est interdite aux laquais & à la canaille, il est tres-spacieux […] Les grandes allées couvertes d’une infinité d’arbres, qui ne produisent que de l’ombre, convient les personnes de s’y promener, & quand on est fatigué, on trouve plusieurs sieges dans tous les endroits pour s’assoir, & des theâtres, des labirintes, & des tapis d’herbes fraîches, pour se retirer comme dans une agréable solitude. On voit là étalé dans les habits, tout ce que la Ville a de plus beau, & tout ce que le luxe peut inventer de plus tendre & de plus touchant » (« Traduction d’une lettre italienne […] », p. 416-417).

3 Joseph I er, élu à la tête du Saint Empire romain germanique en 1687, mourut en effet de la petite vérole le 17 avril 1711, à trente-deux ans. Mais la science du nouvelliste ressemble plutôt à celle d’un astrologue.

4 Le prince Eugène de Savoie, généralissime de l’empereur Charles VI, lança ses troupes contre les Turcs en juillet 1716 ; « ayant remporté une signalée victoire près de cette place le 16. Août 1717, elle fut prise deux jours après par capitulation […] » (Moreri, 1732, « Belgrade, t. II, p. 42). Cf. Lettre 119.

5 Le cardinal Alberoni, Premier ministre de Philippe V d’Espagne, attaqua la Sardaigne le 20 août 1717. Huit mille Espagnols avec six cents chevaux s’emparèrent de l’île en moins de deux mois. Puis il attaqua la Sicile en juillet 1718.

6 « À quinze milles de Savone toujours vers l’ouest est Final » qui « estoit bon au roy d’Espagne pour comuniquer avec le Milanois », et que les rois d’Espagne « avoint tres bien fortifie », mais que les Gênois, qui l’achetèrent, devaient démanteler (« tant pour otter à l’empereur ou au roy d’Espagne l’envie de le ravoir […] ») (Mes voyages , OC, t. 10, p. 522).

7 Il s’agit du comte Joachim de Lionne, qui mourut le 31 mars 1716 (la Table des matières de 1758 l’identifie sans hésitation). Selon la notice du Mercure , il avait la charge de premier écuyer de la Grande Ecurie, « mais il n’en faisoit plus les fonctions il y avoit déja longtemps, lors qu’il est mort : les plus grands politiques & les plus vieux nouvellistes du Jardin Royal des Tuilleries le reconnoissoient tous pour leur Chef souverain, & ils le regardoient comme un prodige […] » (avril 1716, p. 181-182). On trouvera diverses notices concernant ses nouvelles à la main sous le numéro 1703.3 dans le Répertoire des nouvelles à la main. Dictionnaire de la presse manuscrite clandestine (xvi e - xviii e siècle , François Moureau dir., Oxford, Voltaire Foundation, 1999).

8 Ce projet avait été exécuté par l’historiographe du roi, Claude Guyonnet de Vertron, dans Le Nouveau Panthéon, ou le rapport des divinités du paganisme, des héros de l’Antiquité et des princes surnommés grands, aux vertus et aux actions de Louis le Grand , Paris, Morel et Charpentier, 1686.

9 Les nouvellistes étaient organisés en sociétés ; un président assurait le bon ordre des discussions et un greffier tenait un registre des séances.

10 Voir III Rois (I Rois), XII, 6-14.

11 L’actuel Jardin des Plantes ; c’est un lieu nettement plus écarté. Établi en 1626 pour la culture de plantes médicinales, le Jardin du Roi fut longtemps sous la surintendance du premier médecin du roi.