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Lettres Persanes

LETTRE CXXIII.

Rica à Usbek.
A***.

Je passois l’autre jour sur le Pont neuf avec un de mes amis : il rencontra un homme de sa connoissance qu’il me dit être un Geometre ; & il n’y avoit rien qui n’y parût : car il étoit d’une reverie 1 profonde : il fallut que mon ami le tirât long-tems par la manche, & le secoüât pour le faire descendre jusques à lui ; tant il étoit occupé d’une Courbe, qui le tourmentoit peut-être depuis plus de huit jours : ils se firent tous deux beaucoup d’honnêtetés, & s’apprirent reciproquement quelques nouvelles Litteraires : ces discours les menerent jusques sur la porte d’un Caffé, où j’entrai avec eux 2 .

Je remarquai que notre Geometre y fut reçu de tout le monde avec empressement, & que les Garçons du Caffé en faisoient beaucoup plus de cas, que de deux Mousquetaires qui étoient dans un coin : pour lui, il parut qu’il se trouvoit dans un lieu agreable ; car il derida un peu son visage, & se mit à rire, comme s’il n’avoit pas eu la moindre teinture de Geometrie.

Cependant son esprit regulier toisoit tout ce qui se disoit dans la Conversation : il ressembloit à celui, qui dans un Jardin coupoit avec son Epée la tête des fleurs, qui s’élevoient au dessus des autres 3  : martyr de sa justesse, il étoit offensé d’une saillie 4 , comme une vuë délicate est offensée par une lumiere trop vive : rien pour lui n’étoit indifferent, pourvû qu’il fût vrai : aussi sa conversation étoit-elle singuliere. Il étoit arrivé ce jour-là de la Campagne avec un homme, qui avoit vû un Château superbe, & des Jardins magnifiques : & il n’avoit vu lui qu’un bâtiment de soixante pieds de long, sur trente-cinq de large ; & un bosquet barlong de dix arpens 5  : il auroit fort souhaitté que les regles de la perspective eussent été tellement observées, que les Allées des avenuës eussent paru par tout de même largeur ; & il auroit donné pour cela une methode infaillible. Il parut fort satisfait d’un Cadran qu’il y avoit demêlé 6 , d’une structure fort singuliere : & il s’échauffa fort contre un Sçavant qui étoit auprès de moi, qui malheureusement lui demanda, si ce Cadran marquoit les heures Babyloniennes 7 . Un Nouvelliste parla du bombardement du Château de Fontarabie 8 , & il nous donna soudain les proprietez de la ligne, que les bombes avoient décrite en l’air ; & charmé de sçavoir cela, il voulut en ignorer entierement le succès. Un homme se plaignoit d’avoir été ruiné l’Hiver d’auparavant par une inondation : Ce que vous me dites là m’est fort agreable, dit alors le Geometre : je vois que je ne me suis pas trompé dans l’observation, que j’ai faite ; & qu’il est au moins tombé sur la terre deux pouces d’eau, plus que l’année passée 9 .

Un moment après il sortit, & nous le suivîmes : comme il alloit assez vite, & qu’il negligeoit de regarder devant lui, il fut rencontré directement par un autre homme : ils se choquerent rudement 10  ; & de ce coup ils rejaillirent chacun de leur côté en raison reciproque de leur vîtesse, & de leurs masses 11  : quand ils furent un peu revenus de leur étourdissement ; cet homme portant la main sur le front, dit au Geometre. Je suis bien aise que vous m’ayez heurté ; car j’ai une grande nouvelle à vous apprendre : je viens de donner mon Horace au public 12 . Comment, dit le Geometre, il y a deux mille ans qu’il y est. Vous ne m’entendez pas, reprit l’autre ; c’est une Traduction de cet ancien Auteur, que je viens de mettre au jour ; il y a vint ans que je m’occupe à faire des Traductions.

Quoi, Monsieur, dit le Geometre ; il y a vint ans que vous ne pensez pas ? Vous parlez pour les autres, & ils pensent pour vous ? Monsieur, dit le Sçavant, croyez-vous que je n’aye pas rendu un grand service au public de lui rendre la lecture des bons Auteurs familiere 13  ? Je ne dis pas tout-à-fait cela ; j’estime autant qu’un autre les sublimes Genies, que vous travestissez 14  : mais vous ne leur ressemblerez point ; car si vous traduisez toujours, on ne vous traduira jamais.

Les Traductions sont comme ces monnoyes de Cuivre, qui ont bien la même valeur qu’une piece d’or, & même sont d’un plus grand usage pour le Peuple ; mais elles sont toujours foibles, & de mauvais alloi.

Vous voulez, dites-vous, faire renaître parmi nous ces illustres morts ; & j’avouë que vous leur donnez bien un corps ; mais vous ne leur rendez pas la vie ; il y manque toujours un esprit pour les animer.

Que ne vous appliquez-vous plutôt à la recherche de tant de belles veritez, qu’un Calcul facile nous fait découvrir tous les jours ? Après ce petit conseil, ils se separerent, je crois, très-mécontens l’un de l’autre.

De Paris le dernier de la Lune de Rebiab 2. 1719.




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1 Le mot garde une nuance péjorative : ne parvenant pas à maîtriser sa pensée, le sujet risque de s’abandonner à de dangereuses chimères. Voir ces remarques ultérieures de Montesquieu : « […] des gens qui ont accoutumé leur esprit à voir les raports des nombres ou des figures de geometrie voyent et trouvent partout des raports, mesurent et calculent tout […] » (Essai sur les causes , OC, t. 9, p. 261) ; « Les principes de la Géométrie sont très-vrais : mais si on les appliquoit à des choses de goût, on feroit déraisonner la raison même. » (Défense de L’Esprit des lois, III e partie ; OC, t. 7, p. 112).

2 Voir Lettre 34 ; sur les cafés et les nouvellistes, voir Lettre 124et Lettre 126.

3 L’épisode vient de Tite-Live (I, 54) et fait partie de références bien connues de l’époque. « On remarque que son fils, qu’il avoit maltraité, s’étoit retiré chez les Gabiens, y acquit beaucoup d’autorité, en donna avis à Tarquin. Le porteur de cette nouvelle trouva le Roy qui se promenoit dans un jardin. Ce prince ne luy fit aucune réponse, & se contenta d’abattre à ses yeux les têtes des pavots qui s’élevoient au dessus des autres. Le fils auquel on rapporta cette action, entendit d’abord ce que son pere vouloit dire, & fit couper la tête aux plus considerables d’entre les Gabiens. » (Moreri, « Tarquin », 1704, t. V, p. 693 et 1718, t. V, 2 e partie, p. 20 ).

4 Voir Lettre 52 et note 1.

5 « Certaine mesure de la surface des terres, qui est differente selon les diverses Provinces, & qui est ordinairement de cent perches quarrées. [...] L’arpent de Paris a cent perches, qui sont deux cens vingt pieds en quarré. » (Furetière, 1690, art. « Arpent ») ; dix arpents font environ soixante mètres carrés.

6 Les cadrans solaires trouvaient souvent leur place dans les jardins, mais s’il faut « démêler » celui-ci, c’est qu’il doit être intégré à la construction du jardin (qui de toute manière implique beaucoup de facteurs géométriques) de manière à le dissimuler au regard du vulgaire.

7 « Les heures babyloniques servent à sçavoir combien il y a d’heures que le soleil est levé sur l’horizon, & combien il reste jusques à l’autre suivant, ainsi le bout de l’ombre du stile tombant sur la ligne de 15 heures (par exemple) on est assuré que 15 heures sont passées depuis le soleil levé ; & qu’il en reste encore 9 jusques au lever du lendemain pour accomplir les 24 heures du jour entier. » (Dom Pierre de Sainte-Marie Magdelaine, Traité d’horlogiographie , Paris, Jean Dupuis, 1665, p. 218 et suiv.). Elles sont donc variables selon les saisons ; leur inscription dans un cadran solaire serait inattendue dans un jardin d’agrément : voir les « règles générales pour la préparation des heures babyloniennes et italiques » dans la Règle horaire universelle pour tracer des cadrans solaires sur toutes sortes de plans du sieur Haye, ingénieur (Paris, 1716, p. 75 et suiv.) Montesquieu possédait plusieurs livres traitant des cadrans et de leur fabrication : voir Catalogue , n os 1661-1664. Les cadrans sont par ailleurs peu connus en Orient, selon Chardin ; décrivant une sorte d’horloge à eau, il ajoute : « Cette invention sert aussi à mesurer le tems en Orient. C’est l’ Horloge & le Cadran unique en plusieurs endroits des Indes […] » (t. IV, p. 220).

8 Discret hommage au commandant de Guyenne, le maréchal de Berwick, qui avait assiégé la citadelle dont il obtint la reddition le 18 juin 1719 (cette lettre est datée du 30 juin) ; voir Mémoires du maréchal de Berwik , Paris, 1778, t. II, p. 298 et suiv. Sur les rapports amicaux de Montesquieu et de James Fitz-James Stuart (fils naturel de Jacques II), premier duc de Berwick, gouverneur militaire de Guyenne de 1716 à 1724, dont il commencera l’éloge après la mort de celui-ci, en 1734, voir Catherine Volpilhac-Auger, « Ébauche de l’éloge historique du duc de Berwick », Dictionnaire Montesquieu.

9 Il est fait allusion dans le « recueil Desmolets » du Spicilège (n o 8) aux observations sur les pluies dans le Traité du mouvement des eaux et des autres corps fluides d’Edme Mariotte (Paris, Michallet, 1686). Cf. Lettre 94, note 11.

10 Le Ménalque de La Bruyère connaît semblable mésaventure (Les Caractères, « De l’homme », p. 359 et suiv.).

11 Autrement dit, chacun en raison de la vitesse et de la masse de l’autre, conformément à la mécanique cartésienne (Descartes, Principes de la philosophie , II e partie, § 46-52). En termes newtoniens, ce serait plutôt le carré de leurs vitesses, mais en 1721, Montesquieu est encore cartésien, même s’il est déjà nettement « critique » : voir Denis de Casabianca, « Descartes », Dictionnaire Montesquieu .

12 Allusion probable à André Dacier, qui avait publié de 1681 à 1689 un Horace en dix volumes, et qui traduisit aussi Marc-Aurèle, Sophocle, Platon et Plutarque. Voir aussi ci-dessous note 14.

13 De manière fort semblable, Morvan de Bellegarde (lui-même traducteur) affirme : « Nôtre Siecle a assez de goût pour les Ouvrages des anciens ; & c’est rendre un grand service au Public que de les traduire en nôtre Langue ; il faut du courage pour ne se pas rebuter d’une occupation si penible & si seche, où l’on est obligé de renoncer à ses propres pensées, pour ne donner que celles des autres. » (Réflexions sur l’élégance et la politesse du style , Paris, André Pralard, 1695, préface) Morvan dit avoir publié plusieurs traductions et donne dans le même volume ses propres règles de la traduction, aux pages 425 -437.

14 La critique du géomètre peut viser les belles infidèles largement répandues au xvii e siècle, mais elle peut aussi discréditer les efforts déployés depuis la fin du siècle pour traduire plus fidèlement les auteurs anciens. Les traducteurs s’étaient particulièrement acharnés sur Horace, depuis Dacier (dix volumes, 1681-1689), de Bryes (1693), Tarteron (1685, 1700, 1717, 1708) et finalement l’abbé Pellegrin (1715). La traduction constitue alors, non plus une création littéraire à part entière, comme au temps de Perrot d’Ablancourt, mais un exercice nécessaire (pour un public féminin ou de plus en plus ignorant du latin) et estimable (au xviii e siècle il ouvrira toujours les portes de l’Académie française), sans jamais retrouver le prestige d’antan.