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Lettres Persanes

LETTRE CXXI.

Rica à Usbek.
A***.

Je t’attens ici demain ; cependant je t’envoye tes Lettres d’Ispahan : les miennes portent que l’Ambassadeur du Grand Mogol a reçu ordre de sortir du Royaume. On ajoute qu’on a fait arrêter le Prince, oncle du Roi, qui est chargé de son éducation 1 , qu’on l’a fait conduire dans un Château, où il est très-étroitement gardé ; & qu’on l’a privé de tous ses honneurs 2  : je suis touché du sort de ce Prince, & je le plains.

Je te l’avouë, Usbek, je n’ai jamais vû couler les larmes de personne, sans en être attendri : je sens de l’humanité pour les malheureux, comme s’il n’y avoit qu’eux qui fussent hommes : & les Grands mêmes, pour lesquels je trouve dans mon cœur de la dureté, quand ils sont élevés ; je les aime si-tôt qu’ils tombent.

En effet, qu’ont-ils affaire dans la prosperité d’une inutile tendresse ? Elle approche trop de l’égalité : ils aiment bien mieux du respect, qui ne demande point de retour : mais si-tôt qu’ils sont déchus de leur grandeur ; il n’y a que nos plaintes, qui puissent leur en rappeller l’idée.

Je trouve quelque chose de bien naïf, & même de bien grand dans les paroles d’un Prince, qui prêt de tomber entre les mains de ses Ennemis, voyant ses Courtisans autour de lui qui pleuroient : je sens, leur dit-il, à vos larmes que je suis encore votre Roi 3 .

A Paris le 3. de la Lune de Chalval. 1718.




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1 Voir Lettre 89.

2 Allusion au complot du prince de Cellamare, ambassadeur du roi Philippe V d’Espagne à la cour de France pendant la minorité de Louis XV. Le Premier ministre d’Espagne Alberoni s’efforça, par son intermédiaire, de faire donner à Philippe V la régence de France. Cellamare conspira alors avec le duc et la duchesse du Maine pour évincer le Régent, qui avait retiré aux fils légitimés de Louis XIV (le duc du Maine et le comte de Toulouse) leur pouvoir au sein du Conseil de Régence et au duc du Maine la surintendance de l’éducation du jeune roi. La conspiration fut découverte : le duc et la duchesse furent arrêtés le 29 décembre 1718 ; le duc fut envoyé au château de Dullens, la duchesse au château de Dijon et leurs domestiques à la Bastille. Arrêté le 9 décembre 1718, le prince de Cellamare fut reconduit à la frontière. Voir le Journal de Barbier (janvier 1719 ; Paris, Charpentier, 1858, t. I, p. 29 ) : « On ne parle plus de nouvelles dans les cafés, elles sont devenues trop sérieuses. Mais dans les maisons, on ne parle que de cela, et en bien des façons différentes. » Ces événements sont relatés dans les Mémoires du duc de Saint-Simon (t. VI) et dans ceux de la baronne de Staal, alors M lle de Launay, qui était proche de la duchesse (Œuvres, Paris, Firmin-Didot frères, 1853, p. 123 et suiv.).

3 D’après Quinte-Curce, V, 8 : « Fides vestra et constantia ut regem me esse credam facit. » (Votre loyauté et votre constance font que je crois [encore] être roi.).