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VAR1 C, Œ58 demander la permission

VAR2 C, Œ58 cette fureur dans l’esprit de cette femme ?

VAR3 a porte bien

Lettres Persanes

LETTRE CXX.

Rica à ***.

On est bien embarassé dans toutes les Religions quand il s’agit de donner une idée des plaisirs, qui sont destinez à ceux qui ont bien vêcu. On épouvante facilement les mechans par une longue suite de peines, dont on les menace : mais pour les gens vertueux, on ne sçait que leur promettre : il semble que la nature des plaisirs soit d’être d’une courte durée ; l’imagination a peine à en representer d’autres 1 .

J’ai vû des Descriptions du Paradis capables d’y faire renoncer tous les gens de bon sens : les uns font jouër sans cesse de la flute ces ombres heureuses : d’autres les condamnent au supplice de se promener éternellement 2  : d’autres enfin qui les font rêver là haut aux maîtresses d’ici bas, n’ont pas cru que cent millions d’années fussent un terme assez long, pour leur ôter le goût de ces inquietudes amoureuses 3 .

Je me souviens à ce propos d’une Histoire que j’ai ouï raconter à un homme qui avoit été dans le Pays du Mogol : elle fait voir que les Prêtres Indiens ne sont pas moins steriles que les autres, dans les idées qu’ils ont des plaisirs du Paradis.

Une femme qui venoit de perdre son mari vint en Ceremonie chez le Gouverneur de la Ville, lui demander permission de se brûler : mais comme dans les Pays soumis aux Mahometans, on abolit tant qu’on peut cette cruelle coûtume, il la refusa absolument 4 .

Lorsqu’elle vit ses prieres impuissantes, elle se jetta dans un furieux emportement. Voyez, disoit-elle, comme on est gêné ; il ne sera seulement pas permis à une pauvre femme de se brûler, quand elle en a envie ! A-t-on jamais vû rien de pareil ? Ma mère, ma tante, mes sœurs se sont bien brûlées : & quand je vais demander permission à ce maudit Gouverneur, il se fâche, & se met à crier comme un enragé.

Il se trouva là par hazard un jeune Bonze. Homme infidelle, lui dit le Gouverneur, est-ce toi qui as mis dans l’esprit de cette femme cette fureur ? Non, dit-il, je ne lui ai jamais parlé : mais si elle m’en croit, elle consommera son Sacrifice ; elle fera une action agreable au Dieu Brama ; aussi en sera-t-elle bien recompensée, car elle retrouvera dans l’autre monde son mari, & elle recommencera avec lui un second mariage 5 . Que dites-vous, dit la femme surprise, je retrouverai mon mari ? Ah je ne me brûle pas ; il étoit jaloux, chagrin, & d’ailleurs si vieux, que si le Dieu Brama n’a point fait sur lui quelque reforme, sûrement il n’a pas besoin de moi : me brûler pour lui ?.... pas seulement le bout du doit pour le retirer du fond des Enfers. Deux vieux Bonzes qui me séduisoient, & qui sçavoient de quelle maniere je vivois avec lui, n’avoient garde de me tout dire : mais si le Dieu Brama n’a que ce present à me faire, je renonce à cette beatitude. Monsieur le Gouverneur, je me fais Mahometane : & pour vous, dit-elle en regardant le Bonze, vous pouvez, si vous voulez, aller dire à mon mari, que je me porte fort bien .

A Paris le 2. de la Lune de Chalval. 1718.




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1 « Que l’Auteur se mocque comme il fait dans la suite de cette Lettre, du Paradis de Mahomet & de celui que promettent les Prêtres Indiens aux sectateurs de l’Idolâtrie, je n’ai rien à lui dire. Mais qu’il enveloppe avec les fausses Religions la véritable, & qu’il ose soutenir que dans toutes les Religions sans exception, on ne sçait que promettre aux gens vertueux, c’est porter l’impudence & l’irreligion au suprême dégré. » (Gaultier, Les Lettres persanes convaincues d’impiété, p. 58 ).

2 Dans l’Antiquité gréco-romaine, c’est le sort des ombres, qui errent dans les Champs-Élysées.

3 Voir Lettre 22 et note 14 et Lettre 135.

4 De nombreux voyageurs signalent cette cruelle tradition, parmi lesquels François Bernier qui raconte ses propres efforts pour en dissuader la veuve de son ami, le poète Bendidas : « […] les Mahumetans, qui tiennent à present le Gouvernement, sont ennemis de cette barbare coûtume, & l’empéchent tant qu’ils peuvent ; non pas qu’ils s’y opposent absolument, car ils veulent laisser leurs peuples Idolâtres, qui sont en bien plus grand nombre qu’eux, dans le libre exercice de leur religion, de crainte de quelque Revolte ; mais ils l’empêchent indirectement en ce qu’ils obligent les femmes qui se veulent brûler à en aller demander la permission aux Gouverneurs, qui les font venir devant eux, les font quelquesfois entrer parmi leurs femmes, leur font des remonstrances, & des promesses, & ne leur donnent jamais cette permission que quand ils ont tenté toutes les voyes de douceur, & qu’ils les voyent absolument fixées dans leur folie » (t. II, p. 106-107). Tavernier raconte dans son Voyage des Indes les motifs et les diverses manières dont les femmes se brûlent avec leurs maris (t. II, livre III, chap. ix, p. 383-389).

5 Cette anecdote prépare l’histoire qui sera racontée dans la Lettre 135.