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VAR4 C, Œ58 de loin

VAR5 B, c, Œ58 celebroient

Lettres Persanes

LETTRE XII.

Usbek au même.
A Ispahan.

Tu as vû, mon cher Mirza, comment les Troglodites perirent par leur mechanceté même, & furent les victimes de leurs propres injustices 1 . De tant de familles il n’en resta que deux, qui échapperent aux malheurs de la Nation 2 . Il y avoit dans ce païs deux hommes bien singuliers : ils avoient de l’humanité ; ils connoissoient la justice ; ils aimoient la vertu : autant liés par la droiture de leur cœur, que par la corruption de celui des autres ; ils voyoient la desolation generale, & ne la ressentoient que par la pitié : c’étoit le motif d’une union nouvelle ; ils travailloient avec une sollicitude commune pour l’interêt commun ; ils n’avoient de differens, que ceux qu’une douce & tendre amitié faisoit naître ; & dans l’endroit du païs le plus écarté, separés de leurs compatriotes indignes de leur presence, ils menoient une vie heureuse, & tranquille 3  : la terre sembloit produire d’elle-même 4 , cultivée par ces vertueuses mains 5 .

Ils aimoient leurs femmes ; & ils en étoient tendrement cheris  : toute leur attention étoit d’élever leurs enfans à la Vertu : ils leur representoient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, & leur mettoient devant les yeux cet exemple si touchant  : ils leur faisoient sur tout sentir que l’interêt des particuliers se trouve toujours dans l’interêt commun 6  ; que vouloir s’en separer, c’est vouloir se perdre ; que la Vertu n’est point une chose, qui doive nous coûter ; qu’il ne faut point la regarder comme un exercice penible ; & que la justice pour autrui, est une charité pour nous 7 .

Ils eurent bien-tôt la consolation des Peres vertueux, qui est d’avoir des enfans, qui leur ressemblent. Le jeune Peuple qui s’éleva sous leurs yeux s’accrut par d’heureux mariages : le nombre augmenta, l’union fut toujours la même ; & la Vertu, bien loin de s’affoiblir dans la multitude, fut fortifiée au contraire par un plus grand nombre d’exemples.

Qui pourroit representer ici le bonheur de ces Troglodites 8  ? Un Peuple si juste devoit être cheri des Dieux. Dès qu’il ouvrit les yeux pour les connoitre, il apprit à les craindre ; & la Religion vint adoucir dans les Mœurs , ce que la Nature y avoit laissé de trop rude 9 .

Ils instituerent des fêtes en l’honneur des Dieux : les jeunes filles ornées de fleurs, & les jeunes garçons les celebroient par leurs danses, & par les accords d’une Musique champêtre : on faisoit ensuite des festins, où la joye ne regnoit pas moins que la frugalité : c’étoit dans ces assemblées que parloit la nature naïve : c’est là qu’on apprenoit à donner le cœur, & à le recevoir : c’est là que la pudeur virginale faisoit en rougissant un aveu surpris, mais bien-tôt confirmé par le consentement des peres : & c’est là que les tendres meres se plaisoient à prevoir par avance une union douce, & fidelle.

On alloit au Temple pour demander les faveurs des Dieux ; ce n’étoit pas les richesses, & une onereuse abondance ; de pareils souhaits étoient indignes des heureux Troglodites ; ils ne sçavoient les desirer que pour leurs compatriotes : ils n’étoient au pied des autels que pour demander la santé de leurs peres, l’union de leurs freres, la tendresse de leurs femmes, l’amour & l’obeissance de leurs enfans : les filles y venoient apporter le tendre Sacrifice de leur cœur ; & ne leur demandoient d’autre grace, que celle de pouvoir rendre un Troglodite heureux.

Le soir lorsque les troupeaux quittoient les prairies, & que les bœufs fatigués avoient ramené la charruë, ils s’assembloient ; & dans un repas frugal, ils chantoient les injustices des premiers Troglodites, & leurs malheurs ; la Vertu renaissante avec un nouveau Peuple, & sa felicité : ils chantoient ensuite les grandeurs des Dieux ; leurs faveurs toujours presentes aux hommes, qui les implorent, & leur colere inévitable à ceux, qui ne les craignent pas : ils decrivoient ensuite les delices de la vie champêtre, & le bonheur d’une condition toujours parée de l’innocence : bien-tôt ils s’abandonnoient à un sommeil, que les soins & les chagrins n’interrompoient jamais 10 .

La nature ne fournissoit pas moins à leurs desirs, qu’à leurs besoins : dans ce païs heureux la cupidité étoit étrangere ; ils se faisoient des presens, où celui qui donnoit, croyoit toujours avoir l’avantage : le Peuple Troglodite se regardoit comme une seule famille 11  ; les troupeaux étoient presque toujours confondus ; la seule peine qu’on s’épargnoit ordinairement, c’étoit de les partager 12 .

D’Erzéron le 6. de la Lune de Gemmadi 2 . 1711.




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1 L’explication naturelle du désastre donnée au début de cette lettre dément les causes surnaturelles invoquées à la fin de la précédente.

2 Des événements analogues à la destruction du peuple troglodyte sont rapportés dans l’histoire du Déluge (Genèse, VI, 5 à IX, 3) et de Sodome et Gomorrhe (Genèse, XIX, 1-29).

3 L’utopie des Troglodytes est inspirée en partie par la description des Patriarches et des Israélites fournie par l’abbé Claude Fleury dans Mœurs des Israélites et des chrétiens (1681 ; Catalogue , nº 213, 1701). Albert Cahen (Les Aventures de Télémaque , Paris, Hachette, 1920) a montré que cet ouvrage est aussi l’une des sources principales de la Bétique de Fénelon, au livre VII du Télémaque (Fénelon, Œuvres , Jacques Le Brun éd., Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1997 ; voir ci-après, note 7). Les ressemblances de l’utopie des Troglodytes avec la Bétique pourraient donc s’expliquer aussi par leur source commune dans Fleury. Sur l’admiration de Montesquieu pour Fénelon, voir plus bas note 7.

4 Évocation virgilienne où se mêlent le souvenir des Géorgiques (II, v. 458-460), exaltant le travail de la terre, et celui des Bucoliques (IV, v. 8 et suiv.) évoquant l’âge d’or où la terre produit d’elle-même sans nécessiter aucun travail. Dans L’Esprit des lois , ce sera l’Amérique qui apparaîtra sous ce jour (XVIII, 9) : c’est bien d’une sorte de « matin du monde » qu’il s’agit, Montesquieu étant sensible à l’idée (« La terre s’use à force d’estre cultivée. », Pensées , nº 90).

5 Selon Fleury, les Israélites habitaient une terre très fertile et ne cherchaient leur subsistance que dans les terres et l’élevage ( Mœurs des Israélites et des chrétiens , chap. iii et vi).

6 Shaftesbury, que Montesquieu rangera avec Platon, Malebranche, et Montaigne parmi les « quatre grands poètes » (Pensées , nº 1092), traitant des institutions civiles dans l’ Essai sur l’usage de la raillerie et de l’enjouement (1710 ; cf. Catalogue , nº 696), soulève de manière analogue la question du self-interest et du selfishness, de l’affection commune et de l’amitié, et surtout des forces de solidarité : « Ils découvrent toute l’étenduë du Corps dont ils font partie : ils voyent & savent pour qui ils travaillent ; & dans quelle fin ils s’ associent, & conspirent ensemble. Naturellement tous les hommes ont certain degré de cet Esprit d’union […] on s’y trouve lié avec differentes personnes, & differens ordres de gens, non d’une maniére sensible, mais en idée, sous la notion générale d’ Etat ou de Communauté. » (III e partie, § II, p. 96-99).

7 Sur cette « vertu heureuse » d’inspiration fénelonienne, voir Jean Ehrard, L’Idée de nature en France dans la première moitié du xviii e siècle , Paris, Albin Michel, 1994 (1963), p. 347-348, qui souligne « la signification polémique de cette idylle », où l’humanité se réconcilie « avec elle-même comme avec le monde » en s’accordant spontanément (et sans recours à la divinité) « à l’ordre universel ». Le souvenir des Aventures de Télémaque (Catalogue , nº 650, La Haye, 1705) « ouvrage divin de ce siecle […] dans lequel Homere semble respirer », au « style enchanteur quoique chargé d’autant d’epitethes que celui d’Homere » (Pensées , n os 115 et 123), se fait sentir ici. Montesquieu devait en faire un recueil d’extraits, mais transcrit après 1750 (OC, t. 17, p. 581-612). Voir aussi les Lettres 108-118 sur la dépopulation.

8 Cette « anarchie vertueuse », spontanée et heureuse, prendra dans L’Esprit des lois une tout autre forme, puisque la vertu (républicaine) y apparaîtra comme le « renoncement à soi-même, [le] sacrifice de ses plus chers intérêts, & de toutes ces vertus héroïques que nous trouvons dans les anciens […] » (III, 5). En tout état de cause cette vertu ne peut exister que dans de petits États ; la monarchie qui s’impose aux Troglodytes du fait de leur nombre croissant en marque donc nécessairement la fin.

9 La vertu des Troglodytes est indépendante de l’établissement de la religion qu’elle précède. Les Arcadiens décrits par Polybe (Histoires , IV, 19 -21) se servaient aussi de la religion pour adoucir les mœurs.

10 Sur cet idéal de frugalité, qui réconcilie Fénelon et Bossuet, et sur sa fonction de critique sociale, voir Jean Ehrard, L’Idée de nature en France , p. 577-583.

11 Quoique le peuple fût déjà très nombreux, on ne laissait pas de les nommer les enfants d’Israël, comme n’étant encore qu’une famille. » (Fleury, Mœurs des Israélites et des chrétiens , I, p. 34-35) Bossuet avait appelé les juifs « un peuple qui ne s’est jamais regardé que comme une seule famille » (Discours sur l’histoire universelle , 1681, p. 402 ; Catalogue , nº 2658) et Fénelon fait dire à Socrate que « la terre entière n’est qu’une seule patrie commune, où tous les hommes des divers peuples devroient vivre comme une seule famille. » (« Dialogue de Socrate et Confucius », Dialogues des morts , dans Fénelon, Œuvres , éd. Jacques Le Brun, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1983, p. 298). La même expression (« une seule famille »), d’une banalité patente, se retrouve appliquée au genre humain dans l’ Essai touchant les lois naturelles et la distinction du juste et de l’injuste : on ne peut en tirer argument pour l’attribuer à Montesquieu ( OC, t. 9, p. 602).

12 Dans la Bétique de Fénelon, tous vivent ensemble « sans partager les terres […] » (Les Aventures de Télémaque, La Haye, 1705, t. I, livre VI, p. 190 ; livre VII dans Fénelon, Œuvres , Jacques Le Brun éd., Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, 1997, p. 108)  ; mais ici il s’agit seulement d’esprit communautaire.