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VAR1 a viennent uniquement de

VAR2 C, Œ58 change. ¶L’air se charge, comme les plantes, des particules de la terre de chaque pays. Il agit tellement sur nous, que notre tempérament en est fixé. Lorsque nous sommes transportés dans un autre pays, nous devenons malades. Les liquides étant accoutumés à une certaine consistance, les solides à une certaine disposition, tous les deux [ a  : disposition les uns & les autres] à un certain dégré de mouvement, n’en peuvent plus souffrir d’autres, & ils [ a : d’autres, ils] résistent à un nouveau pli. [ a  : Je ne parle pas des autres causes.] ¶Quand

VAR4 c dans la nature du terrein ou du climat

VAR4 Œ58 de la nature du terrein ou du climat

VAR5 b, c, Œ58 je t’ai

VAR6 C, Œ58 repasser les Indiens & les

VAR7 c, Œ58 n’est plus propre à

VAR8 Œ58 conserver ; & prirent chacune

VAR9 c, Œ58 n’avoir pensé qu’à

VAR10 C, Œ58 & rendirent leur propre pays un désert encore.

Lettres Persanes

LETTRE CXVII.

Usbek au même.

L’effet ordinaire des Colonies est d’affoiblir les Païs, d’où on les tire ; sans peupler ceux, où on les envoye 1 .

Il faut que les hommes restent où ils sont : il y a des maladies qui viennent de ce qu’on change un bon air contre un mauvais ; d’autres qui viennent precisément de ce qu’on en change 2 .

Quand un Païs est desert, c’est un prejugé 3 de quelque vice particulier dans la nature du Climat  : ainsi quand on ôte les hommes d’un Ciel heureux, pour les envoyer dans un tel Païs ; on fait precisément le contraire de ce qu’on se propose.

Les Romains sçavoient cela par experience : ils releguoient tous les Criminels en Sardaigne ; & ils y faisoient passer des Juifs ; il fallut se consoler de leur perte, chose que le mépris qu’ils avoient pour ces miserables, rendoit très-facile.

Le grand Cha-Abas voulant ôter aux Turcs le moyen d’entretenir de grosses armées sur les frontieres, transporta presque tous les Armeniens hors de leur Païs, & en envoya plus de vint mille familles dans la Province de Guilan, qui perirent presque toutes en très-peu de tems 4 .

Tous les transports de Peuples faits à Constantinople, n’ont jamais réussi 5 .

Ce nombre prodigieux de Negres, dont nous avons parlé, n’a point rempli l’Amerique 6 .

Depuis la destruction des Juifs sous Adrien, la Palestine est sans Habitans 7 .

Il faut donc avouër, que les grandes destructions sont presque irreparables ; parce qu’un Peuple qui manque à un certain point, reste dans le même état : & si par hazard, il se rétablit, il faut des siecles pour cela.

Que si dans un état de défaillance, la moindre des circonstances, dont nous avons parlé, vient à concourir ; non seulement il ne se repare pas ; mais il deperit tous les jours, & tend à son anéantissement.

L’expulsion des Maures d’Espagne, se fait encore sentir comme le premier jour : bien loin que ce vuide se remplisse, il devient tous les jours plus grand 8 .

Depuis la devastation de l’Amerique, les Espagnols qui ont pris la place de ses anciens Habitans, n’ont pû la repeupler : au contraire, par une fatalité, que je ferois mieux de nommer une justice Divine, les Destructeurs se détruisent eux-mêmes, & se consument tous les jours.

Les Princes ne doivent donc point songer à peupler de grands Païs par des Colonies : je ne dis pas qu’elles ne réüssissent quelquefois : il y a des Climats si heureux, que l’Espece s’y multiplie toujours : temoin ces Isles a qui ont été peuplées par des malades, que quelques Vaisseaux y avoient abandonnez, & qui y recouvroient aussi-tôt la santé 9 .

Mais quand ces Colonies réussiroient ; au lieu d’augmenter la puissance, elles ne feroient que la partager, à moins qu’elles n’eussent très-peu d’étenduë ; comme sont celles, que l’on envoye pour occuper quelque place pour le Commerce.

Les Cartaginois avoient comme les Espagnols découvert l’Amerique 10 , ou au moins de grandes Isles dans lesquelles ils faisoient un Commerce prodigieux : mais quand ils virent le nombre de leurs Habitans diminuer ; cette sage République défendit à ses Sujets ce Commerce, & cette Navigation.

J’ose le dire : au lieu de faire passer les Espagnols dans les Indes, il faudroit faire repasser tous les Indiens, & tous les Metifs 11 en Espagne 12  : il faudroit rendre à cette Monarchie tous ses Peuples dispersez : & si la moitié seulement de ces grandes Colonies se conservoit, l’Espagne deviendroit la Puissance de l’Europe la plus redoutable.

On peut comparer les Empires à un arbre, dont les branches trop étenduës ôtent tout le suc du tronc 13 , & ne servent qu’à faire de l’ombrage 14 .

Rien ne devroit corriger les Princes de la fureur des Conquêtes lointaines, que l’exemple des Portugais, & des Espagnols.

Ces deux Nations ayant conquis avec une rapidité inconcevable des Royaumes immenses ; plus étonnez de leurs victoires, que les Peuples vaincus de leur défaite ; songerent aux moyens de les conserver : ils prirent chacun pour cela une voye differente.

Les Espagnols desesperans de retenir les Nations vaincuës dans la fidelité, prirent le parti de les exterminer, & d’y envoyer d’Espagne des Peuples fidelles : jamais dessein horrible ne fut plus ponctuellement executé. On vit un Peuple aussi nombreux que tous ceux de l’Europe ensemble, disparoître de la terre à l’arrivée de ces Barbares, qui semblerent en découvrant les Indes, avoir voulu en même tems découvrir aux hommes, quel étoit le dernier periode de la cruauté 15 .

Par cette barbarie ils conserverent ce Païs sous leur domination. Juge par là combien les Conquêtes sont funestes, puisque les effets en sont tels. Car enfin ce remede affreux étoit unique : comment auroient-ils pû retenir tant de millions d’hommes dans l’obéïssance ? Comment soutenir une guerre civile de si loin ? Que seroient-ils devenus, s’ils avoient donné le tems à ces Peuples de revenir de l’admiration où ils étoient de l’arrivée de ces nouveaux Dieux, & de la crainte de leurs foudres 16  ?

Quant aux Portugais, ils prirent une voye toute opposée : ils n’employerent pas les Cruautez : aussi furent-ils bien-tôt chassez de tous les Païs, qu’ils avoient decouvert 17  : les Hollandois favoriserent la rebellion de ces Peuples, & en profiterent 18 .

Quel Prince envieroit le sort de ces Conquerans ? qui voudroit de ces Conquêtes à ces conditions ? Les uns en furent aussi-tôt chassez ; les autres en firent des deserts, & rendirent de même leur propre païs.

C’est le destin des Heros de se ruïner à conquerir des Païs, qu’ils perdent soudain ; ou à soumettre des Nations qu’ils sont obligez eux-mêmes de détruire ; comme cet insensé, qui se consumoit à acheter des Statuës, qu’il jettoit dans la Mer, & des glaces, qu’il brisoit aussi-tôt 19 .

A Paris le 18 de la Lune de Rhamazan. 1718.




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a L’Auteur parle peut-être de l’Isle de Bourbon.

Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Montesquieu n’envisage guère ici que l’époque moderne, et non les colonies qu’il jugera nécessaires, par exemple celles des républiques dont la population est trop nombreuse ; voir le Dossier de L’Esprit des lois sur les colonies, f. 23 et suiv. (OC, t. 4, p. 775-776 ).

2 La variante est à rapprocher des Pensées, nº 2091, qui évoquent la « dissertation sur les ingrédients de l’air considéré dans l’état naturel et dans un état contre nature comme cause des maladies », du médecin Joseph Raulin, que Montesquieu a lue en manuscrit. Cet ouvrage fut envoyé en 1752 à l’académie de Bordeaux (Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 828/103, nº 3) et publié à la suite des Observations de médecine , Paris, Moreau et Delaguette, 1754. Ces préoccupations étaient déjà exprimées dans la dissertation Sur la différence des génies (vers 1717 ; voir C. Volpilhac-Auger, « Sur la différence des génies . Essai de reconstitution », Revue Montesquieu n o 4, 2000, p. 226-237, en particulier p. 234) ; elles réapparaîtront dans l’ Essai sur les causes (1735-1739 ; OC, t. 9, p. 237-238 ).

3 « Apparence, motif, considération externe. [...] Les préjugés sont des supplémens à la raison. » (Trévoux , 1743). Comprendre : un pays désert fait supposer un vice dans la nature du climat.

4 Chardin attribue ce fait à la malignité de l’air : « Lors que j’étois en Mazenderan avec la Cour il y a quelque quarante ans, le nombre des Chrétiens étoit reduit à quatre cens familles, de trente mille qu’il étoit auparavant, à ce qu’on m’assurait. » (t. VI, p. 16 ). Tavernier fournit les renseignements suivants : « Aprés que Cha-Abas eut étendu ses conquestes bien avant dans l’Armenie, & pour oster le moyen aux Turcs de le venir plus inquieter de ce costé-là, il eût rendu toute la Province comme deserte, en faisant passer en Perse tous les Armeniens […] le mauvais air […] les a fait presque tous perir ; de sorte que de vingt-quatre mille qu’on y fit passer, à peine y en a-t-il aujourd’huy cinq ou six mille de reste. » (Les Six Voyages , livre IV, chap. vi, t. II, p. 65 ) « Il fit passer jusqu’à vingt-sept mille familles d’Armeniens dans la Province de Guilan d’où viennent les soyes, & dont le rude climat fit mourir beaucoup de ces pauvres gens, accoûtumez à un air plus doux. » (ibid., livre I, chap. iv, t. I, p. 54 ) Cf. Spicilège , nº 170 (« recueil Desmolets »), sur la religion des Arméniens, « devenus fort riches depus que Cha Abas les a poussé dans le negoce » (OC, t. 13, p. 192 ).

5 Voir Lettre 110.

6 Voir Lettre 114.

7 La population juive de la Palestine fut détruite en 135, à la suite d’une révolte contre l’empereur Hadrien qui voulait construire une colonie romaine à Jérusalem.

8 Vayrac donne pour l’une des causes principales de la dépopulation de l’Espagne « l’expulsion des Mores & des Juifs, qui sous Philippe III. rendit presque toute l’Andalousie, & les Royaumes de Grenade, de Cordouë, & de Murcie déserts » (t. I, p. 50) ; les autres sont le concubinage que pratiquent les jeunes Espagnols, les maladies vénériennes qui s’ensuivent et la colonisation même des Indes, évoquée au paragraphe suivant.

9 Étienne de Flacourt dans son Histoire de la grande île de Madagascar (Paris, Pierre L’Amy, 1658 ; Catalogue , nº 2741) raconte une anecdote de ce genre concernant l’Île-Bourbon ou Mascareigne : évoquant l’excellente qualité de la chair de porc sur l’île, il cite le témoignage des « douze Français qui y ont esté releguez trois ans […] lesquels n’y ont vescu que de chair de porc ou cochon, sans pains, biscuit, ny ris […] Pendant ces trois années, ils n’ont pas eu le moindre accez de fievre, douleur de dents, ny de teste, quoy qu’ils fussent nuds, sans chemises, habits, chapeaux, ny soüilliers, y ayans esté portez, & laissez avec seulement chacun un meschant canneçon, un bonnet, & une chemise de grosse toille […] Quelques-uns d’entre eux y allerent malades, qui incontinent apres recouvrerent leur santé » (p. 258-259). Allusion pourrait être faite aussi à la colonie projetée dans l’Île-Bourbon : voir Paolo Carile, « Tra utopia e realtà : il projetto di Henri Duquesne di una “repubblica” protestante nell’isola d’Eden (1689) », dans Parcours et rencontres : mélanges offerts à Enea Balmas , Paris, Klincksieck, 1993, p. 723-749.

10 Pierre Daniel Huet, dans son Histoire du commerce et de la navigation chez les anciens publiée en 1716 n’envisage nullement pareille possibilité, qui n’est d’ailleurs pas reprise dans L’Esprit des lois, Montesquieu déniant aux Carthaginois la possibilité d’une autre navigation que de cabotage (XXI, 8 [11]). S’agirait-il de reprendre, sous une autre forme, l’hypothèse de Grotius (De origine gentium Americanarum, 1642), selon laquelle le peuplement de l’Amérique serait dû à des populations issues de l’autre côté de l’Atlantique ?

11 « On dit aussi metifs. » dit le Dictionnaire de Trévoux (1704), à l’article « M ETIS ».

12 « Il auroit fallu que les Espagnols eussent tiré autant d’Indiens pour l’Espagne qu’ils ont envoyé d’Espagnols dans les Indes. » ( Pensées, nº 611). Le paradoxe d’Usbek devient une véritable proposition, dans un chapitre rejeté de L’Esprit des lois destiné à une dissertation ( OC, t. 4, p. 780).

13 De même, selon Shaftesbury, « toutes les fois que de puissans Empires se sont avises d’envoyer des Colonies hors de leur enceinte, ils n’en ont recueilli d’autre avantage que celui d’être plus à l’aise chez eux, ou d’établir leur Domination dans des Païs éloignez. Les vastes Empires sont contre nature à plusieurs égards » (Essai sur l’usage de la raillerie, III e partie, § II, p. 99).

14 La comparaison pourrait aussi convenir à l’Empire que décrivent les Romains  : c’est essentiellement à cause de son extension territoriale démesurée que Rome s’est effondrée.

15 Montesquieu traite du même sujet dans les Pensées (n o 207), citant notamment le témoignage de Bartolomé de Las Casas.

16 Allusion au peu de résistance opposée par les indigènes de certaines régions et notamment par les Aztèques sous Moctezuma : pour une analyse de cette admiration et de cette crainte, voir Tzvetan Todorov, « Moctezuma et les signes » (La Conquête de l’Amérique : la question de l’autre, Paris, Seuil, 1982, p. 68-103, et Les Morales de l’histoire, Paris, Grasset, 1991, p. 88-98). Cf. Pensées , nº 1265.

17 Dans les Pensées (n o 207), Montesquieu évoque encore, par contraste avec celle des Espagnols, « la conduite opposée des Portugais, qui ont été chassés de presque partout ».

18 Les Hollandais profitèrent de l’annexion du Portugal par Philippe II pour s’emparer des colonies portugaises à la fin du xvi e siècle.

19 Allusion non éclaircie.