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Lettres Persanes

LETTRE CXV.

Usbek au même.

La fecondité d’un Peuple depend quelquefois des plus petites circonstances du monde ; de maniere qu’il ne faut souvent qu’un nouveau tour dans son imagination, pour le rendre beaucoup plus nombreux qu’il n’étoit.

Les Juifs toujours exterminez, & toujours renaissans, ont reparé leurs pertes & leurs destructions continuelles, par cette seule esperance qu’ont parmi eux toutes les familles, d’y voir naître un Roi puissant, qui sera le Maître de la terre 1 .

Les anciens Rois de Perse n’avoient tant de milliers de Sujets, qu’à cause de ce dogme de la Religion des Mages, que les actes les plus agreables à Dieu que les hommes pussent faire, c’étoit de faire un enfant, labourer un champ, & planter un arbre 2 .

Si la Chine a dans son sein un Peuple si prodigieux ; cela ne vient que d’une certaine maniere de penser : car comme les enfans regardent leurs peres comme des Dieux 3 , qu’ils les respectent comme tels dès cette vie ; qu’ils les honorent après leur mort par des sacrifices, dans lesquels ils croyent que leurs ames aneanties dans le Tyen, reprennent une nouvelle vie ; chacun est porté à augmenter une famille si soumise dans cette vie, & si necessaire dans l’autre.

D’un autre côté les Pays des Mahometans deviennent tous les jours deserts, à cause d’une opinion, qui toute sainte qu’elle est, ne laisse pas d’avoir des effets très-pernicieux, lorsqu’elle est enracinée dans les esprits. Nous nous regardons comme des Voyageurs qui ne doivent penser qu’à une autre patrie : les travaux utiles & durables, les soins pour assûrer la fortune de nos enfans ; les projets qui tendent au delà d’une vie courte & passagere, nous paroissent quelque chose d’extravagant. Tranquilles pour le present, sans inquietude pour l’avenir, nous ne prenons la peine ni de reparer les édifices publics ; ni de defricher les terres incultes ; ni de cultiver celles qui sont en état de recevoir nos soins : nous vivons dans une insensibilité generale, & nous laissons tout faire à la Providence 4 .

C’est un esprit de vanité qui a établi chez les Européens l’injuste droit d’Aînesse, si defavorable à la propagation 5  ; en ce qu’il porte l’attention d’un pere sur un seul de ses enfans, & détourne ses yeux de tous les autres, en ce qu’il l’oblige, pour rendre solide la fortune d’un seul, de s’opposer à l’établissement de plusieurs 6  : enfin en ce qu’il détruit l’égalité des Citoyens qui en fait toute l’opulence.

A Paris le 4. de la Lune de Rhamazan 1718.




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1 Chaque famille peut espérer descendre de la maison de David, d’où selon le Talmud (Sanhedrin 73a ; Succah 52a) et selon les commentaires rabbiniques sur la prophétie d’Isaïe (XI, 1-16), devait sortir le Messie.

2 « Ils regardent l’Agriculture […] comme méritoire & noble, & ils croient que c’est-là la premiere de toutes les Vacations, celle pour qui le Dieu Souverain, & les Dieux Inferieurs, comme ils parlent, ont le plus de complaisance, & qu’ils recompensent le plus largement […] leurs Prêtres leur enseignant que la plus vertueuse action, c’est d’engendrer des Enfans, & après de cultiver une terre qui seroit en friche, de planter un arbre, soit fruitier, soit autre. J’ai fait cent fois réfléxion sur ce que ces bonnes gens me disoient sur ce sujet, en considerant d’un côté la secheresse & la sterilité presente de la Perse en général, combien peu elle est peuplée […] & me souvenant d’ailleurs de ce que les Anciennes Histoires racontent de sa puissance, de sa fertilité, & de son grand peuple […] & il m’est venu en pensée, que cela venoit premierement de ce que les anciens habitans de la Perse étoient robustes, laborieux, & apliquez ; au lieu que ces nouveaux habitans sont faineants, voluptueux & spéculatifs […] [Ils] ont des principes qui les portent au mépris de l’activité, qui les jettent dans la volupté, & qui les éloignent du travail […] » (Chardin, t. IX, p. 135-136 ; voir t. IV, p. 24-25). Sur l’influence de la religion sur la « propagation de l’espèce », voir L’Esprit des lois, XXIII, 21.

3 Cf. Quelques remarques sur la Chine que j’ai tirées des conversations que j’ai eues avec M. Ouanges, dans les Geographica II  : « Les lettrés font des sacrifices aux anciens, ils croyent que la vapeur du sacrifice reunit la vapeur de l’ame du deffunct ce qui la fait revivre delicieusement pendant ledit sacrifice. Ils croyent que l’ame de Confucius êtoit intimement unie au Tien ; ils n’ont point d’idée de l’immaterialité et sont à proprement parler athées ou spinosistes regardant le Tien comme l’ame du monde ou le monde même […] » ( OC, t. 16, p. 113). « Les Chinois peuplent par religion, afin de donner aux ancêtres des gens qui leur puissent rendre un culte. » (Pensées , nº 234) Du Jarric rapporte la même croyance dans son Histoire des choses plus mémorables advenues tant ès Indes orientales qu’autres pays de la découverte des Portugais (Bordeaux, Millanges, 1608-1614, t. II, p. 575 ; Catalogue , nº 3159).

4 Les Persans, dit Chardin, « sont fort Philosophes sur les biens & les maux de la vie, sur l’ esperance, & sur la crainte de l’ avenir ; peu entachez d’ avarice , ne désirant d’acquerir que pour dépenser. Ils aiment à jouïr du présent : & ils ne se refusent rien qu’ils puissent se donner, n’ayant nulle inquiétude de l’ avenir, dont ils se reposent sur la Providence, & sur leur destinée » (t. IV, p. 99).

5 L’Esprit des lois (XXXI, 33) étudiera l’origine du droit d’aînesse sans le critiquer.

6 Voir Lettre 113, note 7.