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VAR2 C, Œ58 de l’Europe

Lettres Persanes

LETTRE CXIV.

Usbek au même.

Nous n’avons plus rien à dire de l’Asie & de l’Europe : passons à l’Afrique. On ne peut gueres parler que de ses Côtes, parce qu’on n’en connoît pas l’interieur 1 .

Celles de Barbarie 2 , où la Religion Mahometane est établie, ne sont plus si peuplées qu’elles étoient du tems des Romains, par les raisons que nous avons déja dites 3 . Quant aux côtes de Guinée ; elles doivent être furieusement degarnies depuis deux cens ans, que les petits Rois, ou Chefs des Villages vendent leurs Sujets aux Princes d’Europe , pour les porter dans leurs Colonies en Amerique 4 .

Ce qu’il y a de singulier, c’est que cette Amerique, qui reçoit tous les ans tant de nouveaux Habitans, est elle-même deserte ; & ne profite point des pertes continuelles de l’Afrique. Ces Esclaves qu’on transporte dans un autre Climat, y perissent à milliers 5  : & les travaux des Mines, où l’on occupe sans cesse & les naturels du Pays, & les étrangers 6  ; les exhalaisons malignes ; qui en sortent 7  ; le vif argent, dont il faut faire un continuel usage, les détruisent sans ressource 8 .

Il n’y a rien de si extravagant que de faire perir un nombre innombrable d’hommes, pour tirer du fond de la terre l’Or & l’Argent ; ces metaux d’eux-mêmes absolument inutiles ; & qui ne sont des richesses, que parcequ’on les a choisis pour en être les signes 9 .

A Paris le dernier de la Lune de Chahban. 1718.




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1 Voir Lettre 108, note 17.

2 C’est toute la côte nord de l’Afrique, depuis l’Égypte jusqu’au royaume de Fez.

3 Voir Lettre 108.

4 La traite des noirs a été pratiquée par les Portugais à partir du milieu du xv e siècle, puis s’est transformée en commerce triangulaire très rapidement après la découverte de l’Amérique ; mais celui-ci ne s’est développé en fait qu’assez lentement et irrégulièrement jusqu’au xviii e siècle : Bordeaux n’arme que six navires pour l’Afrique entre 1707 et 1728 (contre deux cent dix-huit à Nantes) ; voir Eric Saugera, Bordeaux port négrier, xviii e - xix e , 2 e éd., Paris-Biarritz, Karthala - J & D Editions, 1995, p. 29-69. Ce passage peut cependant avoir été suscité par les lettres patentes de janvier 1716 qui autorisent le commerce des nègres sur les côtes occidentales africaines aux armateurs de Rouen, La Rochelle, Bordeaux et Nantes (Jean-Michel Deveau, La France au temps des négriers, Paris, France-Empire, 1994, p. 44). Voir aussi Olivier Pétré-Grenouilleau, La Traite des noirs , Paris, PUF, « Que sais-je », 2 e éd. corrigée, 1998.

5 Amédée Frézier décrivant les mines du Pérou dans sa Relation du voyage de la mer du sud insiste sur le fait que « l’on ne peut employer les Noirs, parcequ’ils y meurent tous » (1716, p. 246).

6 Cette dénonciation des conditions de vie des esclaves ne porte que sur la colonisation espagnole ou portugaise : l’évocation du « travail des mines », de la différence des climats, montre que les Antilles ne sont pas concernées. On est donc loin de la perspective du livre XV de L’Esprit des lois , et beaucoup plus proche de celle de Bartolomé de Las Casas (voir Lettre 108, note 12). Dans le Mémoire sur les mines, Montesquieu distingue les « vieilles » mines, malsaines, et les nouvelles (OC, t. 10, p. 627). Sur les conditions de travail dans les mines, voir aussi ibid. , p. 458 et 466 ; cette question retiendra Montesquieu jusqu’à la fin de sa vie : c’est vers 1753-1754 qu’il rédige des « Notes sur le cobalt » (OC, t. 17, p. 695-702), qu’il résume ainsi : « Bonne reflexion pour l’Esprit des loix a l’article des mines ou commerce, inhumanité des mines malsaines » (p. 702). Le sujet est d’autant plus important qu’il fournit le seul argument apparemment solide des esclavagistes : jamais des hommes libres n’accepteraient un tel travail – ce que réfutera L’Esprit des lois (XV, 8).

7 Frézier, ingénieur ordinaire du Roi, décrit à de nombreuses reprises les ressources minérales qu’il rencontre et les manières de les exploiter. Il décrit aussi aux pages 150-151 divers effets des exhalaisons des mines.

8 Frézier décrit, planche à l’appui, le processus de dissolution du minerai dans le mercure (le « vif-argent »), que l’on fait évaporer ensuite pour le récupérer (p. 140-143) ; « dès qu’ils y ont un peu demeuré, le vif argent les penetre de maniere, que la plûpart deviennent tous tremblans, et meurent hebêtez » (p. 251).

9 Sur la valeur symbolique des métaux précieux, voir Lettre 102. Voir Considérations sur les richesses de l’Espagne (vers 1727), art. 9 : « Je ne sçaurois assés repeter qu’on a une idée tres fausse du pouvoir de
 l’or et de l’argent a qui on attribuë malgré que l’on en ait une vertu reelle […] » (OC, t. 8, p. 622) ; l’idée sera développée dans L’Esprit des lois, XXII, 18. Elle n’est d’ailleurs pas particulièrement originale : voir John Law, Money and Trade Considered (mémoire pour le Parlement d’Écosse, 1705) : « La monnaie n’est pas la valeur pour laquelle les marchandises sont échangées mais la valeur par laquelle elles sont échangées » (Considérations sur le numéraire et le commerce, 1705, cité par J.-C. Perrot dans l’ Histoire de la population française, Jacques Dupâquier dir., Paris, PUF, 1988, t. II, p. 508).