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VAR1 a du

VAR2 C equilibre. Les protestans deviendront touts les jours

VAR2 Œ58 équilibre. Les protestans deviendront

VAR3 C, Œ58 du nombre de ceux qui les payent : secondement

VAR5 C, Œ58 beaucoup

VAR6 C, Œ58 pauvres

Lettres Persanes

LETTRE CXIII.

Usbek au même.

La prohibition du divorce n’est pas la seule cause de la depopulation des Pays Chrétiens : le grand nombre d’Eunuques, qu’ils ont parmi eux n’en est pas une moins considerable 1 .

Je parle des Prêtres & des Dervis de l’un & de l’autre Sexe, qui se voüent à une continence éternelle 2  : c’est chez les Chrétiens la vertu par excellence ; en quoi je ne les comprens pas 3  ; ne sçachant ce que c’est qu’une vertu, dont il ne resulte rien.

Je trouve que leurs Docteurs se contredisent manifestement, quand ils disent que le Mariage est saint, & que le Celibat, qui lui est opposé, l’est encore davantage 4  : sans compter qu’en fait de préceptes, & de Dogmes fondamentaux, le bien est toujours le mieux 5 .

Le nombre de ces gens faisant profession de Celibat, est prodigieux 6  : les peres y condamnoient autrefois les enfans dès le berceau : aujourd’hui ils s’y voüent eux-mêmes dès l’âge de quatorze ans 7  ; ce qui revient à peu près à la même chose.

Ce metier de Continence a aneanti plus d’hommes, que les pestes, & les guerres les plus sanglantes n’ont jamais fait. On voit dans chaque Maison Religieuse une famille éternelle, où il ne naît personne 8 , & qui s’entretient aux depens de toutes les autres 9  : ces maisons sont toujours ouvertes comme autant de gouffres, où s’ensevelissent les races futures 10 .

Cette Politique est bien differente de celle des Romains, qui établissoient des Loix penales contre ceux, qui se refusoient aux Loix du mariage, & vouloient jouïr d’une liberté, si contraire à l’utilité publique 11 .

Je ne te parle ici que des pays Catholiques. Dans la Religion Protestante tout le monde est en droit de faire des enfans : elle ne souffre ni Prêtres ni Dervis : & si dans l’etablissement de cette Religion, qui ramenoit tout aux prémiers tems 12 , ses fondateurs n’avoient été accusés sans cesse d’intemperance 13 , il ne faut pas douter qu’après avoir rendu la pratique du mariage universelle, ils n’en eussent encore adouci le joug, & achevé d’ôter toute la barriere, qui separe en ce point le Nazaréen, & Mahomet 14 .

Mais quoiqu’il en soit ; il est certain que la Religion donne aux Protestans un avantage infini sur les Catholiques.

J’ose le dire, dans l’état present où est l’Europe ; il n’est pas possible que la Religion Catholique y subsiste cinq cens ans.

Avant l’abaissement de la puissance d’Espagne, les Catholiques étoient beaucoup plus forts que les Protestans : ces derniers sont peu à peu parvenus à un Equilibre ; & aujourd’hui la balance commence à l’emporter de leur côté : cette superiorité augmentera tous les jours ; les Protestans deviendront plus riches, & plus puissants ; & les Catholiques plus foibles.

Les Pays Protestans doivent être, & sont réellement plus peuplez, que les Catholiques ; d’où il suit premierement, que les tributs y sont plus considerables, parcequ’ils augmentent à proportion de ceux qui les payent 15 .

Secondement , que les terres y sont mieux cultivées. Enfin que le Commerce y fleurit davantage, parcequ’il y a plus de gens qui ont une fortune à faire, & qu’avec plus de besoins, on y a plus de ressources pour les remplir. Quand il n’y a que le nombre de gens suffisans pour la culture des terres, il faut que le Commerce perisse : & lorsqu’il n’y a que celui qui est necessaire pour entretenir le Commerce ; il faut que la culture des terres manque 16 , c’est-à-dire, il faut que tous les deux tombent en même tems ; parceque l’on ne s’attache jamais à l’un, que ce ne soit aux depens de l’autre.

Quant aux Pays Catholiques non seulement la culture des terres y est abandonnée ; mais même l’industrie y est pernicieuse : elle ne consiste qu’à apprendre cinq ou six mots d’une Langue morte 17  : dès qu’un homme a cette provision par devers lui ; il ne doit plus s’embarasser de sa fortune : il trouve dans le Cloître une vie tranquille, qui dans le monde lui auroit coûté des sueurs, & des peines 18 .

Ce n’est pas tout ; les Dervis ont en leurs mains presque toutes les richesses de l’Etat : c’est une Societé de gens avares, qui prennent toujours, & ne rendent jamais : ils accumulent sans cesse des revenus, pour acquerir des capitaux 19  : tant de richesses tombent, pour ainsi dire, en paralysie ; plus de circulation ; plus de Commerce ; plus d’Arts ; plus de Manufactures.

Il n’y a point de Prince Protestant, qui ne leve sur ses Peuples dix fois plus d’impôts, que le Pape n’en leve sur ses Sujets : cependant ces derniers sont miserables , pendant que les autres vivent dans l’opulence : le Commerce ranime tout chez les uns ; & le Monachisme porte la mort par tout chez les autres.

A Paris le 26. de la Lune de Chahban. 1718.




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1 Montesquieu dénonce les moines et les prêtres de manière constante et acharnée : leur nombre, leur influence, leur pouvoir, leur paresse, les richesses du clergé lui sont insupportables : voir Pensées, n os 1814, 214, 273, 1077 ; Spicilège, n os 251, 418, 446 ; Romains, XXII ; L’Esprit des lois, XXIII, 29, XXXI, 9, etc.

2 « Il n’y a rien de si ridicule que d’engager, pour 50 écus, un homme à un bréviaire et à une continence éternelle. » (Pensées, nº 181).

3 Allusion à la réponse que Jésus donna à ses disciples qui lui demandaient s’il est préférable de ne pas se marier : « Tous ne sont pas capables de cette résolution ; mais ceux à qui il a été donné d’ enhaut. Car il y a des eunuques qui sont nez tels dès le ventre de leur mère : il y en a que les hommes ont faits eunuques : & il y en a qui se sont rendus eunuques eux-mêmes, pour gagner le roiaume des cieux. Qui peut comprendre ceci, le comprenne. » (Matthieu, XIX, 11-12) « Les Persans ne sauroient comprendre qu’il y ait des personnes qui volontairement, & par choix, vivent en chasteté. Ils répondent hardiment à ce que nous leur contons qui s’observe dans plusieurs pays Chrétiens sur ce sujet : qu’il y a là quelque énigme dont nous leur cachons le sens, & qu’il ne se peut faire que l’on se passe de femme, à moins de tomber dans les crimes contre nature. » (Chardin, t. II, p. 259). L’abbé Gaultier rejette cette critique du célibat : « Un homme qui auroit quelque respect pour la Religion se donneroit bien de garde de décrier un état que Jésus-Christ a embrassé, un état qui dans un corps mortel nous rend semblables aux Anges » (p. 82 ).

4 Proche du commentaire de I Corinthiens, VII, 35, de Charles Huré, traduit par Lemaistre de Sacy : « Car encore que l’état du mariage soit saint et honnête, celui du célibat l’est encore davantage. » (Épîtres de saint Paul aux Corinthiens, Bruxelles, 1709, t. II, p. 220).

5 Voir L’Esprit des lois , XXIII, 21, sur l’établissement de lois qui n’avaient en vue que « la perfection chrétienne », au détriment de la société, notamment de la propagation de l’espèce.

6 Même adjectif dans les Pensées (n o 182) : les petits couvents « entretiennent d’ailleurs le nombre prodigieux des moines […] ».

7 L’âge fixé depuis le concile de Trente est de seize ans accomplis (Gaultier, p. 83 , relève l’erreur de Montesquieu). Le père de Montesquieu, cadet de famille, aurait été envoyé jeune au séminaire, pour en sortir bientôt, s’apercevant de son peu de vocation (la source en est Jules Delpit, Le Fils de Montesquieu , Bordeaux, Paul Chollet, 1888, p. 65 ; la question est discutée par C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Paris, Gallimard, Folio Biographie, 2017, p. 21). Son frère aîné, Jean Baptiste de Secondat, devait mourir sans enfants : la lignée se serait éteinte si le cadet ne l’avait assurée. Voir ci-après note 10.

8 Cette définition appliquée aux Esséniens par Pline l’Ancien (V, XV [XVII]) est citée par Bayle dans l’article « Abéliens » du Dictionnaire historique et critique (Remarque A, t. I, 1 re partie, p. 32).

9 À l’argument de l’infécondité des prêtres, des moines et des religieuses s’ajoute l’argument économique, souvent repris par la suite : ce sont des parasites, des consommateurs qui ne produisent rien.

10 « On dit poëtiquement. La race future, les races futures, les races à venir, pour dire, Tous les hommes à venir. » (Académie , 1694, « Race »). Montesquieu est issu d’une famille où les religieux étaient particulièrement nombreux, ne serait-ce qu’en raison du nombre élevé d’enfants à chaque génération, dans une famille dont le patrimoine était modeste et, comme toujours sous l’Ancien Régime, réservé en priorité à l’établissement du fils aîné : huit des neuf frères et sœurs de son père, ses trois sœurs et son seul frère entrèrent en religion. Lui-même devait soigneusement se garder de mettre au couvent ses deux filles (peut-être faut-il y voir aussi l’influence de sa femme, protestante), préférant conclure des mariages sans faste, assortis de dots modestes (voir OC, t. 18, p. 428-433 et François Cadilhon, « Famille de Montesquieu », Dictionnaire Montesquieu ).

11 L’Esprit des lois (XXIII, 21) s’étendra sur la politique exemplaire (mais vouée à l’échec) des empereurs romains pour enrayer la dénatalité, grâce aux lois « Juliennes » et « Papiennes » : après les lois de César, celles d’Auguste furent « plus pressantes : il imposa des peines nouvelles à ceux qui n’étoient point mariés, & augmenta les récompenses de ceux qui l’étoient & de ceux qui avoient des enfans. ».

12 Le mariage des prêtres était autorisé par saint Paul : « Il faut donc que l’Evêque soit irrépréhensible ; qu’il n’ait épousé qu’une femme […] » (I Timothée III, 2).

13 « Vice qui destruit la sobrieté, la chasteté, la moderation. L’ intemperance du vin & des femmes nuisent à la santé. » (Furetière, 1690, art. « Intemperance »). Gaultier voit ici une allusion à Luther, qui « quitta son cloître pour épouser une religieuse » (p. 85 ). Selon Bayle, « on ne peut nier généralement parlant que les Livres de Luther ne contiennent plusieurs choses favorables aux polygames » : il avait donné son aval au second mariage du Landgrave de Hesse, qui prétendait refuser tout contact charnel avec sa femme (rem. Q), et il avait reconnu dans ses sermons des cas où l’adultère pouvait être permis sinon nécessaire car « un homme qui se passe de femme ne s’élève pas moins au-dessus de la nature, que s’il peut vivre sans rien manger » (Dictionnaire historique et critique , article « Luther », Remarques Q et V, t. II, 1 re partie, p. 442 et 445).

14 Cet éloge du protestantisme, venant après la dénonciation de la révocation de l’édit de Nantes (Lettres 57, 58, et 83), pour des raisons purement économiques et sociales, constitue aux yeux de l’abbé Gaultier une véritable provocation (p. 86 ).

15 Le rapprochement avec L’Esprit des lois paraît s’imposer, mais il souligne plutôt la distance parcourue par Montesquieu entre les deux œuvres, ou son refus d’approfondir le sujet par la voix d’Usbek : au livre XIII, il posera comme facteur principal du montant des impôts la liberté politique. La réflexion politique et économique relève ici de la sagesse des nations plutôt que de la théorisation.

16 Voir Pensées , nº 296 : il faut que les agriculteurs trouvent des acheteurs qui les engagent à produire davantage, des artisans dont ils souhaiteront acquérir les productions.

17 Conformément au topos du religieux ignorant, abondamment représenté dans la littérature : voir par exemple Lesage, Gil Blas de Santillane, livre I (1715), chap. I, p. 3 .

18 Sur la paresse des moines, voir L’Esprit des lois , XXIII, 29 : « Henri VIII. voulant reformer l’Eglise en Angleterre, détruisit les Moines ; nation paresseuse elle-même, & qui entretenoit la paresse des autres, parce que pratiquant l’hospitalité, une infinité de gens oisifs, Gentilshommes & Bourgeois, passoient leur vie à courir de Couvent en Couvent. Il ôta encore les hôpitaux où le bas peuple trouvoit sa subsistance, comme les Gentilshommes trouvoient la leur dans les Monasteres. Depuis ces changemens, l’esprit de commerce & d’industrie s’établit en Angleterre. ».

19 Sur la situation en Espagne, voir Spicilège , nº 446 (« Il est impossible que l’Espagne ne se perde par les moines ») ; pour une critique plus générale, Pensées, n os 214 et 273 (plan de réforme du statut et des biens de l’Église, inaliénables puisqu’ils sont « biens de main-morte »).